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vendredi, 22 mai 2020

Claude Esteban, « Sur la page, le mot matin »

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© Jean-Marc de Samie / CIPM

 

« Chaque matin, j’écris sur une page le mot matin, juste pour m’assurer qu’il existe un mot, un seul, pour dire que le matin existe, et que j’en ai la certitude puisque je peux l’écrire sur une page. C’est déjà une manière de réconfort, minime certes mais appréciable, car tout devient obscur à mes yeux depuis quelque temps, les choses me frôlent et puis s’en vont, et j’ai tant de mal à les retenir dans mes mains, et davantage encore dans mes phrases. Alors se persuader, une fois de plus, qu’on peut parler du matin, de ce matin d’aujourd’hui, ou du moins poser le mot sur une page, représente comme une petite victoire contre le néant. Sans doute faudrait-il s’y prendre mieux, regarder plus longuement, ou ne pas regarder du tout, cet arbre devant la fenêtre, ce toit de briques. Peut-être qu’en observant ce qui se passe le matin, ou à l’inverse, en l’imaginant, je finirais par ressentir quelque chose, puisque j’ai besoin de mots pour me convaincre que, moi aussi, j’éprouve, je perçois, je ressens. Mais à quoi bon raisonner de la sorte ? Le matin, ce matin d’aujourd’hui, est confus, désordonné, immense. Si mon regard s’attarde sur une branche de cerisier, si j’essaye de trouver les mots pour le dire, c’est tout ce qui reste qui m’échappe. Un oiseau noir posé sur une antenne de télévision, juste en face, un nuage en forme de lotus, un papier qui vole dans la cour. Et je ne mentionne ici que les spectacles qui s’offrent à moi, mais la vue n’est pas tout. Il y a ce que j’entends, la voix aigüe de la poissonnière, des pas dans l’escalier, que sais-je encore ? Et puis, et surtout, toutes ces odeurs qui m’assaillent, qui me déconcertent. Quelqu’un, dans l’atelier de droite se chauffe avec un poêle à bois. L’odeur envahit la venelle, je l’aspire avec volupté, mais ce feu de bois, saugrenu à Paris, m’en rappelle un autre, celui qui brûlait dans la cheminée de ma grand-mère. Ou ne serait-ce pas un autre feu, une autre odeur, plus âcre, à Tanger, en traversant la casbah, ou plus tard en Provence, dans ma belle maison ? Je m’égare au fond de mes souvenirs, et pendant ce temps le matin grandit, s’élargit, prend sa dimension triomphale. Et pour ne pas me retrouver trop seul, j’écris sur la page blanche le mot matin. »

 

Claude Esteban

Janvier, février, mars – pages

Farrago, 1999

jeudi, 21 mai 2020

Claude Esteban, « Au plus près de la voix »

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© Jean-Marc de Samie / CIPM

 

« Peut-être que l’écriture qui est la nôtre nous enferme sans issue dans un espace à deux dimensions. Peut-être que la page écrite, fût-elle raturée, offerte à d’autres signes plastiques ou idéographiques, demeure un piège auquel on feint d’échapper sans jamais y parvenir. Mais si notre regard ne parvient pas à se détacher du livre et de ce qui est là consigné, il importe, du moins, que l’œil écoute1, ainsi qu’il fut dit une fois, et que l’oreille s’arrache à sa torpeur. Il nous faut restituer à la voix, celle qui murmure secrètement sous le couvert des lignes, quelque chose de son tremblement, de sa teneur unique, de sa fragilité aussi bien. Par-delà ou en deçà du discours, ce réseau de significations qui ne renvoie qu’à sa propre logique, la voix est véritablement un geste de la parole, un élan vocatif tourné vers l’autre, une question ouverte, offerte au dehors. Oui, tout autant que l’apparition du visage pour Emmanuel Levinas, la voix qui se devine dans le poème, c’est encore le corps de l’autre, tel qu’il m’apparaît et qu’il sollicite de moi que je le découvre dans son altérité fondamentale, étrangère et cependant garante de ma propre identité. Le poème, ainsi entendu, au sens premier du terme, devient le lien d’un face-à-face entre le Tu et le Moi, non plus sous le signe de la défiance et de l’opposition, mais sous les espèces d’une sorte d’assentiment qu’on pourrait appeler la justice ou, du moins, la justesse de l’esprit. Et Levinas dit encore, à propos de Paul Celan, de cette marche harassante entre l’espoir et la nuit : “Comme si, en allant vers l’autre, je me rejoignais et m’implantais dans une terre désormais natale.2» Sans doute est-ce là se laisser entraîner vers quelques horizons qu’on estimera par trop improbable, mais le livre qu’on ne quitte pas des yeux, le livre de poèmes, ne peut-il, aujourd’hui ou demain, redevenir cet “instrument spirituel3” dont Mallarmé pressentait l’imminence ? Instrument spirituel et matériel tout ensemble : virtualité d’une musique, unisson du sensible et des signes, pierres légères sous les pas d’Orphée. »

 

(Dernier paragraphe d’une conférence prononcée au Centre International de Poésie Marseille en juin 2003)

1. Allusion au livre de Paul Claudel, L’œil écoute, publié initialement en 1946, et réédité, augmenté, en 1965. Les deux éditions sont publiées par Gallimard.

2. Emmanuel Levinas, Paul Celan, de l’être à l’autre, Fata Mogana, 2003.

3.  Stéphane Mallarmé, « Le livre, instrument spirituel », in Quand au livre, 1897 – disponible à la William Blake and Co. édit, 2011.

(Les 3 notes sont du blogueur)

 

Claude Esteban

Ce qui retourne au silence

Farrago, 2004

mardi, 19 mai 2020

Claude Esteban, « Deux poèmes de “Fayoum” »

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« Mes yeux

sont grands ouverts pour toujours

 

et pourtant j’étais borgne et tous ceux

qui maintenant me plaignent

 

se moquaient de moi, on criait, vite

vite, il arrive celui qui n’a qu’un œil

 

cachez-vous car il jette

le mauvais sort, les filles n’auront jamais

 

d’amour s’il les regarde et moi

je leur lançais des pierres

 

et le dedans de mon cœur

devenait chaque fois plus dur et c’est vrai

 

qu’ils ont peint deux yeux

sur la tablette de cire et que je souris.

 

* * *

 

Aimes-tu mes cheveux, mes cils, ma

fourrure, je veux

 

que tu délires, mon cher amour,

lorsque tu me touches, c’est jour de fête

 

puisque ton pénis

est grand et qu’il me traverse

 

je veux

cette sueur encore entre nous comme

 

un ruisseau de tendresse et qu’il y ait

quand tout s’achève

 

ce cri, ce repos, ce

cri

 

où suis-je, mon cher amour, où sont-ils

les chemins pour te rejoindre

 

dis-moi que tout mon corps

ne va pas mourir

 

maintenant que les fourmis approchent. »

 

Claude Esteban

Fayoum

Farrago, 31 décembre 1999 à 199 exemplaires, réservés aux amis de l’auteur & de l’éditeur, tous hors-commerce et numérotés, pour saluer l’an 2000

repris dans Morceaux de ciel, presque rien, Gallimard, 2001