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mardi, 12 avril 2016

Walter Benjamin, « Lettres sur la littérature »

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« Céline publie un livre sous le titre Bagatelles pour un massacre – pas moins frappant que Mort à crédit. Les trois tentatives malheureuses que j’ai faites pour lire ce dernier m’ont servi d’avertissements. Depuis, je me demande s’il n’y a pas un nihilisme spécifiquement médical, provenant des expériences que fait le médecin dans sa salle d’anatomie et d’opérations, où la philosophie le laisse seul depuis cent cinquante ans (La Mettrie était encore à ses côtés à l’époque des Lumières) à composer des vers désolants devant les ventres et les crânes ouverts ? Ce nihilisme médical par lequel Céline fait parfois penser à Benn*, n’est-il pas devenu une position de réserve du fascisme ? Je me rends compte que Bagatelles pour un massacre, l’ouvrage le plus récent, est en ce moment le pamphlet antisémite le plus foisonnant et le plus insultant que possèdent les Français. Je me souviens encore des réticences avec lesquelles vous aviez apprécié l’auteur parfois très doué du Voyage au bout de la nuit. J’étais d’accord avec vos réticences. Elles n’étaient comme vous le voyez, pas superflues. Dans le cas où vous le jugeriez nécessaire, je m’occuperais du livre dans la revue. Que cela soit opportun, il est difficile de m’en rendre compte d’ici. »

 

* L’écrivain allemand Gottfried Benn (1886-1956) qui soutient le national-socialisme à ses débuts.

 

Walter Benjamin

Lettres sur la littérature

Edition établie et préfacée par Muriel Pic,

traduite de l’allemand avec Lukas Bärfuss

Zoé, 2016

mercredi, 15 juillet 2015

Walter Benjamin, « Le Souhait »

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«  Un soir pour la fin du sabbat, les juifs étaient réunis dans une misérable auberge d’un village de hassidim. C’étaient des gens du coin, à l’exception d’un individu que personne ne connaissait, un homme en haillons, particulièrement misérable, accroupi dans l’ombre du poêle, tout au fond de la salle. On avait parlé à bâtons rompus. Soudain, quelqu’un demanda quel souhait chacun formerait, si on lui en accordait un. L’un voulait de l’argent, l’autre un gendre, le troisième un établi neuf, et ainsi de suite.

Quand chacun eut opiné, il ne resta plus que le mendiant du coin du poêle. Celui-ci n’obtempéra aux questionneurs que de mauvaise grâce et non sans hésiter :

– Je voudrais être un roi très puissant, régnant sur une vaste contrée, et qu’une nuit, comme je dormirais dans mon palais, l’ennemi franchit la frontière et qu’avant les premières lueurs de l’aube ses cavaliers eussent atteint mon château sans rencontrer de résistance et que, brutalement tiré de mon sommeil, sans même le temps de passer un vêtement, j’eusse dû prendre la fuite, en chaise, traqué jour et nuit sans relâche par monts et vaux, forêts et collines, jusqu’à trouver refuge ici même, sur un banc, dans un coin de votre auberge. Tel est mon souhait.

Les autres se regardaient interloqués.

– Et qu’en aurais-tu de plus ? demanda quelqu’un.

– Une chemise, répondit le mendiant. »

 

Walter Benjamin

Rastelli raconte… et autres récits

Traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet

 Seuil,  1987

 

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Walter Benjamin, né le 15 juillet 1892 à Berlin.
Bon anniversaire Walter Benjamin

mardi, 28 avril 2015

Walter Benjamin, « Fragments »

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« Les premières pages d’un livre ne se livrent jamais mieux que dans un lieu étrange (dans le train, dans un compartiment). “Lecture de voyage” – ce sont les livres dont la vie tient à l’excitation que procurent la couverture, le titre et la première page. Et aussi au fait qu’ils demandent à être coupés.

Les dernières pages d’un livre déjà connu, elles ne se donnent jamais autant que dans votre petit salon, le soir. Il y a des gens, et parmi eux certains qui possèdent toute une bibliothèque, qui n’abordent jamais un livre comme il conviendrait, parce qu’ils ne relisent jamais. Et pourtant ce n’est qu’en sondant une muraille à petits coups, en trouvant les endroits qui sonnent creux et vous arrêtent qu’on tombe sur des trésors que le lecteur que nous fûmes y avait enfouis. »

 

Walter Benjamin

 Fragments

Traduit de l’allemand par Christophe Jouanlanne et Jean-François Poirier

coll. « Librairie du Collège international de philosophie », PUF, 2001

mercredi, 01 janvier 2014

Bonne année 2014 à tous les amis.

« Le vœu exaucé est de l’ordre de l’expérience, il représente sa sanction suprême. “Ce qu’on souhaite dans sa jeunesse, on le possède à profusion dans sa vieillesse”, a dit Goethe. Plus tôt dans la vie le souhait est formulé, et plus grand est la perspective qu’il se réalise. La vie, serait-on en droit de dire en conséquence, est précisément assez longue pour donner à espérer que les vœux de la première jeunesse auront des chances d’être exaucés. Car le lointain est le pays où les vœux sont exaucés. Plus un souhait s’étire vers les lointains du temps, et plus on peut espérer le voir se réaliser. Or ce qui ramène vers les lointains du temps, c’est l’expérience, qui en forme la trame et les articule. Aussi le souhait comblé est-il le couronnement de l’expérience. »

 

 Walter Benjamin

 Baudelaire

 Édition établie par Giorgio Agamben, Barbara Chitussi et Clemens-Carl Härle

 Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

 La Fabrique, 2013

dimanche, 04 novembre 2012

Walter Benjamin

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« Cet homme ne marche plus. Il refuse de se déguiser pour le carnaval mis en scène par ses contemporains — il a même laissé à la maison le bonnet du docteur en sociologie — et se fraye sans ménagements un chemin à travers la masse, en soulevant ici et là le masque d’un individu particulièrement effronté.

 

[…]

 

Aussi notre auteur, comme de juste, reste-t-il pour finir un isolé. Un mécontent, pas un chef. Pas un fondateur : un trouble fête. Et si nous voulions nous le représenter tel qu’en lui-même, dans la solitude de son métier et de ses visées, nous verrions ceci : un chiffonnier au petit matin, rageur et légèrement pris de vin, qui soulève au bout de son bâton les débris des discours et les haillons de langage pour les charger en maugréant dans sa carriole, non sans de temps en temps faire sarcastiquement flotter au vent du matin l’un ou l’autre de ces oripeaux baptisées “humanité”, “intériorité”, “approfondissement”. Un chiffonnier, au petit matin — dans l’aube du jour de la révolution. »


Walter Benjamin

Un marginal sort de l’ombre (à propos des Employés de Siegfried Kracauer)

Traduit de l’allemand par Pierre Rusch

In Œuvres II, Folio Essais, 2000