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dimanche, 29 octobre 2017

Marina Tsvetaeva, « Le Poète et le temps »

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« Nos poèmes, ce sont nos enfants. Ils sont plus âgés que nous parce qu’ils vivront plus longtemps que nous. Plus âgés que nous depuis l’avenir. Voilà pourquoi ils nous sont aussi parfois étrangers. »

 

Marina Tsvetaeva

Le Poète et le temps

Traduit du russe et présenté par Véronique Lossky

Le temps qu’il fait, 1989

http://www.letempsquilfait.com/

mardi, 08 août 2017

Bissière, « T’en fais pas la Marie »

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Bissière, Laure Latapie & Louttre B. à Boissiérettes, en 1956

© Luc Joubert

 

« Maintenant ici tout est vert, même les chênes ont leurs feuilles, la campagne devient vraiment bien agréable à regarder. Le soir quand je mène boire mes vaches, il descend sur la mare une lumière dorée qui se reflète dans l’eau, les vaches ont l’air éclatantes de santé, tout autour de moi est vert chaud, sauf les troncs gris des arbres. Sur tout cela règne une paix profonde, on n’entend aucun bruit, on pourrait se croire aux premiers âges du monde. J’ai toujours rêvé de faire un tableau avec des vaches à l’abreuvoir, c’est vraiment admirable, mais jusqu’ici je n’ai pu y réussir, jamais je n’ai pu donner au pelage des bêtes la luminosité qu’elles devraient avoir, il faudrait qu’elles soient comme pétries de soleil. Je recommencerai, car cela me trotte dans la tête et on a toujours l’espoir de réussir un nouveau tableau mieux que ceux qu’on a déjà essayés. Il faudra d’ailleurs avant de me remettre à travailler que je remette un peu d’ordre dans l’atelier. C’est un invraisemblable entassement de toiles, on ne sait où mettre les pieds, j’en ai pour toute une journée à ranger tout cela de manière à me faire un peu de place.

Il faudrait un atelier grand comme une cathédrale et encore je crois qu’on trouverait moyen de l’encombrer. C’est si agréable de garder sous ses yeux toutes les toiles commencées, on peut les comparer, réfléchir devant chacune d’elles.

Mon grand plaisir, autrefois, c’était le matin en me levant d’aller fumer une cigarette dans l’atelier, en regardant le travail de la veille. Je voyais ce que j’avais fait avec des yeux frais et le bien ou le mal de mon travail me sautaient aux yeux. Après avoir bien regardé, bien réfléchi, je me remettais à peindre avec l’espoir que la journée me serait propice. Elle ne l’était pas toujours, mais le matin suivant je retrouvais mon expérience et je m’y remettais avec des forces neuves. Tout cela est déjà loin et il y a longtemps que l’atelier n’a plus ma visite quotidienne. Mais je crois que ça va revenir et qu’alors je ne penserai plus qu’à ça. D’ailleurs j’ai toujours constaté que je faisais la plupart de mes tableaux entre le mois d’avril et le mois de juillet, c’est toujours là que je travaillais le plus. Braque me disait aussi la même chose, que à cette saison-là qu’il se sentait le plus le cœur à l’ouvrage. L’hiver à Paris je travaillais surtout la nuit, j’avais à ce moment-là le cerveau plus dispos, tandis que, au printemps, je restais toute la journée souvent depuis le matin devant mon chevalet. C’est d’ailleurs peut-être un tort car on finit par se fatiguer et par ne plus voir très bien ce qu’on fait. Matisse prétend qu’il ne travaille jamais plus d’un quart d’heure par jour sur le même tableau, peut-être a-t-il raison et cela permet-il de garder plus de fraîcheur… »

16 avril 1945, lettre à son fils, le peintre Louttre B.

 

Bissière

T’en fais pas la Marie – écrits sur la peinture 1945-1964

Textes réunis et présentés par Baptiste-Marrey

Le temps qu’il fait, 1994

http://www.letempsquilfait.com/

samedi, 26 janvier 2013

Armand Robin, « Besoin de Chine »

 

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« J’ai longuement cherché un règne où plus aucune aide ne pût me parvenir : un immense plateau dénudé, comme sur une autre planète, où marcher durement, toutes les directions, à chacun de mes pas, m’appelant et me décourageant.

Malgré tous les cris en toutes les langues, je n’avais pour mes songes que des mots monotonement fixes, presque tous connus d’avance, incapables d’ajouter un danger aux imprudences de mon esprit ; tous me composaient un même destin sûr ; la lisse paume de la phrase disposait de mes coups de dés dans la parole intérieure, la limitait ; la main qu’une langue nouvelle posait sur ma tête ne différait que par quelques minimes replis de la main que déjà je connaissais.

En chinois, plus aucun secours ; les signes indiquent tout, n’expliquent rien ; impériaux et célestes, ils se tiennent à l’écart du fragile sens où telle ou telle phrase les aventure, ne gardent aucune trace des usages où ils viennent d’être notés ; pas de conciliabules entre les mots d’une phrase ; et même pas de mots, même pas de phrases ; un silence sans appui court d’un signe à l’autre lorsqu’une vague parole tente de les compromettre. Cette langue n’est pas encore parvenue jusqu’à l’homme ; elle exige de lui soit une extrême raison, soit ce surcroît de folie grâce auquel il y a encore des songes, des larmes et des efforts sans objet.

C’est sans doute un des miracles de l’esprit humain que d’avoir créé une langue aussi éloignée de toutes les autres que Sirius paraît l’être de notre terre, langue sans substantif, sans adjectif, sans pronom, sans verbe, sans adverbe, sans singulier, sans pluriel, sans masculin, sans féminin, sans neutre, sans conjugaison, sans sujet, sans complément, sans proposition principale, sans subordonnée, sans ponctuation, sans autre vocabulaire qu’environ 500 sons — langue tenue depuis 4 000 ans au-dessus de la moitié de la terre comme un ensemble d’étendards où les hommes se haussent, lisent leurs plus exigeants songes. »

 

Armand Robin

 « Chine » in L’Homme sans nouvelle
Le temps qu’il fait, 1981

 http://www.letempsquilfait.com/

 

Cette page d’Armand Robin est dédiée par l’auteur du blog

à Arthur & Valérie qui savent pourquoi.