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vendredi, 21 avril 2017

Patrick Varetz, « Petite vie »

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DR

 

« Écrire relève du cauchemar, puisqu’il nous faut sans cesse retourner au point de départ, lui pour se racler le crâne, et moi – serrant les doigts et les dents – pour retranscrire des phrases que je connais par cœur. Les mot, à force d’être répétés, acquièrent des sonorités fantasques, pour ne rien dire d’une opacité inquiétante qui achève de les désunir. Daniel, mon pauvre père, remue les lèvres sans parvenir à rassembler ses esprits, pointant du doigt – dès qu’il le peut – mon manque d’attention. Il a beau aligner les propositions les unes derrière les autres, tout cela ne tient pas. Le souffle qui traditionnellement lui manque, à chaque effort ou irritation soudaine, lui fait également défaut en matière de style. Proprement désorienté, il est incapable de se projeter au-delà de la dernière syllabe qu’il vient de prononcer. Le vocabulaire inoffensif, qu’il se contraint pour cette fois à employer, ne possède pas – il le déplore – la vigueur de l’invective dont il est coutumier. À défaut de me laisser recopier en l’état la dernière version à laquelle nous venons d’aboutir, il lui faut retravailler – jusqu’à l’obsession – la chute dont il entend parachever notre chef-d’œuvre. Régulièrement, j’interroge la minuscule horloge en formica, accrochée au-dessus de ma tête, priant pour que le temps ait secrètement précipité la rotation de ses aiguilles. Violette, ma mère – la cigarette au bec –, se résout enfin à poser deux assiettes vides sur un coin de table, mais il n’entre pas dans les vues de mon père de nous accorder la poindre pause. Impuissant à trouver le repos, il avale son vin débout, et – en tirant lui aussi sur une Gauloise – s’empresse de se resservir. La bouche noircie, le visage exsangue, il paraît brûler d’une rage froide qui exclut toute forme de compromission. »

 

Patrick Varetz

Petite vie

P.O.L, 2015

19:15 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : patrick varetz, petite vie, pol

lundi, 17 avril 2017

Antoine Emaz, « En deçà »

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© : Régis Nardoux

Pâle

« au bout du jour

il n’est pas grand-chose à quoi

peuvent s’accrocher les doigts

dans un silence de chair remuée

vive

 

le plus souvent on s’est tenu

à la surface des gens ou des choses

avec en dedans

un grand désir

muet

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

les êtres s’échappent

 

d’autres amis remplacent les morts

 

on est toujours là

peut-être un peu plus lourd de souvenirs

pour personne

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

hommes sans cesse

très vite disparaissant

dans la terre sans livres

 

tant de terre et tant d’hommes

remués

si longtemps

sans faire d’histoire

décisive

 

on ne crie plus guère

 

on veille parmi les livres

lorsque les mains sont vides 

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

l’élargissement viendra

du dedans

s’il doit venir

 

pour l’heure

on aménage l’espace restreint

et sous les livres

on arrive à ne plus voir les murs

 

ainsi

à l’étroit dans ce qui est possible

on est

débout

encore

 

on dure »

Antoine Emaz

Poème d'une énergie contenue in En deçà

Fourbis, 1990

14:33 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : antoine emaz, en deçà, fourbis