UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 31 mars 2020

Juan Ramón Jiménez, « Deux poèmes »

Juan-Ramón-Jiménez-10.jpg

 

« Le poème

1.

N’y touche plus,

car ainsi est la rose !

 

2

J’arrache avec la racine la bruyère

pleine encore de la rosée de l’aurore.

Oh, quel arrosement de terre

odorante et mouillée,

quelle pluie — quelle cécité ! — d’étoiles

en mon front, en mes yeux !

 

3

Chant mien,

chante, avant de chanter ;

donne à qui te regarde avant de te lire,

ton émoi et ta grâce ;

émane de toi, frais et odorant.

 

Ay !

Instants où le demain

ne compte pas ; où tout s’achève

aujourd’hui ; et nous sommes prêts

à tout, peu importe à quoi,

ni avec quoi !

           Comme se hausse

notre être ; que nous sommes grands,

alors ! Comme nous sommes seuls !

…Et comme nous manque peu

et l’homme, et dieu !

 

*

Chante, chante, ma voix ;

car tant qu’il est une chose

que toi tu n’as pas dite,

tu n’as rien dit !

 

*

Celle-ci est ma vie, celle d’en haut,

celle de la brise pure,

celle de l’ultime oiseau,

celle des cimes d’or et de l’obscur !

   Cela est ma liberté, sentir la rose,

couper l’eau froide de ma main folle,

dénuder la futaie,

prendre au soleil sa lumière éternelle ! »

 

Juan Ramón Jiménez

Anthologie

Choix et traduction par Guy Lévis Mano

Bilingue

GLM, 1961

samedi, 28 mars 2020

Yunus Emré, « Je goûtais le raisin… »

362953-3-4-7daf6.jpg

 

« Je goûtais le raisin de ce prunier

Lorsque le jardinier atrabilaire

M’a demandé raison de cette noix

Que je croquais.

 

J’ai fait sur le vent du nord

Bouillir la boue sèche du chaudron

Puis à mon questionneur j’en ai servi l’essence

Et je l’y ai trempé.

 

Le tisserand n’a point encore roulé pelote

Du fil que je lui ai donné.

Cependant il me presse

De prendre sans retard

Mes trois lés apprêtés.

 

L’aile d’un moineau fut

Sur quarante chars chargée.

Les quarante chars ne l’avancèrent.

Alors est ainsi demeurée sur les chars immobiles

Cette aile déployée.

 

Un aigle par une mouche soulevé

Fut de trois cent pieds précipité.

J’ai vu la poussière de la terre.

Ce fut hier

Et c’est vrai.

 

J’ai lutté avec la chimère

Celle qu’on ne peut saisir.

Elle enlaça mes jambes

Ma jeta sur le sol.

J’ai dû souffrir.

 

Je ne sais qui de ces monts circulaires

Me lance cette pierre

Pour me défigurer.

Le poisson monte sur le peuplier

Pour lécher la poix et la saumure.

La cigogne accouche d’un âne.

Entendez-vous cette chanson ?

 

J’ai parlé bas à l’aveugle le sourd m’a compris

Le muet a dit ma secrète pensée plus haut que je ne puis.

Yunus enfin a prononcé le mot qui n’est à rien semblable

Et dont le sens n’existe à cause des médisants. »

 

Yunus Emré

Poèmes

Choisis et traduit par Yves Régnier avec le concours de Burhan Toprak

GLM, 1949

jeudi, 26 mars 2020

Rafael Alberti, « Entre l’œillet et l’épée »

rafael alberti,entre l'œillet et l'épée,guy lévis mano,glm

 

«  Près de la mer et d’un fleuve et dans mes jeunes années,

je voulais être cheval.

   Les rives de joncs étaient de vent et de juments.

Je voulais être cheval.

   Les queues dressées balayaient les étoiles.

Je voulais être cheval.

  Écoute sur la plage, mère, mon trot allongé

Je voulais être cheval.

   Dès demain, mère, je vivrai auprès de l’eau.

Je voulais être cheval.

   Au fond dormait une fille balzane.

Je voulais être cheval.

*

Les fontaines étaient de vin.

   Les mers, de raisins violets.

Tu demandais de l’eau.

   La chaleur descendit au ruisseau.

Le ruisseau était de moût.

   Tu demandais de l’eau.

   Le taureau frissonnait. Le feu

était de muscat noir.

   Tu demandais de l’eau.

   (Deux rameaux de vin doux

jaillirent de tes seins.) 

*

Se méprit la colombe

   Se méprenait.

   Pour aller au nord, s’en fut au sud.

Crut que le blé était l’eau.

Se méprenait.

   Crut que la mer était le ciel ;

et la nuit le matin.

Se méprenait.

   Que les étoiles étaient la rosée ;

et la chaleur, chute de neige.

Se méprenait.

   Que ta jupe était ta blouse,

et ton cœur, sa maison.

Se méprenait.

   (Elle s’endormit sur le rivage.

Toi, au faîte d’une branche.)

*

Se réveilla un matin.

   Je suis l’herbe

pleine d’eau.

   Je m’appelle herbe. Si je pousse, 

je puis m’appeler cheveu.

   Je m’appelle herbe. Si je saute,

je puis être rumeur d’arbre.

   Si je crie, je puis être oiseau.

Si je vole…

   (Il y eut des tremblements d’herbe

cette nuit-là dans le ciel.) 

*

On donne à ce taureau

pâture amère,

herbes avec substance de morts,

fiels noirs

et clair sang ingénu de soldat.

Ay, quelle mauvais pitance pour ce vert taureau,

accoutumé aux libres pacages et aux fleuves,

ce taureau pour qui la mer et le ciel

étaient encore petits comme une étable !

*

Sur un champ d’anémones

tomba mort le soldat.

Les anémones blanches

d’écarlate le pleurèrent.

Des montagnes vinrent des sangliers

et un fleuve s’emplit de cuisses blanches. 

*

Il faudrait pleurer.

Simplement orties et chardons,

et une triste boue glacée,

pour toujours aux souliers.

   Quand mourut le soldat,

au loin, la mer escalada une fenêtre

et se mit à pleurer près d’un portrait.

   Il faudrait le raconter. »

                               Madrid, 1936-1938

 

Rafael Alberti

Poèmes

traduits et présentés par Guy Lévis Mano

frontispice de Rafael Alberti

Bilingue

GLM, 1952

lundi, 17 mars 2014

Edmond Jabès, « La clef de voûte »

jabes.jpg

 « On dresse l’échafaud dans les jardins du bagne dans le jardin des tire-lires Fière jeune fille que le soleil éloigne

on dresse l’échafaud sur l’absence

Le couperet aux fines aiguilles à coudre la mort

le couperet aux franges de lune pour le sourire du bourreau

Siècle de pendus on dresse l’échafaud pour les retardataires

zébrés de langue-au-chat La vie n’a plus de secret

Seuls les yeux le regard seul attend interroge

On dresse l’échafaud sur l’épouvante de la foule

L’herbe demande à se faire entendre on la repousse

L’herbe sur qui le condamné à mort oublie qu’il va bientôt mourir

Le couperet de houpe d’oiseaux à tourmenter le vent

à poudrer les joues des jeunes épouses du vent

L’implacable couperet aux idylles de sapins de Justice

un monde déchu est suspendu à sa chute

un monde la langue dehors dont les pieds ne touchent plus le sol

et que le vent indifféremment balance

Je me souviens de tous les visages J’ai mis du temps à les reconnaître

aussi longtemps que le jour

On dresse l’échafaud sur l’impatience Le maître avec sa pierre-ponce

frotte les maigres doigts tâchés d’encre des écoliers humiliés

Tu lis je lis des mots d’innocence

que le couperet interrompt

On dresse l’échafaud sur chaque Dimanche

Une tête tombe dans le cahier ouvert

On dresse l’échafaud sur la mémoire du bourreau

sur la mémoire de la vie et de la mort

sur la détresse de l’amour

sur une tresse coupée

sur une coupe

sur un cou

brisé »

 

 Edmond Jabès

La clef de voûte

Imprimé par Guy Lévis Mano en juin 1950. 20 exemplaires sur vélin du Marais et 380 sur vélin, numérotés de 1 à 20 et de 21 à 400. Ex : 306

GLM, 1950

samedi, 15 mars 2014

Edmond Jabès, « Trois filles de mon quartier »

cc1822d5a269178bcd06d0fc3c4ae985.jpg

 

« I

Trois lles de mon quartier ont abandonné leurs ancés à la misère ; trois rires, trois étoiles capricieuses. On n’a plus de nouvelles du cœur de la terre. Trois lles de mon quartier ont changé de nom ; leurs fronts brûlent dans la nuit. Trois pompiers, trois scaphandriers, trois amants éperdus, cherchent leurs ancées. Le poisson et l’oiseau s’en émeuvent, car l’amour est partout. Trois bœufs, trois cailloux, trois trous embarrassent la route. On frappe aux portes que l’on connaît.

 

VII
Le rire est une jeune femme écartelée sur les routes. La mort est plus adroite. Tu mets le feu au paysage arraché aux paupières : Notre lieu de rencontre. L’histoire est compromise. Quand le monde est rouge les dents ont un éclat particulier ; les tourterelles s’y risquent. Avec toi, tout est simple mais ré
échi. Un l ténu rattache l’univers à ton poignet. Tout est grave, sauvé, blessé.

 

XVI

C’était ma douleur blanchie à la chaux. Tu patientes, étendue sur les feuilles recueillies. Il faut pouvoir ressembler au vent. Tu voles. Tu chantes. Je t’aime pour chaque branche.

 

C’était un sourire sur nos doigts évreux. Une étrange silhouette détachée du soir : Elle découvrait, pour nous, le monde. Mais seule tu voyais.

 

Je te crois, je t’inuence, je t’obéis. Un mur nous réunit. Jamais tu n’as le même visage.

 

XXIV

Les collines ont, aux chevilles, de nes blessures par lesquelles tu peux voir couler le sang de la terre. Toute plante est une plaie ! Rien que douleur mon amour ; mais tes seins déchirés, tes seins pendus aux arbres, c’est plus que l’on en peut supporter. Nos mains s’interrogent au-dessus des victimes, sœurs de l’eau ou du poignard. Les collines tentent d’en appeler aux étoiles. Nos yeux levés leur ressemblent. »

 

 

Edmond Jabès
Trois
lles de mon quartier

 Imprimé par Guy Lévis Mano sur sa presse à 315 exemplaires, soit 15 (1 – 15) sur vélin du Marais & 300 (16 – 315 sur Alfama, plus 25 sur Alfama, signés par l’éditeur & réservés aux amis de GLM. Ex : 220

GLM, 1948

mardi, 11 mars 2014

Iean d’Indagine, « Physionomie par le regard des membres de l’homme »

d'indagine 1.jpeg

De la Physionomie de la bouche, et de ce qu’on doit deviner en la regardant.

 

Nous exposerons sous vne mesme description la Physionomie de la Bouche et des Levres. Or la Bouche est ou grande ou ouuerte, ou estroite. Celle qui est ouuerte, comme ont communément les Franconiens laffrus, signie l’homme estre audacieux, temeraire, impudique, menteur, affronteur, superu, et excessif en toutes choses, bruyant et raillard, et certes ie ne fus jamais nullement deceu en ce signe. Mais au contraire la bouche estroite, denote l’homme secret et posé, sobre, chaste, craintif, et liberal. Quant à la puanteur de la bouche et l’haleine, aussi des dents, nous la laissons aux Medecins, parce que cela est par eux tres amplement et diligemment declaré. On a trouué par expérience cecy estre vray, que ceux qui ont les levres menües ou petites et déliées, sont eloquens et parlent beaucoup, jaseurs, bien prevoyans les choses à venir, prudens et ayans bon esprit et entendement. Ceux qui ont les levres tres-grandes, et auxquels pend celle d’em-bas, en sorte que les dents apparoissent, sont lourdauts estourdis, gros sots, ausquels on ne peut rien apprendre, meschans, sales, excessifs en toutes choses, inconstans et mauuais. »

 

 Iean d’Indagine

 Physionomie par le regard des membres de l’hommetiré des Secrets merveilleux du Petit Albert— enrichie de figures

30 exemplaires sur vélin du Marais, 1170 sur Alfama, chiffrés de 1 à 30 et de 31 à 1200, et, en plus, 25 sur Alfama marqués de A à Z signés par l’éditeur et réservés aux amis de GLM. Exemplaire 573

GLM, août 1948

 L’orthographe de l’édition GLM a été respectée srcupuleusement.