UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 24 juin 2017

Franck Venaille, « Requiem de guerre »

franck-venaille.jpg

DR

 

« Ah ! s’en aller pleurer sur un banc de bois le dimanche.

Rejoindre la compagnie des hérissons. C’est ainsi. C’est fait. Nous ne recommencerons plus les erreurs d’antan.

Il y a chez cet écrivain, une volonté farouche de faire entendre ses silences. Eh ! L’ami ! C’est bien à toi que je m’adresse. Tu avais le regard clair de celui qui donne tout et qui, sans angoisse, fait état de sa peur, de ses rages, continue d’être un homme qui a su combattre et vaincre les Furies.

Nous irons, pieds nus, marcher sur les braises.

Nous briserons leurs marmites de sorcières ah ! quelle journée !

Je peux en témoigner : il ne s’agissait nullement d’un rêve mais bien d’un morceau de réel comme toute mère en prépare pour son grand fils afin qu’il calme sa faim le moment venu.

Il ne s’agit plus de montrer sa peur. Il suffit de dire : “me voici” et les murs des longs couloirs prennent une couleur nouvelle. C’est là que j’ai croisé celui qui devait être l’ami de Kafka. Même redingote. Semblable démarche. Je m’enferme dans ma chambre pour relire le Journal. Cette douleur née de l’intérieur du corps des hommes comment la nommer ? Comment lire leur destin sur une mappemonde ?

Je me bats et je me débats. Je suis le personnage central d’un film. Je vais, maladroitement, d’un point à l’autre. Je rêve. Beaucoup. Et trop. La nuit je guette les bruits de pas des visiteurs étranges. Je suis allongé.

Je me tourne sur le côté droit avec difficulté. Dites ! Pourquoi cacher la vérité sortie nue du corps de la femme au bain ? Je suis un homme qui ne croit plus en son pouvoir d’agir sur les merveilles du monde. »

 

Franck Venaille

Requiem de guerre

Mercure de France, 2017

 

Franck Venaille vient de recevoir le Prix Goncourt de la Poésie 2017

 

jeudi, 22 juin 2017

Joseph Guglielmi, « Le mouvement de la mort »

BON048.jpg

Sans titre, 1977 © Thérèse Bonnelalbay, Galerie Christian Berst

 

« clandestin de cette nuit

je n’habite nulle part,

la source de vent tarie

du sang triste un temps de pluie

Deux oiseaux sur une lune.

Un chien mâche la prairie

Un poème sur le mur

avec le mur immobile.

Qui lira les mots minutes

Carré le fleuve soleil

et la mer dans la vitrine ?

le corps creuse dans la mort

comme une statue de sel

pliée sa gorge de sel

Lune rouge bisaëule

ointe pour le sacrifice,

Vermine du faux garden

ou du livre de raison.

Ici que le néant ronge

souvenir d’un corps vivant.

Te roule un puissant dictame,

quelque souvenir de noces

cette éclipse somptuaire !

La toute fillette impure

avec jambes de gazelle

Montagnes aromatiques

en miracle du mois doux.

Compter ces podes antiques

Samedi un feuillet neuf.

Au square le dieu muet

silencieux comme une flûte.

Les chiures des maisons

et poussières de murmures.

Que c’est toujours samedi,

un vol éclair d’hirondelles

sur la pensée régulière.

Puis on oublie désespoir

(entre le vrai et le faux)

la détente de la mort.

Au doigt ce mamour tremblant. »

 

Joseph Guglielmi

Le mouvement de la mort

P.O.L, 1988

 

Joseph Gulielmi, né à Marseille en 1929, vient de disparaître.
Le dessin est de Thérèse Bonnelalbay, qui fut son épouse de 1959 à sa mort – dans la Seine – le 16 février 1980.

mardi, 20 juin 2017

Caroline Sagot Duvauroux, « Un bout du pré »

3183747998.jpg

DR

 

« L’arbre

 

Les livres se présentent et la mémoire y laboure à sa guise, tout s’actualise de sorte que le livre nait au moment de l’histoire où il n’était pas encore lu. Lire c’est revenir sur la terre mais on ignore où vous débarque la mémoire (cet engin) tout près d’aujourd’hui parfois dans le grand hier. Toutes les plantes ne sont pas annuelles ni vivaces ; celle qui sort là que je n’avais jamais vue, élaborait ses sèves, derrière déjà ; c’est là que j’alunis. D’où venais-je ? je l’ignore, j’emporte d’où je viens au promenoir de ce qui vient. »

 

Caroline Sagot Duvauroux

Un bout du pré

Éditions Corti, 2017

http://www.jose-corti.fr/

Jacques Sicard, « La Géode & l’Éclipse »

sicard-177x300.png

 

À Paul Celan

 

« Un rien

nous étions, nous sommes, nous

resterons, en fleur :

la rose de rien, de

personne

 

Comment entendre ces vers ? – À Treblinka, les nazis pratiquèrent comme ils le préméditaient de le faire avec d’autres camps d’extermination, sans en avoir le temps. En 1943, après l’assassinat de près d’un million de juifs, les chambres à gaz sont dynamitées et détruites. Les baraquements, les clôtures et les autres installations démontées jusqu’à totale disparition. Le sol est labouré, planté d’arbres et semé de lupin. Ici, il n’y aura rien eu que le passage des saisons et personne pour témoigner qu’y éclosent des fleurs de lupin. Le lupin qui appartient à la sous-classe des rosidae, dont la rose fait partie.

Comment entendre autrement ces vers ? Une variante de l’Odyssée. “Personne”, Ulysse ; “rien”, la Reine ; “rose”, la prose. C’est sous ce nom qu’Ulysse pour le tromper se présente au cyclope Polyphène, mais aussi à partir de ce nom que devient clair son projet de différer indéfiniment son retour à Ithaque. C’est la place nulle que Pénélope occupe à la suite de ce changement d’identité, où elle tisse et détisse pour Personne. C’est l’efflorescence de la prose qui tout en permettant l’étendue, confère à toute cette vacuité le parfum soutenu de la Rose. Il y a tant de manières de ne pas revenir, sans vous faire injure, n’est-ce pas Paul Celan ? »

 

Jacques Sicard

La Géode & l’Éclipse

Éditions Le Pli, 2017