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lundi, 29 octobre 2012

Jacques Dupin

Jacques Dupin, né en 1927, vient de mourir. Lire & relire toujours :

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numa...

http://remue.net/spip.php?rubrique90

http://www.youtube.com/watch?v=3rkYcZgT5MM&feature=re...

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-philippe-cazier/29101...

 

 

aut-dupin-jacques.jpg

 

« S’en tenir à la terre, à l’écriture de la terre, et relever du feu — se lever avec le feu… notre rencontre future, des milliers de fois la première, et la seule… la rectitude, la syncope d’une seule nuit… des élans divergent qui se joignent dans l’épissure de la nuit, un cordage trempé, et le pas de l’un glissant sur le corps de l’autre à travers labours et forêts, déserts et glaciers…

 

un pas, une enjambée, la dernière toujours — et la suivante, désaccordée, ici, tendue, entendue de personne… le pas qui gravit, qui marque la crête, le même pas descend au ravin… le même pas qui se tient plus haut, à l’aplomb de nous, vertigineux, et passe plus loin dans le souffle, dans l’attente du souffle et de la douleur… »

 

Jacques Dupin

 Échancré

P.O.L, 1990

11:27 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Tags : jacques dupin, poésie, p.o.l

jeudi, 11 octobre 2012

Georges Bataille, "Le Coupable"

 

georges bataille,le coupable,gallimard


«  Mon désir ? Sans limites…

Pouvais-je être le Tout ? J’ai pu l’être — risiblement…

Je sautai, de travers je sautai.

Tout se défit, se disloqua.

Tout en moi se défit

Pourrai-je seul un instant cesser de rire ?


(Rien qu’un homme, analogue à d’autres.

Soucieux d’obligations qui lui reviennent.

Nié dans la simplicité du grand nombre.

Le rire est un éclair, en lui-même, en d’autres.)


Dans la profondeur d’un bois, comme dans la chambre où les deux amants se dénudent, le rire et la poésie se libèrent.

Hors du bois comme hors de la chambre, l’action utile est poursuivie, à laquelle chaque homme appartient. Mais chaque homme, dans sa chambre, s’en retire… ; chaque homme, en mourant, s’en retire… Ma folie dans le bois règne en souveraine… Qui pourrait supprimer la mort ? Je mets le feu au bois, les flammes du rire y pétillent.


La rage de parler m’habite, et la rage de l’exactitude. Je m’imagine précis, capable, ambitieux. J’aurais dû me taire et je parle. Je ris de la peur de la mort : elle me tient éveillé ! Luttant contre elle (contre la peur de la mort).


J’écris, je ne veux pas mourir.

Pour moi, ces mots, “je serai mort”, ne sont pas respirables. Mon absence est le vent du dehors. Elle est comique. Je suis à l’abri, dans ma chambre. Mais la tombe ? déjà si voisine, sa pensée m’enveloppe de la tête aux pieds.


Immense contradiction de mon attitude.

Personne eut-il, aussi gaiement cette simplicité de mort ?

Mais l’encre change l’absence en intention.

 

Le vent du dehors écrirait ce livre ? Écrire est formuler mon intention… J’ai voulu cette philosophie “de qui la tête au ciel était voisine — et dont les pieds touchaient à l’empire des morts”. J’attends que la bourrasque déracine… À l’instant, j’accède à tout le possible ! j’accède à l’impossible en même temps. J’atteins le pouvoir que l’être avait de parvenir au contraire de l’être. Ma mort et moi, nous nous glissons dans le vent du dehors, où je m’ouvre à l’absence de moi. »

 

Georges Bataille

Le Coupable

Gallimard, 1944, repris dans Œuvres complètes tome V, « La somme Athéologique », 1973


 Un lien : Georges Bataille. À perte de vue de André S. Labarthe

http://elegendre.wordpress.com/2011/10/02/georges-bataill...

lundi, 08 octobre 2012

Jean-Pierre Moussaron, poursuite : l'hommage de Philippe Méziat

Ce matin, le frère, Philippe Méziat, sur Citizen Jazz, nous parle de Jean-Pierre & nous annonce : “Son deuxième tome de L’amour du jazz, rebaptisé Les blessures du désir, Pulsions et Puissances en jazz, a été publié grâce à Michel Arcens et Joël Mettay aux éditions Alter Ego, vous allez bientôt pouvoir le lire. Il contient des passages de pure poésie tout à fait fascinants, magnifiques, des lignes qui, sorties de leur contexte feraient d’étonnants poèmes en prose.”

 

http://www.citizenjazz.com/Pour-l-amour-du-jazz-Jean-Pier...

dimanche, 07 octobre 2012

Jean-Pierre Moussaron, poursuite : l'hommage de Catherine Pomparat

Hier au cimetière des Pins-Francs, lors de la cérémonie d'enterrement de Jean-Pierre Moussaron, nous avons été quelques uns à faire entendre quelques mots & un peu de musique.

Catherine Pomparat a dit ceci que je retiens & souhaite faire partager. Je la remercie & de ses mots, conjoints à ceux de Jean-Pierre & de Charles Baudelaire & de la confiance qu'elle me donne en m'autorisant à les reproduire ici.

 

 

Samedi  6 octobre 2012

 

Pour dire la date d’aujourd’hui

je lirai un poème de Jean-Pierre Moussaron

[publié dans la revue Po&sie, n° 58, 4e trimestre 1991]

intitulé « Le désir de peindre »

c’était une date passée

je lirai un poème de Jean-Pierre Moussaron

avec un petit poème en prose de Charles Baudelaire

publié dans Le Spleen de Paris

intitulé « Le tir et le cimetière »

c’est une date promise

 

 V

 

Scansion repliée d’un corps
en sang contraint comme feu de marbre.


Pourrons-nous mener ce que nous aimons
hors les décombres de nos têtes ?


Voici seulement que le dehors
se rétrécit autour de moi
jusqu’à la pointe du feutre
qui trace ici ces mots.

 

Jean-Pierre Moussaron

 

 

À la vue du cimetière, Estaminet. — « Singulière enseigne, se dit notre promeneur, — mais bien faite pour donner soif ! À coup sûr, le maître de ce cabaret sait apprécier Horace et les poètes élèves d’Épicure. Peut-être même connaît-il le raffinement profond des anciens Egyptiens, pour qui il n’y avait pas de bon festin sans squelette, ou sans un emblème quelconque de la brièveté de la vie. »       

 

Et il entra, but un verre de bière en face des tombes, et fuma lentement un cigare. Puis, la fantaisie le prit de descendre dans ce cimetière, dont l’herbe était si haute et si invitante, et où régnait un si riche soleil. 

 

En effet, la lumière et la chaleur y faisaient rage, et l’on eût dit que le soleil ivre se vautrait tout de son long sur un tapis de fleurs magnifiques engraissées par la destruction. Un immense bruissement de vie remplissait l’air, — la vie des infiniment petits, — coupé à intervalles réguliers par la crépitation des coups de feu d’un tir voisin, qui éclataient comme l’explosion des bouchons de champagne dans le bourdonnement d’une symphonie en sourdine.               

 

Alors, sous le soleil qui lui chauffait le cerveau et dans l’atmosphère des ardents parfums de la Mort, il entendit une voix chuchoter sous la tombe où il s’était assis. Et cette voix disait : « Maudites soient vos cibles et vos carabines, turbulents vivants, qui vous souciez si peu des défunts et de leur divin repos ! Maudites soient vos ambitions, maudits soient vos calculs, mortels impatients, qui venez étudier l’art de tuer auprès du sanctuaire de la Mort ! Si vous saviez comme le prix est facile à gagner, comme le but est facile à toucher, et combien tout est néant, excepté la Mort, vous ne vous fatigueriez pas tant, laborieux vivants, et vous troubleriez moins souvent le sommeil de ceux qui depuis longtemps ont mis dans le But, dans le seul vrai but de la détestable vie ! »

 

Charles Baudelaire

mercredi, 03 octobre 2012

Jean-Pierre Moussaron

Jean-Pierre Moussaron est mort hier & déjà il nous manque. J’invite quiconque voudrait le connaître mieux à se pencher sur son œuvre discrète & rare & à lire ce texte qu’il avait bien voulu donner à remue.net, à la demande de Catherine Pomparat — qui en préambule lui rend un sobre mais intense hommage —, texte où, alors qu'il n’aimait guère cela, il parle de lui, de son parcours, de ses amitiés, de ce qui l’a façonné comme nous l’aimons — http://remue.net/spip.php?article2640.

 

En 1997, responsable d’une revue publiée par feu le Centre régional des lettres, j’avais eu l’honneur d’accompagner Philippe Méziat dans la préparation d’un numéro spécial consacré à « Jazz & littérature » dans lequel gurait un texte remarquable de Jean-Pierre dont je livre ici un extrait. Nous avions envisagé un numéro sur « Cinéma & littérature » sous sa direction. Il était bien avancé lorsqu’hélas l’arrivée d’un nouveau responsable de cette agence du livre a fait tomber ce projet aux oubliettes. Il l’a publié sous le titre Why Not ? aux éditions Rouge profond en 2003.

 

jean-pierre moussaron,le désir du jazz,galilée,why not?,rouge profond

Surrection du corps

 

Le corps comme référent : le cœur qui bat ou s’affole ; le corps qui se balance ou titube.

Le corps comme acteur : il laisse entendre les bruits de son activité : raucités, growls, souffles ; la ponctuation de ses affects : soupirs, râles, cris ; et les multiples intégrations de sa voix. Mais aussi, les marques de son travail, notamment chez les saxophonistes : bruits des tampons et des feutres, menus chocs des clefs, sifflements d’anches ; si bien que les traces de la production ne sont pas effacées par le produit.

Le corps comme retour du refoulé social de la culture occidentale : il affirme alors sa présence jusque dans la transe, communielle ou conduite, qui sollicite, par exemple, à tel moment, les formations des frères Adderley, d’Art Blakey ou d’Horace Silver. Mais aussi en tant de que sexe dévoilé : mimé ou affiché entre gestes, paroles et sons (du blues au free).

Soit, précisément, tout ce qui subvertit l’empire de la raison occidentale —­ id de la ratio, qui, d’abord, calcule et organise — par l’opération disséminante de la jouissance, manifestée comme dépense sans revenu ni garantie : tout ce qui, dans le même temps, déstabilise le sujet musicien, et le déporte, ne serait-ce qu’un instant, hors des prises de la conscience maîtrisante.

À quoi correspond, entre autres, dans le contenu musical lui-même, l’insistance d’éléments fortement expressionnistes : rires et mimiques de Rex Stewart et Clark Terry chez Ellington, parodies ou invectives de Charlie Mingus, pathos pluri-instrumenté de Roland Kirk, mais aussi couinements, cris et quasi-bruits tirés des saxes et des trompes par les freemen (d’Albert Ayler et Don Cherry à Charles Gayle et Lester Bowie), lesquels, plus systématiquement que les autres jazzmen, se sont attaqués à tous les canons européens de la beauté.

Cette résurrection du corps, en tous sens, dans la musique d’Occident, vérifie aussi, intensément, la pensée de Nietzsche affirmant que “la musique est le langage figuré des passions” et qu’elle “permet aux passions de jouir d’elles-mêmes” (Par delà bien et mal). »

 

Jean-Pierre Moussaron

Le désir du jazz, in « Jazz & Littérature », sous la direction de Philippe Méziat, les Cahiers d’Atlantiques, Centre régional des lettres d’Aquitaine, 1997

Repris dans  Limites des Beaux-Arts. Tome 2. Arts et philosophie mêlées, Galilée, 2002