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mardi, 21 avril 2020

Umberto Saba, « Deux poèmes »

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DR

 

« Après la tristesse

 

Ce pain a goût de souvenir,

que j’ai mangé dans cette pauvre auberge,

au point le plus perdu, le plus encombré du port.

 

J’aime le goût amer de cette bière,

assis à mi-chemin du retour,

face aux montagnes ennuagées et au phare.

 

Mon âme venue à bout de l’une de ses peines

avec des yeux nouveaux dans le soir ancien

regarde un pilote avec sa femme enceinte ;

 

puis un bâtiment dont la vieille coque

lui au soleil, et dont la cheminée

longue comme ses deux mâts est un dessin

 

d’enfant que j’ai fait, il y a bien vingt ans.

Et qui m’aurait prédit ma vie

aussi belle, avec tant de doux tourments,

 

et tant de béatitude solitaire !

                                                       1910-1912

 

 

 

Pour une fable nouvelle

 

Tous les ans, un pas en avant et le monde dix

en arrière. À la fin, je suis resté seul.

 

Mais tu me rends ce que j’ai perdu, rossignol

qui te poses sur ma branche, et tu racontes

pour moi l’histoire de l’ange qui vit

deux jours et demi sur la terre. Ta main inexperte

écrit et fait en sorte qu’autour

de la fable nouvelle mes pensées

s’agglutinent avec ardeur comme des abeilles sur le miel.

 

Tu accuses la difficulté de l’art et les mots

d’être de glace pour l’image. Et moi, je pense

que tu es plus jeunot que ton âge ;

que celui qui mûrit vite (c’est un vieux dicton)

tombe en peu de temps de sa tige. »

                                                                 1947-1948

 

Umberto Saba

Il Canzoniere

Traduit de l’italien par Odette Kaan, Nathalie Castagné, Laïla et Moënis Taha-Hussein et René de Ceccaty

L’Âge d’homme, 1988

samedi, 24 décembre 2016

Ludwig Hohl, « Notes »

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DR

 

« L’écriture n’est qu’une intensication de la lecture, et la lecture seule donne la vie à l’écriture. Ceux qui opposent ces deux activités n’ont rien compris aux livres. Ils n’ont jamais lu, jamais soupçonné ce que lire signie.

(“Lire dans un état de réceptivité souffrante” : on peut recevoir de l’argent dans l’indifférence ; mais non point la connaissance, ou quelque bien intérieur de même nature.)
Pourquoi lit-on passivement ? Cette erreur s’explique d’abord par une méprise sur la nature de la création. Nous voulons bien que l’écriture soit créatrice, disent les gens, mais la lecture c’est le contraire, puisqu’on n’y fait rien, puisqu’on se contente de récolter ce qui est déjà là. Ainsi donc, la création serait un coup de baguette magique, un pur surgissement, la métamorphose du rien en quelque chose ?

 

Tout est déjà là ; mais pour l’obtenir

L’art est nécessaire ; et qui peut y parvenir ?*

 

Ceux qui écrivent, n’ont-ils pas les mots ? Bien plus, n’ont-ils pas derrière eux des millénaires de grammaire éprouvée ? Mieux encore : toutes les pensées formées par des générations antérieures, et la possibilité de les moduler, eux qui sont environnés de forces et traversés de vie ? Ils n’ont rien d’autre à faire qu’à choisir ! La seule différence entre l’écriture et la lecture, c’est que les choix de cette dernière sont plus limités. »

 

* Goethe, Faust

 

Ludwig Hohl

Notes ou de la réconciliation non-prématurée

Traduit de l’allemand par Étienne Barilier

L’Âge d’homme, 1989

lundi, 16 novembre 2015

Les voix de Jacques Roman

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« La cruauté rôde autour de la salle de bal. La mort peut toujours s’inviter à danser. C’est là où ma position est très radicale. Je suis inquiet des discours apocalyptiques qui toujours nous renvoient à la mort comme héroïne. Le danseur ne cesse de résister, et en somme dans une période critique danse pour maintenir une flamme. Qu’est-ce qu’on peut faire sinon maintenir une flamme ? C’est aussi la figure du veilleur qui est si fréquente dans mon travail. D’ailleurs à la fin des Lettres à la cruauté, il y a une adresse qui permet de renvoyer la cruauté dans les cordes. Ne pas céder au désespoir, ne pas céder aux sirènes apocalyptiques. C’est difficile de nos jours, si on lit le journal, si on écoute les informations, les propagandes… Des esprits faibles, il y en a beaucoup, et ils sont tentés de sombrer en passant notamment par la peur, et la peur étrangement les fait suivre le loup jusque dans la forêt. Quand je pense au loup, je pense au nationalisme, au totalitarisme. Les forces, les outils que nous avons pour résister, c’est aussi la joie, l’attention aux autres, c’est l’écriture, bien sûr, être en état de perception. »

 

Jacques Roman

Extrait d’un entretien avec David Collin

In Les voix de Jacques Roman

Études, dialogues, inédits récents.

Sous la direction de Doris Jakubec, Fanny Mossière et David Collin

L’Âge d’Homme, 2015