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mardi, 02 juin 2020

Jacques Roubaud, « Ciel et terre et ciel et terre, et ciel »

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« Grâce à l’art de Constable, lui, Goodman, avait retrouvé non pas le passé, ni le temps, qu’on ne perd jamais parce qu’il n’a jamais été en notre possession mais, ne serait-ce que pour des moments précaires, et sans cesse effacés, quelque chose de son enfance, que la fracture de la guerre, que l’absence de sa mère, la séparation d’avec sa mère, le meurtre de sa mère lui avait fait perdre pendant toutes ces années. Il ne s’agissait pas d’une restitution impossible. Seulement l’offre d’une possibilité : un regard réconcilié avec le passé, avec l’oubli.

Il avait aimé et rêvé posséder les nuages ; et par les nuages, le ciel. Il avait rêvé d’un lieu sur la terre pour y vivre, qui avait eu pour lui le nom d’Angleterre et qui, il le savait maintenant, n’était pas un endroit ayant jamais existé en ce monde, mais un pays rêvé et inventé par un peintre, le pays de Constable, Constable’s Country. Il avait perdu ces rêves, et de la manière la plus brutale. Et pourtant, il n’avait pas tout perdu. Par le chemin des images, de ciel et de sol, de nuages et de rivières, il pouvait revenir au centre de sa mémoire, au pin d’été dans la garrigue, à la chambre de l’hiver révolu.

 

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M. Goodman alors pensa que Constable avait fait d’une quête du temps la forme centrale de sa peinture, et découvert, là était son génie, une solution picturale à son mystère dans le contraste entre ciel et terre, entre une terre peuplée des images fixes du passé, des lieux de l’enfance, et un ciel peuplé des images mobiles du présent perpétué en futur, les nuages.

Loin de s’opposer, comme il l’avait simplistement d’abord cru, les paysages de la Stour Valley et les Cloud Studies de Hampstead ne se contredisaient pas. C’était leur mise ensemble, leur savante “composition” silmutanée qui avait pris en charge le temps. Les nuages en étaient le signe. Ils étaient le signe d’un paradoxe essentiel tracé largement, perpétuellement, dans le ciel : le paysage au sol nous offre la permanence, la fixité émouvante du souvenir. Le ciel éternellement changeant a, lui aussi, une sorte de permanence, puisque les “châteaux de nuages” sans cesse sont défaits puis rebâtis par le vent. Mais cette permanence-là est infiniment plus durable que celle des objets terrestres. Le pourrissement végétal, les ruines des habitations, la mort des êtres, désignent sur terre le passé irrémédiable. Le plus fugitif, le plus changeant, le formel sans forme de la vapeur aérienne dans le ciel se révèle être plus durable que les moulins, que les herbes, que le cottage de Willy Lott, que la Stour River.

Voilà ce que l’art de Constable avait accompli. Et, pensa M. Goodman, il l’avait fait aussi pour lui. »

 

John Constable, Études de nuages avec oiseaux, 1821, huile sur papier, Yale Center for British Art, New Haven

John Constable, Le champ de blé, 1826, huile sur toile, 1826, The National Galery, Londres

 

Jacques Roubaud

Ciel et terre et ciel et terre, et ciel

Coll. Musées secrets, Flohic, 1997

http://www.argol-editions.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=54

dimanche, 31 mai 2020

Claude Esteban, « Au matin »

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© : cchambard

 

« je suis debout j’avance et le sol me répond

j’ai devant moi l’espace immense

je vois que tout est neuf je recommence

à mettre un signe sur chaque chose comme autrefois

 

je trébuchais contre un caillou je m’émerveille

qu’il soit si dur et si durable dans le temps

je ne crains plus la violence du vent

je ne crains plus qu’une fleur se fane

 

ai-je douté du monde ai-je pleuré

je ne reconnais plus les blessures anciennes

ni la douleur présente à chaque pas

 

je suis debout les astres m’accompagnent

une chenille est là qui me guide sur le chemin

je sens l’odeur des roses sur mes mains

 

*

 

c’est une enfant qui danse dans un jardin

l’été quand la chaleur se glisse entre les branches

ses bras sont si menus sa robe de dentelle est blanche

on dirait que le jasmin se penche pour l’embrasser

 

c’est le soir dans une île toute ronde

on en fait le tour sans presque y penser

les jours se ressemblent et l’on peut aimer

simplement ce bonheur facile de vivre ensemble

 

c’est une île obscure où personne ne retourne jamais

la mort qui passait l’a frôlée de l’aile

la courbe du soleil s’est brisée contre un mur

 

maintenant la mer est toujours la même

l’enfant lève un bras qui ne frémit plus

et sa robe est aussi légère qu’un nuage »

 

Claude Esteban

« Au matin »

in La mort à distance

Gallimard, 2007