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mercredi, 24 mars 2010

Serge Sautreau

Serge Sautreau.jpgSerge Sautreau est né le 16 octobre 1943 à Mailly-la-Ville dans l’Yonne. Il est mort le 18 mars 2010. Il a co-dirigé avec Jean-Christophe Bailly la revue Fin de siècle et la Collection froide. Avec Bernard Noël, André Velter et Jean-Louis Clavé la collection et la revue Nulle Part aux Cahiers des Brisants.
Il a publié (entre autres) avec André Velter, Aïsha (Gallimard, 1966) avec Jean-Christophe Bailly, Yves Buin et André Velter, un des livres cultes des années 70, De la déception pure, manifeste froid (10/18, 1973), Abalochas (avec des dessins d’Antoni Taulé et une peinture de Wilfredo Lam, chez Pierre Bordas et fils,1981) La Séance des 71 (Gallimard, 2000), Nicoléon (L’Atelier des Brisants, 2005)…
Il a traduit Adonis et Sayd Bahodine Majrouh.
Ce soir Bernard Noël qui était son ami dédiera sa lecture à la DRAC Aquitaine à la mémoire de ce poète important et trop peu lu.
La photo fut prise lors d’une lecture de Serge au Château de Bonaguil en 1985 – au second plan son ami, poète et éditeur, Jean-Louis Clavé – où j’ai reçu pendant tout un été des êtres qui m’étaient chers et dont le travail m’accompagne encore.
Mes pensées vers et pour sa compagne.


« La dérive sans frein de la pensée, de la possibilité – toujours oblitérée – de la pensée, voici, en fin de présent, ce que l’activité humaine globale ne cesse de tuer socialement en chaque individu. Je te devine sourire. Tu es montée aux branches d’un pommier, et, en bas, tes amies s’affolent un peu. Il y a de quoi s’inquiéter avec plus de précision qu’au sujet des vicissitudes du progrès et des pollutions en chaîne. Tu as abandonné la lecture de cette lettre à la phrase précédente, décidée soudain à aller contempler les falaises proches. Y aura-t-il un goéland blessé qui tombera, comme une feuille morte, comme une feuille blanche, comme une image, jusqu’à devenir invisible sous la neige des mots ? L’oisiveté totale n’« existe » pas – exactement pas plus que la fausse immobilité des pierres, ou que l’acte gratuit – et je pourrais imaginer de m’en prendre à ce qui, dans tout processus d’activité engendre des distorsions en chaîne de la pensée jusqu’à faire de celle-ci l’esclave de son possible. J’établirais alors comment ce possible de la pensée, à toujours être socialement rejeté, différé, devient effectivement possibilité réussie de l’esclavage – et les différents aspects de tout ce qui constitue le travail, je les mettrais systématiquement en cause en tant que principes et manifestations d’inertie du possible. Mais je me moque de L’INERTIE du travail. »

« Paris le 4 novembre 1973 » in Hors, Christian Bourgois, Coll. Foide, 1976

« Tu n’es pas tes pensées
tu es ce qui les capte
tu es le filtre que tu fais
ni capt ni rapt
le passage des pensées qui baignent l’univers
elles passent
passage des passages
cols
goulots d’étranglement
épreuves sans épreuve

la
pensée
est ce qui passe
tu n’es pas les pensées
tu n’es pas la pensée
tu la passes
tu passes »

« lumière blanche au Salang » in le Gai désastre, Christian Bourgois, 1980



« Tu entends les syllabes s’ouvrir. Tu entends le déchirement réversible. Tu entends ? ouvrir le frein. Laisse le fil sauter de la spirale du moulinet ouvert. Tu mors. Ne ferre pas. De grandes rumeurs ont lieu sur les boulevards, là-bas, très loin (très près), au centre, dans la circulation de »

L’autre page, Seghers, coll. Froide, 1973, rééd. Les cahiers des Brisants, 1987

« Je ne goûterai jamais la chair de l’Ombre Rouge. J’affirme pourtant qu’elle doit être mieux que succulente, dotée de vertus et de propriétés insoupçonnées. Mais c’est ainsi : on ne tue pas, on ne tuera jamais un Ombre Rouge. Son œil est plus profond que celui d’un homme. Je tremble, Monsieur, devant ce qu’il a à dire, et ce qu’il tait. »

« L’Ombre rouge » in Après vous mon cher Gœtz, L’Atelier des Brisants, 2001

18:04 Publié dans Écrivains | Lien permanent

jeudi, 18 mars 2010

Valérie Rouzeau

Rouzeau.jpeg« Ne plus tenir debout quelquefois tu disais.
Depuis quoi j’ai rêvé que je te relevais que je te relevais et que tu retombais.
Dans la pièce la plus froide tu te serais cassé.
Quand bien même je t’aurais mis debout et tenu aux épaules et parlé à l’oreille apporté des lilas ça n’aurait pas marché.
D’ailleurs je t’ai pleuré dessus ça ne t’a pas remué ni quand j’ai pris ta main dans mes mains bonnes à rien ni rien.
Tu te serais cassé.
Trêve d’éternité. »


Valérie Rouzeau, Pas revoir

L’idée bleue, 1999,

rééd.Coll. La petite vermillon,la Table ronde, 2010

 

Photo : Valérie Rouzeau, hommage à Hélène Mohone, librairie Olympique, Bordeaux, avril 2008

16:46 Publié dans Écrivains | Lien permanent

dimanche, 07 mars 2010

Claude Esteban

Dans le fleuve


CE.jpg« Un homme, d’avoir tant souffert, s’est jeté dans le fleuve, et ce fut, puisqu’il s’agissait de Robert Schumann, une manière pour les autres, non pas de l’entendre mieux, mais de s’émouvoir. Peut-être que ce geste, ce dernier geste avant de disparaître, signifiait comme un appel. Mais rien ne put s’interposer, ni l’amour d’une femme, ni la grandeur de ce qu’il avait écrit. Et nous, qui venons si tard, comment faire pour le soutenir tout un moment, comment l’arracher à cette nuit, à ce flot, à ce désastre ? Aimer les morts qui sont plus nobles que nous, c'est nous donner encore une sorte d’excuse et nous enorgueillir absurdement d’être là. Où sont-ils, ces maîtres de notre âme ? Nous écoutons ce qu’ils nous ont laissé, des signes qui nous traversent, qui nous illuminent, mais eux, qui les firent surgir de leur malheur, où vont-ils ? C'est le soir, c’est un soir de ce même hiver, et je crois que je ne suis pas seul puisque je me retrouve dans la voix d’un violon et que je sais que c’est un peu de la grâce de Schumann qui m’habite, mais c’est vrai que je suis toujours moi, et que ma détresse ou mon désarroi, peut-être aussi ma confiance secrète, ce privilège d’être là et de ne pas mourir, je les dois à cette immense douleur devant laquelle je demeure démuni, rien d'autre en vérité qu’un spectateur qui passe. Et que cette substance mystérieuse de la mort me pénètre, je n’y puis rien changer. Comme ils demeurent seuls, les témoins sublimes de leur défaite, comme ils sont nus. Un accord, deux notes qui se rejoignent, et soudain l’espace les écartèle, c'est un peu de moi qui renonce à mourir, et qui va mourir là-bas, dans le mouvoir atroce du fleuve. »


Claude Esteban
Janvier, février, mars (pages)
Farrago, 1999

13:37 Publié dans Écrivains | Lien permanent