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mercredi, 18 mars 2020

Frédéric Boyer, « Dans ma prairie »

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DR

 

« Je ne me souviens plus du jour où j’ai découvert l’existence de ma prairie.

La première fois je suis un tout petit enfant le mot prairie ne vient pas mais je sais qu’il existe. Avec une lampe de poche volée dans un tiroir de la cuisine je lis toute la nuit sous les couvertures un roman de James Fenimore Cooper.

C’est merveilleux.

L’aube vient et je n’ai pas sommeil.

Je glisse dans un canoë de bois verni jusqu’aux berges moussues de ma prairie.

Les Indiens sont à mes trousses. Je fais pour la première fois l’expérience d’un corps en mouvement dans ma prairie.

C’est délicieux.

Mon arc imaginaire est tendu. Il ne rate jamais sa cible. Ma prière est brûlante dans ma gorge. Je cherche une sauterelle dans l’herbe à qui chanter ma peur.

 

   Oh les petits érables ont noirci. L’herbe se fait rare.

   Quelque chose a lieu dans ma prairie.

   Je ne peux pas croire à tout ce qui s’est passé là-bas.

 

   Non non

   plus que jamais  

   les yeux futurs

   pleins du ciel

   de ma prairie.

 

Est-ce que le mot prairie existe dans le vent qui hurle dehors ?

Ou dans la grande tristesse qui est dans mon esprit ?

Ou dans la poursuite folle de ce que je n’obtiendrai jamais ?

 

Est-ce que le mot prairie existe quand je souhaite les choses et que je pleure en disant ces choses que je veux ?

 

Ou est-ce que dans le mot prairie disparaîtraient les choses auxquelles je m’étais cru attaché pour toujours ?

 

Et chaque soir je rêve de partir enfourchant une monture abstraite. Je voyage à qui perd gagne. »

 

Frédéric Boyer

Dans ma prairie

P.O.L, 2014

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numauteur=32

mercredi, 18 avril 2018

Frédéric Boyer, « Peut-être pas immortelle »

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© : P.O.L

 

« Quelqu’un l’aurait-il vue cette vie qui à jamais ne fut et qui serait pourtant ? À l’époque où la terre s’embrasa quand nous étions les plus solitaires des vivants.

Et le froid est venu tout à l’intérieur de moi, comme un signe d’impatience messianique quand nous aurions voulu donner à l’autre plus que nous n’avions.

J’espère malgré tout que nous pourrons avoir de temps en temps des nouvelles l’un de l’autre. Mais ce n’est pas certain, tu t’en doutes, n’est-ce pas ? Par un retournement étrange, souvent, la pensée de la séparation n’éveille en nous que davantage d’attachements. Un bref instant dans lequel disparaissent tous les autres possibles mondes.

Et tu pleurais doucement

ces choses que tu appelais de tes vœux en riant. »

 

Frédéric Boyer

Peut-être pas immortelle

P.O.L, 2018

samedi, 29 octobre 2016

Frédéric Boyer, « Yeux Noirs »

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«  L’unique chair de notre mémoire, ce sont les mots. Oui, ce qui revient de ce qui n’est plus (ou que nous pressentons de cette façon) n’est jamais rien d’autre que ce que nous appelions de nos vœux et que nous racontons une fois le crépuscule avancé. Une idée que nous n’avions pas, pensions-nous, et cette pensée précise du manque de l’idée de la chose que nous vivions faisant advenir l’événement de cette chose. C’est ce que tracent plus tard nos phrases maladroites. Les invisibles chemins qui nous conduisent d’une chose à une idée. Sachant que l’illusion nécessaire de posséder la chose peut nous mener au deuil de son idée. Celle de l’amour ou de l’éternité – idées qui n’existent que de leur absence ou de leur impossibilité. Les seules idées qui apparaissent au détour des phrases et des mots qui les nomment. Toutes les phrases que nous faisons plus tard. NOUS COMME DES SPRINTERS APRÈS LA VICTOIRE, qui courons derrière des idées perdues. La nostalgie porte ainsi sur ce qui aurait pu être, et non sur ce qui a été. Les mots qui nous servent à dire une action célèbrent d’une certaine façon le deuil de cette action devenue phrases, et histoire racontable. Si je peux être en quelque sorte maître de mon passé, c’est en relatant ce qui est arrivé. Même si ce récit ne résout rien de ce qui est arrivé. Je sais aujourd’hui SEIGNEUR. Ces yeux noirs ne me disaient qu’une chose, ne formulaient qu’un vœu : Je te souhaite d’aimer et d’être aimé. De TOUT aimer. Il faudrait se sentir le cœur de celui qui, sa tâche terminée, peut se reposer. Et dire enfin je veux vivre. »

 

Frédéric Boyer
Yeux noirs
P.O.L, 2016

dimanche, 13 juillet 2014

Frédéric Boyer, « Dans ma prairie »

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« Souvent je n’ai aucun souvenir de ma prairie je dois tout inventer si je veux m’en sortir. Tout imaginer. Les glands secs et durs qui contiennent l’idée première du monde. Ma prairie serait comme un être que j’ai aimé et oublié avec l’habitude et que je n’aurais pas suffisamment apprécié.

 

      À travers tous les mondes bizarres

      il y a ma prairie.

 

Chaque trou de ma prairie contient un trésor caché par des bandits morts pires que moi.

 

Moi ?

 

Oui moi perdu sur les fougères qui se balancent ou dans la vague molle éphémère des graminées du printemps.

 

Quand je suis un tout petit garçon solitaire qui cherche son chemin. Petit Poucet en bottes de caoutchouc dans ma prairie.

 

Et ça ne change pas j’ai beau vieillir je reste seul de cette solitude que seule ma prairie accueille.

 

Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture à perte de vue, par le vide du ciel étoilé, je me rassemblerai rassemblant tout ce que j’aurais été et qui je n’avais jamais été ou ne serai jamais ou sur le point de l’être : enfant perdu orphelin amant solitaire pisteur trappeur bandit pionnier indien et tête de rien. »

 

 Frédéric Boyer

Dans ma prairie

P.O.L, 2014

17:35 Publié dans Écrivains | Lien permanent | Tags : frédéric boyer, ma prairie, p.o.l