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jeudi, 13 avril 2017

Claude Simon, « Le Cheval »

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Claude Simon, 31e Dragons, Luneville, 1935

 

« J’essayai de chanter. Je me mis à brailler à tue-tête. Mais personne ne continua. Pourtant il fallait absolument faire quelque chose. Je tâchai alors pour moi tout seul (et en réalité cela n’avait jamais été que pour moi tout seul mais j’avais espéré que les autres m’aideraient) de chanter quelque chose au-dedans de moi. J’essayai de retrouver le début du Sixième Brandebourgeois, cette espèce d’explosion baroque, nasillarde, cette chose caustique où de gras barons allemands à perruques Louis XIV semblent dialoguer, argumenter, tonitruants, aigres, moqueurs, inspirés, à travers une sorte d’architecture mathématique tellement précise que la joie éclate, se développe, se déchaîne selon les lois de cette algèbre mystérieuse qui préside à l’organisation des bourgeons, des conques marines et des cristaux. “Mais ils n’avaient pas encore inventé Wagner, pensais-je, ni Wagner ni son gros porc de copain d’Hitler. Il est vrai que nous avons bien inventé la Patrie en Danger, la Conscription Obligatoire, et avec ça empoisonné toute l’Europe pendant une bonne vingtaine d’années, et après l’Europe les nègres, et après les nègres les jaunes, et à la fin tout de même préféré à tout ça la pêche à la ligne. Alors peut-être un jour se remettront-ils à laisser de nouveau pousser leurs ventres et à souffler en mesure dans des clarinettes. Certainement il n’est pas défendu de l’espérer. Il y a à vrai dire assez peu de chances pour que d’ici longtemps personne dans ce vieux monde qui se met à tourner de plus en plus vite n’ait le temps de laisser pousser son ventre et c’est une idée parfaitement idiote, mais enfin il n’y a pas de mal à espérer voir ça un jour…” – “À condition que tu sois encore en vie ce jour-là, pensais-je aussi. À condition qu’aucun des types en face, qu’aucun obus, ou même pas un obus : un éclat, ou même pas un éclat : un simple petit bout de plomb de rien du tout…” Et de nouveau j’essayai de me représenter l’effet que pouvait faire une balle qui vous traversait la poitrine, ou le ventre, ou encore la mâchoire, ou encore… Mais ce n’était vraiment pas drôle et mieux valait essayer de penser à autre chose. Aux flûtistes brandebourgeois par exemple. Aux principicules allemands et à leurs kapellmeisters. Aux ducs et aux gras margraves hautboïstes ou passionnés de viole de gambe et dont les arrières-petits-fils en ce moment même… Car, au fait, le Sixième Brandebourgeois, ça devait sans aucun doute être aussi le nom d’un régiment. Un régiment et un concerto. Le concerto ramenait au régiment et le régiment aux petits bouts de plomb. Décidément il n’y avait pas moyens d’en sortir. Une question particulièrement tracassante c’était de savoir si je serais lâche ou courageux. Mais cela non plus ce n’était pas un genre de problème très drôle à remuer dans sa tête, dans le noir le plus complet, sous la pluie, vers les trois heures du matin, à cheval sur un cagneux fourbu, et fourbu soi-même… Non, ce n’était pas drôle. Seulement, il n’y a pas tellement de choses drôles à quoi un homme peut penser dans ces moments-là, et alors je décidai de me mettre à ne plus penser, à ne plus être (puisque je ne pouvais plus me permettre d’avoir un passé et encore moins de m’imaginer un avenir) que le présent : un cavalier dans la nuit, un soldat, c’est-à-dire rien, rien du tout, moins que rien dans cette immensité humide et nocturne où au même moment et un peu partout en Europe nous étions des milliers ou plutôt des dizaines de milliers, des centaines de milliers, des millions à n’être rien, à ne pas plus compter que des grains de sable ou tout au plus des pions dont la perte, la mort, puisqu’en définitive nous n’étions là que pour tuer et être tués, n’allait même pas compter en tant que mort, chair martyrisée, souffrances et larmes, mais plus simplement, et somme toute plus rationnellement dans la vaste et prolifique nature, en tant (et cela seulement à partir d’un certain nombre, et d’un nombre suffisamment élevé) que modifications aux tableaux des effectifs. »

 

Claude Simon

Le Cheval

Postface de Mireille Calle-Gruber

Cahier de photographies et fac simile du manuscrit

Le chemin de fer, 2016

1ère édition in « Les lettres Nouvelles », 1938

http://www.chemindefer.org/