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mardi, 19 juin 2007

Sophie Chambard, boîtes à papillons, exposition du 15 mai au 8 juin 2007, château Bonnefont, Talence

c4d96813e4f5238abfa9765416d826ef.jpgChère Toi : Il faut se pencher pour continuer à vivre. Ce sont les premières lignes du jour. Ce n’est pas une mince affaire. Le visage tourné vers l’autre, une chance, une façon de garder le monde habitable, les plaisirs & les jours… Le visage tourné vers l’eau, je résiste, puis me laisse entraîner : battements d’ailes, battements du cœur qui résiste à l’anéantissement, vivre, contre l’oubli, envoyer des messages vers l’autre, une petite tentative pour figer le temps. Oui. Je m’exalte. Permets-moi de me perdre à mon tour. Il faut toujours garder une ouverture, un papillon peut s’y engouffrer.  Tout ce qui est proche dans tes boîtes, le vert, les feuillages qui bougent & que l’on ne perçoit pas puisqu’ils sont de l’autre côté du regard. Tes boîtes sont pleines de tous les mots que chacun a écrit, que tu as su attraper, qui sont devenus les tiens, à toi qui nous les restitues. Le papillon ne tombe jamais des mains, on l’aura remarqué. Crac ! obturé. Rien n’a bougé. Rien n’a bougé sauf l’amour. Un couple d’amoureux dans le paysage, nuée de papillons, on voit bien qu’ils sont sous la protection l’un de l’autre. C’est une histoire d’amour. «Mets tes petits bras, là, tout autour de mon cou, on ne pourra peut-être pas les dénouer» dit l’un ou l’autre à l’un ou l’autre. Il faut en convenir, y consentir, ces papillons sont des messages. Une page d’amour + une page d’amour + une page d’amour…  Quelque part, tout près du cœur. La lettre d’amour, rien d’autre. La lettre d’amour commencée il y a longtemps, une réflexion sur le temps, sur l’image, sur l’écriture, sur l’image & l’écriture de l’autre. Oui, comment le temps s’écoule… tel les éphémères dans le jardin des âmes, épouvantés de se trouver en lieux sauvages & étranges sans aide & secours de personne. Comment on devient soi-même, comment… S’écrire est une destination, s’aimer est la destination. Cette façon de dire : «Jamais je n’oublierai cette journée.» «Maintenant je sais où je suis.». Cette façon de s’étrangler de rire & aussi de pleurs puisque l’amour hésite entre conséquence  & inconséquence. Cette carte postale en boîte est une invitation à la correspondance amoureuse – to be affected with excessive love, love tenderly –, il suffit d’ajouter l’adresse ou, mieux, de la porter soi-même à destination en ayant l’air de rien. Peu importe cette autre histoire – cette autre intrigue – c’est la nôtre, c’est notre Histoire. Peu importe, si on nous demandait de brûler nos lettres nous avons les tiennes qui les contiennent toutes. Jamais notre histoire ne fut si jeune qu’entre tes mains. Jamais notre amour ne fut si jeune que dans tes boîtes, que dans les ailes de tes papillons, toutes espèces confondues. Tu nous écris, c’est ce qui compte, ce qui donne l’allure du monde – infime est ce qui sépare, un souffle ( a touch, a touch, écrit James Joyce ), ce n’est que cela, que fait donc la cohorte des anges ? –, la langue la plus charnue qui soit, la langue qui contient le plus grand nombre d’informations qui soit, des informations sur notre état. Un jour, je me souviendrai de la scène, je m’y perdrai au présent, c’est cela que tu nous répètes encore & encore, discrètement mais sans hésitation. Cette mémoire se souvient de nous, découpe nos fidélités aussi bien que nos infidélités & les colle à notre avenir où l’enfance est un rêve d’enfant. Nous ne pouvons pas nous tromper, nous allons vers la rencontre. Partout où nous sommes tes papillons nous précèdent, ils sont toujours frais & libres alors que nous sommes à bout d’arguments. Ils ne connaissent pas de décalage horaire, pas de mauvaises routes, pas d’incidents techniques. Ils ont le temps que nous n’avons pas. On les collectionne puisqu’ils vivront après notre disparition, qu’ils nous représenteront dans un monde où nous ne serons plus. Toutes les couleurs, toutes les matières, toutes les langues, toutes les philosophies sont les leurs. Ils racontent tout ce que nous ne pouvons pas dire, tout ce que nous ne pouvons pas comprendre, tout ce que nous ne pouvons pas savoir : Seul, nu, en cœur, en vue … Étoile errante. La merveille et l’obscur. Comme tout serait simple alors. Si tout pouvait n’être qu’ombre. Ni être ni avoir été ni pouvoir être. Du calme. La suite. Attention. Il n’est pas difficile de fermer les yeux, de ne plus trouver la face du jour, de multiplier les fragments d’obscurité. Se persuader que l’on est enchanté. Et après ? Amiral, nous avons un peu dérivé, ai-je dit. Encore ? dit-il. Cela en effet nous arrivait souvent. La seconde caravelle disparut aspirée par la grande mer océane. Amy Delurès envoie un baiser à son papa qui la photographie. Pourtant notre histoire est unique – plaisir, souffrance, folie, musique, secret, énigme, langues & sexes mêlés –, pourtant notre correspondance est unique – phrases, sens, énigmes, folies, langues & sexes mêlés –, pourtant nous vivons avec un bruit très particulier, unique, dans l’oreille, celui de notre cœur, celui de notre sang qui pulse, qui nous rappelle que nous sommes encore vivants. Qu’importe, nous vivons dans la langue même & c’est cela qui, ici, est exposé. La langue, la vie de la langue. La langue, l’histoire de la langue, le passéprésentfutur de la langue, un portrait de la langue en boîte de papillons. Papillons de papier, papillons d’enfance, papillons de rêve, papillons… ces papillons ne s’attardent pas dans les bois, dans les jardins, dans les haies, ils habitent entre les lignes de nos histoires, entre le rire & l’oubli, entre le symbole & le mystère, entre le réel & la folie du réel, entre le doux sentiment & le phantasme cru… Ils sont le lien entre générations, entre époques, ils interceptent les discours familiaux & les utilisent pour en restituer le meilleur, non sans une certaine ironie, une tendre ironie. Ils ne sont pas du côté de la haine, de l’injustice, de la concentration des pouvoirs, du parjure, de l’ignoble, tout au contraire ils nous entraînent vers ce que nous avons de plus partageable, de plus compassionnel. En deux mots, trois images, quatre bouts de papier, beaucoup de savoir faire, de sensibilité & d’enthousiasme, avec un sentiment esthétique net, une vraie intelligence du réel, à la juste jointure entre affectivité & réflexion sur l’art en soi, c’est à une correspondance, un autoportrait, un journal, une façon de calendrier… en un geste prodigieusement elliptique qui nous donne en même temps le monde, le texte et l’image, ce qui est dit dans le non-dit, ce qui est perçu dans l’invisible, ce qui est commun à chacun et qui est soudain révélé à tous, que tu nous invites à partager & ce partage est résolument utile & prodigieusement sincère car ces évènements n’eurent lieu à aucun moment, mais existent toujours.

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