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rafael alberti

  • Rafael Alberti, « Entre l’œillet et l’épée »

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    «  Près de la mer et d’un fleuve et dans mes jeunes années,

    je voulais être cheval.

       Les rives de joncs étaient de vent et de juments.

    Je voulais être cheval.

       Les queues dressées balayaient les étoiles.

    Je voulais être cheval.

      Écoute sur la plage, mère, mon trot allongé

    Je voulais être cheval.

       Dès demain, mère, je vivrai auprès de l’eau.

    Je voulais être cheval.

       Au fond dormait une fille balzane.

    Je voulais être cheval.

    *

    Les fontaines étaient de vin.

       Les mers, de raisins violets.

    Tu demandais de l’eau.

       La chaleur descendit au ruisseau.

    Le ruisseau était de moût.

       Tu demandais de l’eau.

       Le taureau frissonnait. Le feu

    était de muscat noir.

       Tu demandais de l’eau.

       (Deux rameaux de vin doux

    jaillirent de tes seins.) 

    *

    Se méprit la colombe

       Se méprenait.

       Pour aller au nord, s’en fut au sud.

    Crut que le blé était l’eau.

    Se méprenait.

       Crut que la mer était le ciel ;

    et la nuit le matin.

    Se méprenait.

       Que les étoiles étaient la rosée ;

    et la chaleur, chute de neige.

    Se méprenait.

       Que ta jupe était ta blouse,

    et ton cœur, sa maison.

    Se méprenait.

       (Elle s’endormit sur le rivage.

    Toi, au faîte d’une branche.)

    *

    Se réveilla un matin.

       Je suis l’herbe

    pleine d’eau.

       Je m’appelle herbe. Si je pousse, 

    je puis m’appeler cheveu.

       Je m’appelle herbe. Si je saute,

    je puis être rumeur d’arbre.

       Si je crie, je puis être oiseau.

    Si je vole…

       (Il y eut des tremblements d’herbe

    cette nuit-là dans le ciel.) 

    *

    On donne à ce taureau

    pâture amère,

    herbes avec substance de morts,

    fiels noirs

    et clair sang ingénu de soldat.

    Ay, quelle mauvais pitance pour ce vert taureau,

    accoutumé aux libres pacages et aux fleuves,

    ce taureau pour qui la mer et le ciel

    étaient encore petits comme une étable !

    *

    Sur un champ d’anémones

    tomba mort le soldat.

    Les anémones blanches

    d’écarlate le pleurèrent.

    Des montagnes vinrent des sangliers

    et un fleuve s’emplit de cuisses blanches. 

    *

    Il faudrait pleurer.

    Simplement orties et chardons,

    et une triste boue glacée,

    pour toujours aux souliers.

       Quand mourut le soldat,

    au loin, la mer escalada une fenêtre

    et se mit à pleurer près d’un portrait.

       Il faudrait le raconter. »

                                   Madrid, 1936-1938

     

    Rafael Alberti

    Poèmes

    traduits et présentés par Guy Lévis Mano

    frontispice de Rafael Alberti

    Bilingue

    GLM, 1952