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péter nádas

  • Péter Nádas, « Ce qui luit dans les ténèbres »

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    « C’était sans appel, le déjeuner du dimanche devait être prêt à midi. La soupe, brûlante, fumer sur la table quand les douze coups sonnaient. Et ce n’était pas là le souhait de mon grand-père. Mon grand-père maternel, je veux dire, le grand-père Tauber. Tel que je l’ai connu, il se serait satisfait d’une soupe tiède servie à une heure, lui n’était pas à cheval sur ce genre de choses. Il mangeait d’ailleurs à peine. Prenait rarement la parole, et pour dire peu de mots. Au moment de se lever de table, il remerciait pour le déjeuner en inclinant la tête. Mais impossible de savoir qui il remerciait au juste.

    Les remerciements étaient selon toute vraisemblance dus à ma grand-mère, mais peut-être pensait-il à Dieu, au Dieu de je ne sais qui, je l’ignore à vrai dire. Il n’avait apparemment de goût pour aucune des vanités de ce monde. C’était un homme éthéré, maigre comme un clou, dont on voyait les côtes sous la peau de la cage thoracique. Quand il m’attirait à lui avec tact, quand il me lançait en l’air, allez vole, mon Péter, regardez comme il vole, pour me rattraper in extremis dans ma chute, hop, le petit oiseau est tombé, je me retrouvais tout contre son ossature décharnée ; je sens encore aujourd’hui les os de ses bras, de ses clavicules, de ses côtes saillantes contre moi.

    Je ne m’explique en revanche toujours pas comment il pouvait évoquer avec une telle joie ce petit oiseau dans sa chute. Les petits oiseaux ne tombent que quand les chasseurs les abattent ou que le froid de l’hiver leur gèle les pattes.

    Mon grand-père maniait les sentiments avec une extrême réserve, je ne l’ai jamais vu s’emporter. Il se contentait à la rigueur de souligner d’un trait d’humour ceci ou cela.

    Quelque chose de menaçant, d’effrayant, couvait néanmoins sous son calme stoïque, ses filles le craignaient d’ailleurs, et moi encore davantage, bien que je ne puisse imaginer ce qu’il se serait passé une fois sa patience vraiment à bout. Son regard devenait orageux dès que quelqu’un le contrariait, le sang lui montait au visage, mais je ne l’ai jamais vu exploser. Il laissait au contraire, magnanime, ses paupières retomber sur sa colère, prêt à se retirer en lui-même et à fermer les yeux sur ce qui l’agitait intérieurement.

    Mon envol durait plus longtemps que ma chute, il me semblait sans fin, ma respiration s’arrêtait ; ce devait être la raison pour laquelle je désirais tellement qu’il me fasse voler, je recherchais l’asphyxie, pour ne revenir à moi qu’à l’atterrissage, de retour entre ses bras osseux. Puis on recommençait.

    Il me faisait d’autres fois sauter sur ses genoux, et notre jeu, dont il tirait sans aucun doute lui aussi un plaisir fou, devait en même temps l’ennuyer terriblement. Il fallait que le cavalier se tienne bien d’aplomb sur la selle, mais le cheval ruait, le cheval s’ébrouait, le cheval regimbait, c’était la règle. Mon grand-père contrefaisait le hasard sur ses genoux, il imitait l’imprévisible, et comme je réagissais à tous les coups, du tac au tac, à ses simulations, comprenant parfaitement ce qu’il faisait et où il voulait en venir, il jouissait lui-même de ses effets et riait aux larmes.

    Il riait sans bruit, il s’esclaffait en silence, la tête en arrière, la joie lui fendant la bouche. Cet enfant a de bons réflexes, dites donc. Je n’ai jamais vu personne rire muettement comme lui. »

     

    Péter Nádas

    Ce qui luit dans les ténèbres — Souvenirs de la vie d’un narrateur

    Traduit du hongrois par Sophie Aude

    Les éditions Noir sur Blanc, 2025

     

    Péter Nádas, né le 14 octobre 1942 à Budapest est mort ce jour, 26 août 2026, chez lui, à Gombosszeg en Hongrie.

    Outre son extraordinaire Livre des mémoires (Plon, 1986) il est l’auteur d’une œuvre puissante, généreuse, singulière, très introspective, vive, très réflexive, sur la langue, sur l’écriture même.

     Je suis entré dans cette œuvre par La fin d’un roman de famille (Le bruit du temps) et ne cesse plus depuis de la lire. 

    Je vous souhaite de la découvrir.

  • Péter Nádas, « La fin d’un roman de famille »

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    « Au pied d’un sureau, entouré de buissons de lilas et de noisetiers, non loin de cet arbre dont on voyait quelquefois bouger une feuille même quand il n’y avait absolument pas de vent, nous étions trois : papa, maman et l’enfant. J’étais le papa, Eva la maman. Dans le buisson, il faisait éternellement nuit. “Toujours dormir ! Pourquoi faut-il toujours dormir ?” Maman a déjà couché l’enfant. “Papa, raconte une histoire à l’enfant !” Bruit de casseroles : elle était censée faire la vaisselle dans la cuisine. Assis à mon bureau et feignant d’apprendre dans Nina Potapova*, je me levai aussitôt pour aller dans la chambre de l’enfant : celle-ci était bien douillette, toute tapissée de foin. Je m’assis su le bord du lit et attirai la tête de l’enfant sur mes genoux, passai mes doigts dans ses cheveux mouillés et mes bras autour de son cou. J’avais l’impression d’être caressé par ma propre mère. En plaquant ma main sur son front moite, je ne savais plus si c’était son front ou ma main que je sentais. Une grosse veine courait sur son cou. Si j’ouvrais cette veine, tout son sang se viderait. Dans la cuisine, Eva continuait à agiter les casseroles. “Dépêche-toi de finir ton histoire, papa, nous allons être en retard pour la soirée.” Elle, elle voulait toujours aller à une soirée, mais moi je n’étais pas pressé de finir mon histoire, j’aimais le contact de cette tête humide sur mes genoux. »

     

     Péter Nádas

    La fin d’un roman de famille 

    Traduit du hongrois par Georges Kassai

    Le Bruit du Temps, 2014

    * Auteur du seul manuel de russe en usage en Hongrie dans les années cinquante et dont se servaient aussi bien les étudiants que les fonctionnaires de l’État et du parti.