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dimanche, 29 mars 2020

Giuseppe Conte, « Printemps – Le poète »

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DR

 

« J’ignorais ce qu’est un poète

lorsqu’à la guerre je guidais les chars

et que Xanthos le cheval me parlait.

Mais il est passé comme une comète

 

le jeune âge d’Achille et d’Hector :

et je ne suis rien devenu, sinon un homme :

mon âme à présent se cherche dans les eaux

et dans le feu, dans les mille

 

familles des fleurs et des arbres,

les héros dont je ne suis point,

les jardins où si légère est la peine

 

de naître et de mourir. Le poète

est peut-être un homme qui porte en lui

la cruelle pitié de chaque printemps. »

 

Giuseppe Conte

Les Saisons

Traduction collective de l’italien, relue, complétée et préfacée par Jean-Baptiste Para

Les Cahiers de Royaumont, 1989

samedi, 28 mars 2020

Yunus Emré, « Je goûtais le raisin… »

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« Je goûtais le raisin de ce prunier

Lorsque le jardinier atrabilaire

M’a demandé raison de cette noix

Que je croquais.

 

J’ai fait sur le vent du nord

Bouillir la boue sèche du chaudron

Puis à mon questionneur j’en ai servi l’essence

Et je l’y ai trempé.

 

Le tisserand n’a point encore roulé pelote

Du fil que je lui ai donné.

Cependant il me presse

De prendre sans retard

Mes trois lés apprêtés.

 

L’aile d’un moineau fut

Sur quarante chars chargée.

Les quarante chars ne l’avancèrent.

Alors est ainsi demeurée sur les chars immobiles

Cette aile déployée.

 

Un aigle par une mouche soulevé

Fut de trois cent pieds précipité.

J’ai vu la poussière de la terre.

Ce fut hier

Et c’est vrai.

 

J’ai lutté avec la chimère

Celle qu’on ne peut saisir.

Elle enlaça mes jambes

Ma jeta sur le sol.

J’ai dû souffrir.

 

Je ne sais qui de ces monts circulaires

Me lance cette pierre

Pour me défigurer.

Le poisson monte sur le peuplier

Pour lécher la poix et la saumure.

La cigogne accouche d’un âne.

Entendez-vous cette chanson ?

 

J’ai parlé bas à l’aveugle le sourd m’a compris

Le muet a dit ma secrète pensée plus haut que je ne puis.

Yunus enfin a prononcé le mot qui n’est à rien semblable

Et dont le sens n’existe à cause des médisants. »

 

Yunus Emré

Poèmes

Choisis et traduit par Yves Régnier avec le concours de Burhan Toprak

GLM, 1949

vendredi, 27 mars 2020

Yannis Ritsos, « Trois poèmes »

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DR

 

« Résurrection

 

Il regarde à nouveau, il observe, il distingue

à une distance qui ne signifie rien,

dans une durée qui n’humilie plus,

les boules de naphtaline dans le sac en papier,

les feuilles de vignes sèches dans le seau percé,

la bicyclette sur le trottoir d’en face.

                                   Brusquement,

il entend le coup derrière le mur,

ce même coup convenu, unique,

le coup le plus profond. Il se sent innocent

d’avoir oublié les morts

                           À présent, la nuit,

il n’utilise plus de boules Quies – il les a laissées

dans son tiroir avec ses décorations

et son dernier masque – le masque le plus raté.

Mais saurait-il dire s’il s’agit du dernier ?

 

Difficile aveu

 

Les clous et les planches, c’est moi qui les ai pris. Ne me dénonce pas.

J’aurais pu ne rien te dire. Je ne pouvais pas. À l’heure où les autres

tout nus dans le soleil frappaient leurs marteaux, il grimpa, lui,

très chic et cravaté. Il déplia le vaste plan de l’ouvrage

et désigna du doigt. Il me glaça. Les marteaux s’étaient arrêtés.

 

À présent, je sais quelle différence il y a entre le papier et le fer. Le monde

est coupé en deux. Que tu l’avoues ou non, – cela ne le réunira pas pour autant.

 

Son dernier métier

 

Voici, dit-il, mon dernier métier – un foulard

de paysan, très grand, à carreaux bleus et blancs ;

je le plie, je le déplie, j’essuie ma sueur

et parfois mes yeux. J’y ramasse tous mes biens,

quelques livres, un fauteuil, mes cigarettes, mon briquet,

mon miroir à raser grossissant, et l’autre,

ce miroir rapetissant qui me sert à voir des choses désagréables

ou celles qu’on dit chimériques.

                                               Dans ce foulard,

juste au milieu, il y a un trou. C’est par là

qu’entre l’oiseau au cours des nuits les plus obscures,

mon oiseau secret qui saute sur mon épaule ou mon genou

pour me nourrir d’un épi, d’une étoile ou d’un ver. »

 

Yannis Ritsos

Hélène suivi de Conciergerie

Traduit du grec par Gérard Pierrat

Gallimard, Du monde entier, 1975

jeudi, 26 mars 2020

Rafael Alberti, « Entre l’œillet et l’épée »

rafael alberti,entre l'œillet et l'épée,guy lévis mano,glm

 

«  Près de la mer et d’un fleuve et dans mes jeunes années,

je voulais être cheval.

   Les rives de joncs étaient de vent et de juments.

Je voulais être cheval.

   Les queues dressées balayaient les étoiles.

Je voulais être cheval.

  Écoute sur la plage, mère, mon trot allongé

Je voulais être cheval.

   Dès demain, mère, je vivrai auprès de l’eau.

Je voulais être cheval.

   Au fond dormait une fille balzane.

Je voulais être cheval.

*

Les fontaines étaient de vin.

   Les mers, de raisins violets.

Tu demandais de l’eau.

   La chaleur descendit au ruisseau.

Le ruisseau était de moût.

   Tu demandais de l’eau.

   Le taureau frissonnait. Le feu

était de muscat noir.

   Tu demandais de l’eau.

   (Deux rameaux de vin doux

jaillirent de tes seins.) 

*

Se méprit la colombe

   Se méprenait.

   Pour aller au nord, s’en fut au sud.

Crut que le blé était l’eau.

Se méprenait.

   Crut que la mer était le ciel ;

et la nuit le matin.

Se méprenait.

   Que les étoiles étaient la rosée ;

et la chaleur, chute de neige.

Se méprenait.

   Que ta jupe était ta blouse,

et ton cœur, sa maison.

Se méprenait.

   (Elle s’endormit sur le rivage.

Toi, au faîte d’une branche.)

*

Se réveilla un matin.

   Je suis l’herbe

pleine d’eau.

   Je m’appelle herbe. Si je pousse, 

je puis m’appeler cheveu.

   Je m’appelle herbe. Si je saute,

je puis être rumeur d’arbre.

   Si je crie, je puis être oiseau.

Si je vole…

   (Il y eut des tremblements d’herbe

cette nuit-là dans le ciel.) 

*

On donne à ce taureau

pâture amère,

herbes avec substance de morts,

fiels noirs

et clair sang ingénu de soldat.

Ay, quelle mauvais pitance pour ce vert taureau,

accoutumé aux libres pacages et aux fleuves,

ce taureau pour qui la mer et le ciel

étaient encore petits comme une étable !

*

Sur un champ d’anémones

tomba mort le soldat.

Les anémones blanches

d’écarlate le pleurèrent.

Des montagnes vinrent des sangliers

et un fleuve s’emplit de cuisses blanches. 

*

Il faudrait pleurer.

Simplement orties et chardons,

et une triste boue glacée,

pour toujours aux souliers.

   Quand mourut le soldat,

au loin, la mer escalada une fenêtre

et se mit à pleurer près d’un portrait.

   Il faudrait le raconter. »

                               Madrid, 1936-1938

 

Rafael Alberti

Poèmes

traduits et présentés par Guy Lévis Mano

frontispice de Rafael Alberti

Bilingue

GLM, 1952

mercredi, 25 mars 2020

Constantin Cavafy, « Deux poèmes»

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DR

 

« Une nuit

 

La chambre était pauvre, vulgaire,

Cachée à l’étage d’une taverne louche.

De la fenêtre, on apercevait une ruelle,

Étroite, malpropre. De la salle,

Montaient les voix de quelques ouvriers

Qui jouaient aux cartes et s’amusaient.

Là, sur un lit simple, ordinaire, j’avais eu

Son corps, le corps même de l’amour, j’avais

Eu les lèvres, les lèvres voluptueuses et

Rouges de l’ivresse. Rouges et d’une telle

Ivresse qu’à l’instant même où j’écris,

Après tant d’années, dans ma maison solitaire,

Je suis ivre, ivre à nouveau.

 

Jours de 1908

 

Il se trouvait sans travail, cette année-là,

Il vivait des parties de cartes et de trictrac,

Il vivait d’emprunts.

 

On lui avait offert un petit emploi,

Trois livres par mois, dans une petite librairie ;

Il avait refusé, sans hésiter. Ce n’était pas pour lui.

Ce n’était pas un salaire pour un jeune homme

De vingt-cinq ans, et de bonne formation.

 

Il gagnait à peine deux ou trois shillings

Par jour. Il ne pouvait pas gagner plus aux cartes,

Ou au trictrac, le pauvre garçon, dans les cafés populaires

Où il pouvait aller, même en jouant bien, même

En choisissant des adversaires idiots. Quand aux emprunts,

C’était presque rien. Il obtenait rarement un thaler,

Plus souvent la moitié ; il se contentait assez souvent

De shillings.

 

Dans la semaine, quelquefois à plusieurs reprises,

Lorsqu’il réussissait à s’éveiller dispos,

Il allait au bain, la nage le ranimait.

Ses vêtements étaient dans un état lamentable.

Il portait toujours ce même costume,

Un costume décoloré.

 

Ah ! Jours de l’été 1908 !

Oublié, le lamentable costume

Décoloré, il a disparu de votre image.

 

Vous conservez celle de ce moment-là

Où il enlevait ses vêtements indignes,

Son linge trop usé ; il restait alors

Totalement nu, miraculeusement beau,

Cheveux ébouriffés, corps légèrement bronzé,

À cause du bain, et de la plage, dénudé, le matin. »

 

Constantin Cavafy

Poèmes

Présentation et texte français par Henri Deluy

Fourbis, 1993

mardi, 24 mars 2020

Gérard Manley Hopkins, « Inversnaid »

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« Ce ruisseau sombre d’un brun croupe-de-cheval

Qui dévale sa grand’route et rugissant roule des rocs,

Dans la crique et la combe plisse sa toison d’écume

Et tout en bas au creux du lac tombe en sa demeure.

 

Un béret de mousse fauve bourré-de-vent

Virevolte et se défait à la surface du brouet

D’un étang si noir-de-poix, farouche et menaçant

Qu’il touille et touille le Désespoir pour le noyer.

 

Imbibés de rosée, bariolés de rosée, voici

Les replis des coteaux où le torrent s’encaisse,

Les rêches touffes de bruyère, les bosquets de fougères,

Et le joli frêne perlé penché sur le ruisseau.

 

Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir

L’humide et le sauvage ? Qu’ils nous soient donc laissés,

Oh ! qu’ils nous soient laissés, le sauvage et l’humide,

Que vivent encor longtemps herbes folles et lieux sauvages ! »

 

Gérard Manley Hopkins

Grandeur de dieu et autres poèmes (1786-1889)

Traduits de l’anglais par Jean Mambrino

Préface de Kathleen Raine

Granit, 1980

lundi, 23 mars 2020

Camillo Sbarbaro, « À Carlo Tomba »

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DR

 

« Si je pense à ma jeunesse – minuscule et factice – je vois le blanc visage effilé qui me faisait face, assis dans la fausse lumière des tavernes. Le pichet posé entre nous était le centre d’un monde. Verre après verre, nous buvions jusqu’au moment où la main de l’un cherchait la main de l’autre. La glace était rompue, sous laquelle nous nous touchions comme des spectres. Et bras dessus bras dessous nous sortions dans le monde transfiguré.

Sur la place le chanteur ambulant dilatait les cercles du sortilège que nous traversions à grand’peine. Nous partions en quête d’une auberge comme d’un eldorado, et la plus mesquine et la plus reculée semblait devoir nous révéler un nouvel aspect de la ville – que nous désespérions d’étreindre tout entière. Les quartiers pauvres étaient nos préférés. Explorant ruelles et placettes, nous en faisions des yeux l’amoureux inventaire.

Oh ! les vies que nous avons vécues ! Nous étions, par moments, la sage demoiselle derrière le comptoir ; le comptable sorti nettoyer ses lunettes sur le seuil du magasin ; la vieille qui collecte la monnaie dans les lieux publics ; l’homme sombre qui heurte un autre passant ; la fillette qui traverse la rue à cloche-pied et qu’un porche engloutit…

Vies d’un instant ; plus intenses que la nôtre, déserte…

Tout se vêtait alors d’ambiguïté. Des choses n’existèrent que pour nous. Chaque rue avait une signification, chaque soupente éveillait le soupçon. Certaines mines décrépites nous angoissaient, visages chagrins, bouches muselées, fronts moites. Nous les fixions, hallucinés, avec ce regard que pose l’homme avant l’adieu sur le visage qu’il ne veut pas oublier. Il y avait des heures où une fenêtre d’entresol nous écrasait de sa personnalité.

Que fut ma jeunesse, sinon cette dérive vagabonde ? Déraciné de l’humanité, je me dispersais dans un servile amour des choses. Marionnette tragi-comique, unique protagoniste d’une aventure inhumaine. Éponge morne qui s’imprégnait de sensations.

 

Maintenant, depuis quand ? les carrefours et les venelles ne parlent plus le langage déchirant d’autrefois. Les arbres me consolent et les animaux me font à nouveau sourire. Depuis ce jour est mort le pantin ivre et tragique que tu connais. Suicidé, ainsi qu’il lui plaisait, il gît de guingois sur une petite place où personne ne passe.

Mais, aux heures désolées, le survivant remâche le vieux quignon de joie, terrassier mélancolique fouillant les décombres de sa maison.

Et cheminant sans savoir où il va – à contrecœur comme l’enfant qu’on traîne par la main – il tourne vers toi et cette larve de jeunesse son visage désespéré. »

 

Camillo Sbarbaro

Copeaux (1914-1918), suivi de Feux follets (1956)

suivi de Souvenir de Sbarbaro par Eugenio Montale

Traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para

Clémence Hiver, 1991

https://www.rue-des-livres.com/livre/2905471255/copeaux____feux_follets.html