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mercredi, 24 février 2010

Lambert Schlechter

400px-Lambert-Schlechter--w.jpg« [...] à San Diego, quelques semaines après la mort de sa femme, Sándor Márai achète un revolver, lorsqu’il dit à l’armurier que cinquante cartouches, c’est peut-être plus qu’il n’en faut, celui-ci hoche la tête et remarque, indifférent : on ne sait jamais,

on ne sait jamais à quoi peut servir la deuxième cartouche, Márai pose le revolver sur sa table de nuit, quelques jours plus tard il le range dans le tiroir, il se demande comment il faut, le moment venu, diriger l’arme, sur la tempe ou dans la bouche, la nuit, insomniaque, il lit Voltaire, Le siècle de Louis XIV, je ne sais pas où se trouve San Diego, quelque part en Californie, comme autrefois j’entends au loin une scie scier, cette jeune femme qui passe devant l’étal des tomates, je le sais je le sens, va d’un moment à l’autre s’allonger et ouvrir les jambes,

ouvrir les jambes c’est si naturel et si élémentaire, mais ça ne se fait pas en public, cela se passe dans l’intimité & la pénombre, il y a les fines boucles de la toison et le rose vif et luisant des nymphes, comme autrefois j’entends au loin un chien aboyer, un jour après la décapitation, les tourterelles reviennent par deux, mystère, mais c’est une sorte de petit bonheur, même si nous ne saurons jamais qui de l’époux ou de l’amant a perdu la tête, la météo promet des éclaircies, mes rêves de la nuit pour autant que je m’en souvienne sont rassurants, je ne cauchemarde pas la nuit, mais j’angoisse le jour, [...] »

Lambert Schlechter
Le Murmure du monde
Coll. « Escales des lettres », Le Castor Astral, 2006

photographie : © : http://lb.wikipedia.org/wiki/Benotzer:Cornischong

13:10 Publié dans Écrivains | Lien permanent

jeudi, 18 février 2010

Umberto Saba

umberto-saba.jpgMon enfance fut pauvre et heureuse
grâce à peu d’amis, quelques animaux,
près de moi une bonne tante que j’aimais
comme ma mère, et dans le ciel Dieu immortel.

À l’ange gardien était réservée
la nuit la moitié de mon oreiller.
Plus jamais son ombre chérie n’est venue en rêve
après la première douceur de la chair.

Un rire irrépressible s’emparait de mes camarades
et moi j’étais saisi d’une étrange ferveur
quand je récitais des vers à l’école.

Sifflets, chœurs de cris d'animaux,
je me revois encore au fond de cet enfer, et j’entends
seule en moi une voix qui m’approuve.



Umberto Saba

poème 4 de “Autobiographie” (1924)

traduit de l’italien par Odette Kaan

in Il Canzoniere

L’Âge d'homme, 1988


13:02 | Lien permanent

mardi, 09 février 2010

Pascal Quignard, Bordeaux 4, 5 & 6 février 2010

WangHui-TheBeautyOfGreenMountainsAndRivers-1679-ShanghaiMuseum.jpg« Au temps de l’empereur Ti Yao vivait Hiu-yeou. L’empereur envoya à Hiu-yeou une troupe de ses meilleurs officiers pour lui demander d’accepter l’empire. Hiu-yeou fut pris d’une nausée imparable devant l’émissaire à la seule idée que l’empereur céleste eût songé à lui offrir de diriger le monde.
La main sur la bouche, il ne put rien répondre. Et il se retira.
Le lendemain, avant l’aube, alors que les officiers dormaient encore, il s’enfuit.
Il arriva au pied du mont Tsi-chan et découvrit un lieu si désert qu’il éprouva le désir de s’y établir. Il considéra autour de lui les roches qui pourraient l’abriter et posa son baluchon sous l’une d'entre elles.
Alors il descendit à la rivière pour se laver les oreilles.


*


Tch’ao-fou poussa plus loin que Hiu-yeou le mépris des choses politiques.
Tch’ao-fou vivait dans un petit ermitage, bien caché sous les feuillages, que nul ne pouvait voir, au pied du mont Tsi-chan, juste au-dessus de la vallée. Il possédait en tout et pour tout un champ et un bœuf. Alors qu’il descendait le flanc de la vallée pour aller faire boire son bœuf dans la rivière, Tch’ao-fou vit Hiu-yeou accroupi sur la rive, penchant la tête à droite, inclinant la tête à gauche, en train de se laver les oreilles.
Tch’ao-fou s’approcha de Hiu-yeou et, après l’avoir salué à plusieurs reprises, il lui demanda la raison de ses gestes rythmés.
Hiu-yeou rétorqua :
“ L’empereur Ti Yao m’a proposé de prendre les rênes de l'empire. Voilà pourquoi je suis en train de me laver soigneusement les oreilles.”
Tout le haut du corps de Tch’ao-fou frémit.
Il considéra en pleurant la rivière Ying.
Tch’ao-fou tira son bœuf par le licol et ne lui permit plus de boire dans la rivière où Hiu-yeou avait lavé des oreilles qui avaient entendu une semblable proposition. »


Pascal Quignard
La haine de la musique. Premier traité : Les larmes de saint Pierre
Calmann-Lévy, 1996

La peinture est de Wang Hui - La beauté des montagnes vertes et des rivières (1679). On peut voir l'original au Shangaï Museum


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Pascal bib 2010.jpgJeudi 4 février à Sciences Po Bordeaux j’ai pu assister à une rencontre entre Pascal Quignard et des étudiants à l'invitation de Françoise Taliano-des Garets. Belle lecture de Pascal et nombreuses questions touchantes, voire pertinentes, des étudiants. J’ai principalement retenu cette réponse à la question, pourquoi écrivez-vous ? : « Je n’écris que pour deux yeux sévères que je ne pourrais pas satisfaire.» Les yeux en question sont ceux de la grand-mère de l’écrivain comme il nous le confirmera le lendemain au colloque, intitulé « l’Énigme », que l’ardua lui consacrait à la bibliothèque Mériadeck. Nombreuses communications inégales d’où parfois surgirent quelques pépites éparses - Jean-Louis Pautrot, JeanTucoo-Chala, Bernard Vouilloux - des avancées pertinentes - Chantal Lapeyre-Desmaison et Dominique Rabaté -, et un moment fort mais trop bref Pascal Quignard : le fantasme d’un roman latin (romain ?) de Bénédicte Gorillot. Les deux jours se sont hélas terminés par la communication nauséabonde et d’un ridicule total de Roger Navarri, qui a confondu l’exploration de son ego et celle de l’œuvre de Pascal Quignard.
Les rares, mais précieuses, interventions de l’écrivain, pendant les deux jours du colloque, ont toujours éclairé, souligné, ce qui devait l’être.
Nous pouvons, dès lors, reprendre notre travail de lecture en sa compagnie.



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« Les livres partagent avec les tous petits enfants et les chats le privilège d’être tenus, des heures durant, sur les genoux des adultes. Et de façon extraordinaire, plus encore que les enfants, plus encore que les chats, ils ont le pouvoir de captiver jusqu’au silence le regard de ceux qui les regardent, de pétrifier les membres de leurs corps, de subjuguer les traits de leur visage jusqu’à leur donner l’apparence de l’imploration muette, l’apparence d'une bête qui est aux aguets, l’apparence d’une prière incompréhensible et peut-être éperdue.  »


Pascal Quignard

le Salon du Wurtemberg, Gallimard, 1986

14:48 Publié dans Écrivains | Lien permanent

mardi, 02 février 2010

Katy Remy

KRjpg.jpg« La femme des petites provinces n’habite nulle part, elle vit pendant la semaine dans un meublé et les jours de congé elle va de ville en ville à l’hôtel pour écrire, en vue de tous, au bistrot.
En une nuit, elle est n’importe où. Elle ne visite pas, elle s’installe sur la première place venue, au premier hôtel de basse catégorie et se met à écrire. Elle ne saura rien du lieu, ni des gens. Elle continue un travail d’écriture commencé ailleurs, longtemps auparavant, dans un pays noté disparu. Ce qu’elle appelle “travail d’écriture”, c’est une consignation du temps, un rassemblement de son énergie qui l’oblige à s’installer pour écrire en arrivant et à écrire sans arrêt pendant deux jours. L’écriture n’est pas automatique ? Ni magie ni facilité. Même si des mots s’écrivent sous ses doigts.
La femme des petites provinces peut raconter qu’elle a arpenté Buenos Aires ou Gilette. Vous ne la croirez pas. Mais guère plus si elle vous décrit la taille des vignes dans la montagne. L’écriture n’est pas faite pour être crue. »


Katy Remy
La femme des petites provinces
Contre-Pied, 2009

12:14 | Lien permanent