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  • (Carnet des morts), un travail en cours

    breves-lavoir-carre.jpgJ’ai passé la nuit dans le lavoir abrité par le petit toit à deux pentes. Il a neigé longtemps. L’eau a gelé en partie laissant un cercle découvert au milieu. J’ai du givre sur les cheveux qui dépassent du sac de couchage & de la capuche.
    J’ai pris sur moi & je suis entré dans le village pour boire un café serré au troquet juste après le pont. Il n’y a pas grand monde & c’est tant mieux. Le patron me regarde bizarrement, ça va de soi mais il fait du bon café avec un percolateur qui date de l’invention de la vapeur. 
    Je me remets en route vers 8h30, retraverse le pont, rejoint le lavoir où j’ai planqué mon petit barda, me l’accroche à l’épaule & sous un soleil d’hiver qui a bien de la peine à traverser les épais nuages de neige qui défilent, je reprends le chemin de halage.

    Ça pourrait continuer comme ça longtemps mais ce n’est pas ainsi que les hommes vivent dans ce récit. La vérité n’est pas le propos. Mais cette pause-café a permis au narrateur de se réchauffer un peu. Les meilleurs comédiens ont besoin de repos & de chaleur.

    Douze silhouettes avancent dans ma direction. Elles sont loin encore, au bord de l’Armançon. Douze silhouettes confuses. Pourquoi marcher au bord de la rivière ? Qui peut ralentir la marche & lui donner l’aisance des aveux ? Le sac pèse lourd, la bretelle scie l’épaule, c’est le poids des regrets. Les chevilles entravées par les chaînes de la culpabilité. Celle de ne pas être mort encore & de croire en la littérature.
    Douze capuches dans le matin froid.
    Douze.
    Le clapot, les flaques, la boue.
    Les traces de pas. Les pas.
    Marches dans la boue, marches, marches, marches dans la boue
    toi, marches dans la boue, marches, marches, marches.
    Sud-est, nord-ouest, marches.
    À l’ouest toujours.
    C’est pourquoi le corps est toujours en avant,
    toujours en avant,
    ne sait pas mais en avant – peut-être pense en avant.
    Enjambe la langue. Pas à pas.

    Douze,
    c’est un mirage, une bizarre marque sur la rétine.
    Douze sont dans un paysage hors de l’histoire.
    Douze rapprochés par les livres.
    Ils n’étaient pas douze encore en cette année où je rencontrais le démon car je ne savais pas lire.

     

    (travail en cours, extrait du chapitre VII)

  • (Carnet des morts), un travail en cours

    100_1561.JPGJe marche dans le froid.
    Le long de la rivière, le long du canal.
    Parfois, je m’écarte du chemin de halage.
    Le soir, je trouve un abri pour dormir.
    Parfois, un lavoir, parfois une grange, le plus souvent les branches accueillantes d’un arbre.
    Les grands voliers ont fini de remonter, les anatidés nidifient, le ciel se couvre souvent de cuivre tendre.
    La nuit, les étoiles sont des ouvertures sur des possibles inconnus, sur des visions du calme infini, sur des rassemblements d’ancêtres. La nuit est ouverte en des millions de points par lesquels on peut passer pour rejoindre ceux qui nous ont précédés, ceux qui nous accompagnent, ceux qui nous suivront.
    Hier soir, pour la première fois depuis des mois, j’ai pris un livre & j’ai lu, à la lueur de ma vieille lampe à alcool, jusqu’à m’effondrer de fatigue.
    J’ai dormi longtemps. Lorsque je dors ainsi, je n’ai plus besoin de parler, je ne me regarde plus, je n’ai plus besoin de vivre à la surface de moi-même, je n’ai plus besoin de ne pas m’aimer… J’ai les yeux fermés, je ne me déçois plus, je m’échappe, je reviens, je suis seulement un souffle, un souffle léger.


    Je suis ignorant de ma vie dans le rêve – ou, au contraire, je sais tout, ce qui revient au même (je ne parviens pas à me décider).
    Je puis chevaucher, des journées entières, dans les paysages du Montana sans faire des heures d’avion. Je puis vivre, loin du monde, sur une petite île, au milieu de la rivière, sans avoir ni barque, ni terre & encore moins de maison. Je puis aimer les arbres aux feuilles rouges alors qu’éveillé je ne les supporte pas, je les trouve très laids & même, pour tout dire, un tant soi peu ridicules. Je puis me souvenir, sans nostalgie, du temps où nous étions autre chose. Je puis croire que je ne suis atteint d’aucune maladie, que je ne somatise pas, que mes acouphènes sont la voix des anges, que je puis parler avec Robert Schumann & lui expliquer que ce qu’il entend n’est pas le signe de Dieu, ni celui de la folie.

    (travail en cours, extrait du chapitre XII)