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Blog - Page 4

  • Camillo Sbarbaro, « Lettre du bistrot »

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    « En état de grâce, ami Volta,

    je t’écris d’une gargote la nuit.

     

    État de grâce : car je ne connais plus grand

    bien que de contempler

    à travers la brume du vin les paysages

    dont l’art grossier orne les murs tout autour,

    et l’hôtesse moustachue ou la grosse

    fille rieuse qui apporte la terrine.

     

    Se mettre à discuter avec son voisin

    de hasard ; à celui qui sourit

    sourire, aimer tout le monde ;

    affranchi du Temps et de l’Espace,

    considérer le monde comme le bon dieu.

     

    Et sortir de la gargote léger

    comme la montgolfière qui s’envole ;

    sentir sous son pied incertain les pavés

    comme des tapis de velours ;

    et avoir envie de chanter à tue-tête.

     

    Dans le monde changé, je me pilote,

    navire qui dévie, jusqu’au port habituel.

    Fuite des chats devant le pas sourd.

    Arrogant rectangle de lumière

    dans la ruelle bruissante de fantômes.

     

    Au carrefour, âcre odeur de chlorure.

     

    En cela je me refais, ami Volta.

    Et comme il ne m’est jamais donné d’aimer quelqu’un,

    je m’agrippe aux choses comme un naufragé.

     

    Combien de fois ai-je regardé comme une issue

    les navires qui sortent du port !

    New York, Calcutta, Londres : noms immenses.

    Je rêvais de me perdre là, d’être un autre,

    d’oublier jusqu’à mon nom.

     

    Maintenant même cette illusion est tombée :

    ma lâcheté pèse à mon pied

    comme le boulet de plomb au forçat.

     

    Et ainsi passe ma vie,

    objet de pitié pour vous, de rire

    pour les autres ;

    et il me suffit de susciter l’accord

    de mes magnanimes amis, les ivrognes…

     

    Jusqu’à ce qu’il fasse jour, j’espère, et que je sorte

    d’ici d’un pas ferme et m’achemine

    vers quelque place vide, quelque eau sombre

    de fleuve…

     

    Ami, je sais qu’aujourd’hui Vénus

    te tient à sa merci.

                                 Réjouis-toi ! Ton sang

    court plus vigoureux dans tes veines,

    ta gorge se serre, et ton cœur quelquefois

    cesse de battre comme dans la mort.

     

    Mais si le temps doit venir – que jamais il ne vienne –

    où il ne reste du feu que la cendre,

    alors toi, viens chercher l’ami.

     

    Tu le trouveras à la taverne dont les vitres

    ont des petits rideaux rouges déteints

    avec écrit pour enseigne : AU GROS GODET.

     

    Je ne te demanderai pas de tes nouvelles ni des siennes.

    Je pousserai vers toi le verre plein

    pour qu’en silence avec l’ami boive

    l’oubli. »

    été 1913

     

    Camillo Sbarbaro

    Pianissimo, suivi de Rémanences

    Traduit de l’italien par Bernard Vargaftig, Bruna Zanchi et Jean-Baptiste Para

    Préface de Guiseppe Conte

    Clémence Hiver éditeur, 1991

  • Gino Brazzoduro, « Soir d’été »

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    Albert Letchford, Maisons au sommet de la colline à Trieste, vers 1889

     

    « Claire

    encore résiste dans l’air

    une ombre secrète

    au milieu des choses

    quand

    le soir pose

    son aile légère

    sur les tendres branches.

     

    De la longue journée

    seule reste

    cette brève paix

    de la dernière lumière

    et le cri

    de l’hirondelle étrangère

    perdue au milieu des maisons. »

     

     Gino Brazzoduro

    Villages et saisons in « Au-delà des lignes »,1985

    Œuvre poétique I

    Traduit de l’italien par Laurent Feneyrou & Pietro Milli

    Préface de Pericle Camuffo
    Triestiana, 2023

    https://www.triestiana-editions.com/copie-de-petit-chansonnier-amoureux

  • André du Bouchet, « 15 août 1951 »

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    André du Bouchet photographié par Dora Maar, vers 1948

     

    « Une vache qui tousse dans la brume, bruit effrayant.

     

    Levé aujourd’hui à l’aurore.

    Le battant blanc. La lueur sourde gagne une à une les poutres du plafond. Je me réveille tout à fait. L’étoffe blanche allumée sur le dossier. Le jour gagne les draps défaits. Encoignures. Je tire un peu le rideau : un grand coutelas livide refoule les nuages noirs et tassés, le ciel pavé de vagues, — naissance du bleu. Une fine lame de feu s’insère à l’extrémité entre la paroi des collines et le mur de nuages. Quelques taches noires comme de l’encre se détachent sur cette lamelle — arbres. La terre décolle. Changement d’aiguillage. L’heure où les sphères qui s’emboîtent se descellent. La ligne de suture est visible. La soudure. Heure éternellement brûlée par le sommeil, taie de l’homme.
    J’ouvre la porte. Cette étrange lueur sourde, blancheur aveugle, sans éclat, gagne le pas de la porte. Il faut dire qu’il n’y a pas de cris. Je peux voir le point d’attache du soleil qui monte à droite de la maison.

    Falaise — les larmes me viennent presque aux yeux devant cette petite valve de feu dépassant la terre qu’a dû si souvent voir Reverdy. “Le spectacle le plus émouvant qu’offre la Nature” — Règle de feu. Je marche droit dans la tête sourde. Marche à pas de loup. Peur d’être dévoré par les chiens. Mais je n’entends aucun aboiement. Le ciel est piqué de cris d’oiseaux invisibles. Cris des oiseaux dans la rosée. Espadrilles mouillées. Au retour, une vache tousse. Ce n’est pas la lumière de la réalité. Ce brasier dévore le ciel, sans crépiter. Il s’avance comme un planeur. On dirait qu’on est sorti de la terre. La terre somnambule. En raison de cet engourdissement total si bien perdu dans le jour brutal où j’écris maintenant. La lueur qui filtre à peine du sol, et les pierres blanches du chemin. On voyait un point lumineux, le roulement d’une voiture à l’autre bout du monde, à l’extrémité de la plaine. Quand la terre devient comme de la laine — dont quelques brins flambent. Peut-être devient-elle ainsi plus assimilable, colle-t-elle mieux à la tête. Quand il n’y a pas de mouches, pas de chaleur. Quand elle est sourde. Avant que la terre ne grésille. L’homme ôté. Qui à cette heure habituellement dort.

    Trois nuages vaporeux flottaient au-dessus de la Seine, bien plus bas.      Je voulais mourir, avant de me lever. Je ne pouvais plus supporter l’idée de recommencer la journée. Mais il faut vivre pour voir l’aurore — la terre descellée.

    Je me suis assis sur un rocher habituellement écrasé par le jour. Rocher trempé d’aurore. Maculé de ces taches de feu vif orange qui éclaboussent l’horizon. Lichen encore visible le jour, comme ces végétations marines, adhérant aux roches qui attendent l’heure de la marée pour s’épanouir. Un champ de nuages collait au même rocher, de disques noirs et blancs enchevêtrés, durement échoués comme des tas de nuages pavés, durement tassés, écrasés les uns contre les autres, très bas. Le plafond bas du ciel. L’écorce du ciel qui se fendille. Le rocher brillait extraordinairement. Comme un bloc de ciel. Criblé de lichen orange. Dans le village, au départ, Pierraille

    pan de pierres écoulées. Mur dur sourd aveugle au-dessous du bol de feu, muet, de la grande tasse d’eau de l’aube.

    Le soc rougi qui laboure la terre.

    Lumière aigre de la première lampe au fond de ce village

                                                               au centre des toits.

    On ne croira pas à ce cauchemar tant qu’on reste éveillé et il faut pourtant se réveiller

                           s’arracher tout vif au sommeil pour rester vivant il faut imaginer la réalité. On ne peut pas voir la réalité. On ne peut pas voir la réalité sans l’imaginer. »

     

    André du Bouchet

    Une lampe dans la lumière aride — carnets 1949-1955

    Éditions établie et préfacée par Clément Layet

    Le bruit du temps, 2011, réédition 2023

    https://www.lebruitdutemps.fr/boutique/produit/une-lampe-dans-la-lumiere-aride-85

  • Daniel Morvan, « Aux champs »

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    « L’enfant des campagnes a laissé derrière

    lui un monde de bruit et d’odeurs

    Dit-on qu’il a changé de monde

    ou que le monde a changé d’enfant

     

    Être seul ne l’effrayait pas

    toujours une chanson familière dans l’oreille

    le grillon les vanneaux ou la flèche des oies sauvages

    Aux aguets ainsi vivait-on aux champs maintenant quittés

    — non pas quittés :

    c’est un faut grossier qui circule sous ton nom

    un usurpateur se fait passer pour toi

    et donne le change pendant que le véritable

    n’a pas quitté le carré de sol où

    il rêve à genoux de sa vie future

    de l’existence dans le dehors des champs

    dans l’espace extérieur au village

    qui déjà en ce temps semblait sans âge

    et peuplé de fantômes souriants

    d’un aveugle populaire et d’un fou à lier

    de couturiers de prêtres de bourreliers

     

    le vrai n’a pas suivi dans l’avenir

    il est resté aux champs »

     

    Daniel Morvan

    Quitter la terre

    Le temps qu’il fait, 2024

    http://www.letempsquilfait.com/Pages/Pages%20livres/Page%20nouv.712.html

  • Hong Zicheng, « Propos sur la racine des légumes »

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    « Laissons un peu à manger aux souris, n’allumons pas les lampes à cause des papillons.

    C’est parce que nos anciens ont eu de telles pensées que nous méritons de vivre et de donner la vie. Sans cela nous ne serions que des formes humaines sculptées dans la terre ou le bois.

     

    Celui qui déforme la vérité par ses calomnies est un petit nuage qui cache le soleil ; celui-ci ne tarde pas à retrouver son éclat.

    Celui qui séduit par ses flatteries est un vent qui s’insinue par les fentes des vêtements ; il fait du mal sans qu’on s’en aperçoive.

     

    Un homme satisfait est comme un liquide sur le point de déborder. Rien n’est plus redoutable qu’une goutte supplémentaire.

    Un homme en danger est comme un arbre sur le point de s’abattre. Rien n’est plus redoutable pour lui qu’une simple chiquenaude.

     

    Lorsque le vent tourne et affole les nuages il faut se tenir ferme sur ses pieds.

    Lorsque les arbres et les fleurs sont dans tout leur éclat il faut lever les yeux plus haut.

    Lorsque la route devient escarpée et dangereuse il faut faire demi-tour à temps.

     

    Si je peux me garder libre de toute contrainte, qu’est-ce qui pourrait me mobiliser, que ce soit l’appât de la gloire et du gain, ou la peur de la honte et de l’échec ?

    Si je peux préserver ma quiétude spirituelle qu’est-ce qui pourrait m’aveugler sur ce qui est bien ou mal, utile ou nuisible ?

     

    Lorsqu’on entend, près d’une haie de bambou, un chien aboyer ou un coq chanter, on se sent transporté dans un monde libre comme les nuages.

    Lorsqu’on écoute, au milieu de ses livres, les cigales striduler ou un corbeau croasser, on accède à un autre monde au sein de la quiétude.

     

    Regardons, par notre fenêtre grande ouverte, l’eau verte et les montagnes bleues qui avalent et recrachent les nuages. Cela nous fait comprendre la spontanéité de l’univers.

    Écoutons, dans les forêts de bambous touffues, les jeunes hirondelles apprendre leur babil et les tourterelles roucouler au fil des saisons. Cela nous fait oublier la distinction entre le moi et les autres créatures.

     

    Si on s’applique à réfléchir à ce qu’il y a avant la naissance et après la mort, les pensées se taisent et le cœur s’apaise. On se sent porté au-dessus des choses de ce monde, promené dans ce qui fut avant ce qui est. »

     

     

    Hong Zicheng (1572-1620)

    Propos sur la racine des légumes

    Traduit du chinois et présenté par Martine Vallette-Héméry

    Zulma, 1995, réédition 2021

    https://www.zulma.fr/livre/propos-sur-la-racine-des-legumes/

  • Colette, « La Vagabonde »

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    Harlingue/Roger Viollet

     

    « Sous ma fenêtre, dans le jardin, un parterre oblong de violettes, que le soleil n’avait pas encore touchées, bleuissait dans la rosée, sous des mimosas d’un jaune de poussin. Il y avait aussi, contre le mur, des roses grimpantes qu’à leur couleur je devinais sans parfum, un peu soufrées, un peu vertes, de la même nuance indécise que le ciel pas encore bleu. Les mêmes roses, les mêmes violettes que l’an passé… Mais pourquoi n’ai-je pu hier, les saluer de ce sourire involontaire, reflet d’une inoffensive félicité mi-physique, ou s’exhale le silencieux bonheur des solitaires ?

    Je souffre. Je ne puis m’attacher à ce que je vois. Je me suspends, encore un instant, encore un instant, à la plus grande folie, à l’irrémédiable malheur du reste de mon existence. Accrochée et penchante comme l’arbre qui a grandi au-dessus du gouffre, et que son épanouissement incline vers sa perte, je résiste encore, et qui peut dire si je réussirai ?…

    Un petite image lorsque je m’apaise, lorsque je m’abandonne à mon court avenir, confiée toute à celui qui m’attend là-bas, une petite image photographique me rejette à mon tourment, à la sagesse. C’est un instantané, où Max joue au tennis avec une jeune fille. Cela ne veut rien dire : la jeune fille est une passante, une voisine venue pour goûter aux Salles-Neuves, il n’a pas pensé à elle en m’envoyant sa photographie. Mais, moi, je pense à elle, et j’y pensais déjà avant de l’avoir vue ! Je ne sais pas son nom, je vois à peine son visage, renversé sous le soleil noir, avec une grimace joyeuse où brille une ligne blanche de dents. Ah ! si je tenais mon amant, là, à mes pieds, entre mes mains, je lui dirais…

    Non, je ne lui dirais rien. Mais écrire, c’est si facile ! Écrire, écrire, lancer à travers des pages blanches l’écriture rapide, inégale, qu’il compare à mon visage mobile, surmené par l’excès d’expression. Écrire sincèrement, presque sincèrement ! J’en espère un soulagement, cette sorte de silence intérieur qui suit un cri, un aveu… »

     

    Colette

    La vagabonde, 1910

    Biblio, Le livre de poche, 2021

     

    Puisque Colette est morte un 3 août, celui de 1954.

     

  • Claude Dourguin, « Les nuits vagabondes »

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    « Feu allumé, alors s’il le faut, petit foyer entre les pierres, branchettes en tipi miniature, écorces, feuilles et herbes sèches, l’odeur aussitôt, piquante, tannique, fumée blanche, grésillement puis une flamme — petits morceaux de bois, l’un après l’autre pour la nourrir : le feu pour éclore a besoin des soins attentifs dévolus à toute naissance. Vagabondage de stratus, quelques étoiles clignent vaguement, voilées, mais une planète, noyau d’argent bien lustré, étincelle. La nuit, maintenant, installée dans sa navigation au long cours va son allure ample, sans hâte. Première passagère une chevêche, timide essaye son cri, se tait, le reprend. Le petit monde que le jour a laissé coi, si je ne suis pas trop loin d’un versant boisé, tout à son aise va mener son éveil. Flammes jaunes, maintenues courtes sur un rond de braises éclatées, le corps fatigué trouve son compte à la chaleur réconfortante entre toutes, allongée je vois au-dessus du foyer l’air frémir, palpitation ténue. Comme souvent lorsque je suis en route, la figure familière de Stifter, du héros de L’ARRIÈRE-SAISON, vient me rejoindre. Les marches dans la montagne, la traversée du pays de collines avec ses métairies, ses cultures fruitières, ses ruisseaux. Puis la demeure au-dessus du village de Rohrberg, aperçue baignée encore par la lumière du soleil quand l’ombre étreint toute la contrée, la découverte, qui lui donnera son nom — Maison des Roses —, de sa façade couverte de ces fleurs; le désir de la rejoindre pour échapper à l’orage ; le séjour qui donnera à la vie ses savoirs, ses regards et ses orientations. Manières de sentir, formes de phantasmes dont la pensée aime à rêver. Le feu sommeille sur ses braises, dans le noir opaque leur seul brasillement rouge, contre la terre le dos frissonne ; je connais bien ce moment, la face ingrate de la nuit se découvre. Deux, trois branches pour réveiller les flammes, il faut se mettre en chien de fusil autour du foyer, absorber la chaleur et le sommeil finit par emporter. Plus tard les picotements de froid dans le dos éveillent, la nuit silencieuse étouffe encore ce coin de terre, nuit sans qualités qu’il faut patienter. Gestes machinaux pour ranimer le foyer, quel était ce compagnon tout à l’heure ?, dos offert à la chaleur cette fois, pourtant il faut se retourner, l’instinct le dit, plongée dans un autre sommeil bref. Plus tard, debout dans l’aube qui s’effiloche, blanchâtre, déjeuner de fromage et de pain, je tente de repérer le sentier, toutes traces soigneusement effacées me mets en marche. Pas incertains, lourds encore du poids de la nuit fragmentée, mais, une heure, une heure et demi, le jour clair, vif rajeunira la campagne, herbe et feuillages bleus et argent dans la lumière rasante, le corps réchauffé aura retrouvé son rythme, le chemin tout seul ajointera la nuit au jour, lissera le cours du temps, heureuse, bonheur simple de qui sait où il va, libre, destin sur l’horizon, j’éveillerai le prochain village. »

     

    Claude Dourguin

    Les nuits vagabondes

    Isolato, 2008

  • André du Bouchet, « Du bord de la faux »

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    Alberto Giacometti, frontispice de Dans la chaleur vacante, 1961

     

    I

     

    L’aridité qui découvre le jour.

     

    De long en large, pendant que l’orage

                                              va de long en large.

     

    Sur une voie qui demeure sèche malgré la pluie.

     

    La terre immense se déverse, et rien n’est perdu.

     

    À la déchirure dans le ciel, l’épaisseur du sol.

     

    J’anime le lien des routes.

     

    II

     

    La montagne,

                          la terre bue par le jour, sans

           que le mur bouge.

     

                         La montagne

                         comme une faille dans le souffle

     

                         le corps du glacier.

     

     

    Les nuées volant bas, au ras de la route,

         illuminant le papier.

     

    Je ne parle pas avant ce ciel,

                                                 la déchirure,

                                                                     comme

             une maison rendue au souffle.

     

     

    J’ai vu le jour ébranlé, sans que le mur bouge.

     

    III

     

    Le jour écorche les chevilles.

     

    Veillant, volets tirés, dans la blancheur de la pièce.

     

    La blancheur des choses apparaît tard.

     

                                 Je vais droit au jour turbulent.

     

    André du Bouchet

    Dans la chaleur vacante

    Mercure de France, 1961

     

    André du Bouchet est né le 7 mars 1924 à Paris, il est mort le 17 avril 2001.

    Il est enterré dans le petit cimetière de Truinas.

  • Jean de la Croix, « Chansons entre l’âme et l’époux, 27-30 »

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    Époux

    Elle est entrée, l’épouse,

    dans le verger amène et désiré

    et à son gré repose,

    son cou vient s’incliner

    sur la douceur des bras du bien-aimé.

     

    Au-dessous du pommier

    comme épouse t’ai prise près de moi,

    la main je t’ai donnée

    et là fut ton rachat

    où ta mère fut violée autrefois.

     

    Ô vous légers oiseaux,

    lions et chevreuils et daims qui bondissez,

    ardeurs, souffles et eaux,

    rives, monts et vallées,

    craintes aussi de la nuit qui veillez,

     

    Par les lyres légères,

    par le chant des sirènes, vous conjure,

    laissez votre colère

    ne touchez pas au mur

    pour que l’épouse ait un sommeil plus sûr.

     

    Jean de la Croix

    Cantique spirituel

    Traduit par Jacques Ancet

    in Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Œuvres

    La Pléiade, Gallimard, 2012

  • Santoka, quelques haïkus

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    sur mon chapeau de bambou

             tombe

                      une fleur de camélia

     

    j’ai du riz

             j’ai des livres

                      j’ai même du tabac

     

    dans mon village natal

             au milieu de la nuit

                      rêvant de mon village natal

     

    les aigrettes de pissenlit se dispersent

             le souvenir de ma mère

                      sans cesse me revient

     

    les hirondelles migrent

             voyage après voyage

                      je chausse mes sandales en paille

     

    de mon journal jeté au feu

             pas plus de cendres

                      que ça ?

     

    j’ai de quoi manger

             de quoi m’enivrer aussi

                      les herbes folles sous la pluie

     

    une libellule part

             une abeille arrive

                      à mon bureau le cœur serein

     

    depuis que personne ne vient

             les piments

                      sont devenus rouges

     

    la neige de printemps tombe

             les femmes

                      sont si belles

     

    plein de gratitude

             d’être encore en vie

                      je rapièce mes vêtements

     

    au réveil de l’ivresse

             un vent triste

                      me transperce

     

    ma gueule de bois

             avec les fleurs de cerisier

                      se disperse se disperse

     

    ah mourir

             tranquillement

                      là où poussent les jeunes herbes

     

    ma mort

             les herbes folles

                      la pluie

     

    Santoka —1882-1930

    Journal d’un moine zen — zen, saké, haïku

    Traduit du japonais par Cheng Wing fun & Hervé Collet

    Moundarren, 2013

  • Alexis Pelletier, « et s’il s’agissait plutôt… »

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    et s’il

    s’agissait plutôt de

    traquer quelque chose dans l’écriture

    quand le monde court à sa perte

    j’y reviendrai plus loin

    c’est le bel aujourd’hui

    parce qu’il n’y a pas d’autre urgence

    les hirondelles disparaissent elles sont

    déjà mortes alors que dans la mascarade

    tu sais

    mais qui es-tu ritournelle etc.

    qu’il n’y a pas que cela

    et que

    ce

    pas que cela

    est difficile

    à

    préciser quelque

    chose de tes

    mains tes seins

    Pussy Riot à saisir au

    milieu de la nuit ou le

    souvenir de toutes celles et ceux

    qui accompagnent depuis

    l’absence

    au bord du rien.

    sous rien.

    dans un temps incertain.

    dit Claude Chambard dans Carnet des morts

    avec l’écart si minime du mot à

    la mort est-ce cela

     

    Alexis Pelletier

    D’où ça vient

    Tarabuste, 2022

     

    Carnet des morts, le Bleu du ciel, 2011

     

  • Li Shang Yin, « Fleurs qui tombent »

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    Voici que l’invité quitte mon haut pavillon ;

    Dans le petit jardin, les fleurs volettent de ci de là,

    Grandes et petites sur le chemin sinueux ;

    De loin elles accompagnent le soleil vers son déclin.

    Le cœur brisé, comment pourrais-je les balayer ?

    Je les supplie du regard pour qu’elles s’en reviennent.

    Cœur tendre se consume avec le printemps,

    Ce qu’il gagne : un vêtement mouillé de larmes.

     

    Li Shang Yin (812-858)

    Poèmes

    Traduit du chinois par Marie-Thérèse Lambert

    Versant Est, 1980