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  • Marc Le Gros, « Icaria & autres lieux »

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    « Dans la campagne d’Icaria les bruits de la nature règlent immuablement les commencements du jour. À cinq heures, à Armenistis, c’est le coq qui ouvre le feu, un coq solitaire et sans rival, l’unique spécimen du lieu sans doute car on ne connaît pas ici les répons interminables qui réveillent en fanfare les îles de Siphnos ou de Serifos, pour ne rien dire d’Amorgos où ses congénères ont colonisé toutes les collines, des hauteurs de Katapola jusqu’aux derniers moulins de la Chora.

    Puis c’est le tour des ânes, déchirants, pathétiques, lugubres avec ce cri de Golgotha qu’ils semblent chaque fois lancer dans le désert. Leurs hoquets éperdus hésitent entre l’agonie respiratoire des noyés et ce sifflement rauque des pompes à eau mal graissées dont on devine qu’elles vont bientôt rendre l’âme. À six heures et demie très précises la première cigale précède de peu l’éveil de l’homme. Pétarade des tracteurs qui partent aux champs pour la journée. Ce sont des engins minces et verts, à trois roues avec un guidon et un moteur découvert qui luit comme une carapace. On dirait de gros criquets.

    Des vieilles femmes, le visage recouvert d’un fichu blanc, sont assises dans les remorques. Chacune porte une gourde emmaillotée d’un tissu bleu nuit. Comme à Kalymnos ou à Astypalea au départ des autobus, elles se signent avant d’entreprendre le voyage. Alors seulement avec le soleil, le vide s’installe, et le grand silence du jour. »

     

    Marc Le Gros

     Icaria & autres lieux – carnets grecs

     L’Escampette, 2013

     

     

    Vingt-huitième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

  • Pierre Silvain, « Passage de la morte »

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    « Elle s’est étendue contre le corps sans vie. Les chants des coqs la réveillent, elle a dû s’assoupir. Le meurtre n’est qu’un cauchemar qui se dissipe avec le retour du matin. Il n’est pas vrai qu’elle a tué son amant. Il dort, n’est-ce pas ? Il va revenir du sommeil où il s’est éloigné et lui parler. Elle le lui demande de toute son âme, humblement, puis comme il ne répond pas, elle l’appelle, en s’écartant de lui. Rien. Le silence. L’immobilité. Alors elle se met à hurler. L’implacable nécessité lui montre ce qu’elle doit faire : cacher l’arme abandonnée sur le lit et quand les gens arriveront, car “ils sentent le meurtre de loin”, trouver une explication. Le suicide de Michel Cantarini est la première qui s’impose, celle que lui dicte son espoir fou d’échapper à la justice des hommes. Comment a-t-elle pu imaginer que c’est cela qu’elle devra déclarer pour s’innocenter ? Le coup tiré par derrière l’accuse sans appel. Elle sera bien obligée, aussi terrible que ce soit, de reconnaître la vérité. Elle prend le revolver, l’applique sur son sein gauche. Paulina Pandolfini survit à son geste, la mort volontaire lui est refusée. »

     

     Pierre Silvain
    Passage de la morte — Pierre Jean Jouve

    L’Escampette, 2007


     Vingt-septième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

  • Al Berto, « Le Livre des Retours »

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    « lève-toi et obéis à cet enfant que tu fus

    va dans le désert de l’âge où le mensonge

    ronge le paysage et colonise

    ces pauvres images démantelées

     

    le vol des oiseaux malheureux se détache de la terre

    où le corps a conservé le chant lointain des lunes

    des limons des sables et des premières eaux

     

    ouvre maintenant tes paupières dans la pénombre de ta chambre

    réveille le tigre blanc avec le sang tendre du sommeil

    n’aie pas peur du déluge

    où l’adolescent grandit et laisse le jour tranchant

    basculer lumineux comme un poignard »

     

     

    Al Berto
    Le Livre des Retours

    traduit du portugais par Michel Chandeigne & Ariane Witkowski
    L’Escampette, 2004


    Vingt-septième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

  • Georges Bonnet, « La claudication des jours »

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    « Tout se passait ainsi disaient-ils

    Une jupe longue emballait un vélo les bancs publics se grisaient de tilleuls en fleur

    de petites fleurs s’étiolaient

    dans l’ombre illettrée d’un grand cèdre

    dans une salle de classe aux étroites fenêtres

    les enfants écoutaient le monde

    des hauteurs de leur maîtresse

    tandis que montait le chant des tuiles roses

    sur un quartier ancien

     

     

    Une jambe enjolivait l’autre la jupe était une grange les doigts flocons légers

     

    Enfouie dans l’innocence elle verrouillait ses rivages et sur le mur l’aquarelle était lasse de la mer »

     

     Georges Bonnet

    La claudication des jours

    L’Escampette, 2013

     

     Vingt-sixième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

     

  • Michelle Devinant Romero, "Le Seigneur des obscurités"

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    « J’étais là. Dans la grange. C’est moi qui ai donné l’alarme.

    — J’ai vu papa sauter dans le puits.

    J’ai attendu l’heure du repas. Le silence rituel quand ma mère, mon frère, ma sœur et moi sommes attablés et l’attendons. Qui n’arrive pas. Qui est toujours en retard. Ce soir plus que d’habitude.

    — J’ai vu papa sauter dans le puits.

    Je répète l’air de rien, juste pour voir l’effet produit. Ma mère, qui s’est levée pour baisser le gaz, est revenue à la table. Tous se tournent vers moi. Ils m’observent, et le silence se fait encore plus lourd.

    — Qu’est-ce que tu racontes, crétin ?

    Je xe ma mère, droit dans les yeux. Ce sera la dernière fois que mon regard ne vacille pas, et je répète pour la troisième fois.

    — J’ai vu papa sauter dans le puits.

    Puis, tout s’enchaîne en accéléré. Le bruit des chaises brutalement repoussées, la ruée dehors, les cris. Et moi qui reste à table avec Christian, devant mon assiette vide. Il me dévisage.

    — C’est vrai ? Tu as vu ça toi ?

    — Ouais. J’ai vu.

    J’attends les questions. Elles ne viennent pas. »

     

     Michelle Devinant Romero

    Le Seigneur des obscurités

     L’Escampette, 2012

     

     Vingt-cinquième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette