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jeudi, 05 novembre 2020

Pascal Quignard, « Sur le caractère garamond dans lequel est composé ce livre »

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Emmanuel & Pascal lisant Inter aerias fagos, le 17 mars 2011, à la Maison cantonale de Bordeaux-Bastide, à l’initiative de Permanences de la littérature. Photo © Claude Chambard

 

 

« Claude Garamond possédait une très étroite maison sur la rive gauche de la Seine. L’entrée de la maison donnait rue des Grands-Augustins. Mais l’avancée en bois du balconnet finement sculpté et ouvragé de la maison surplombait l’eau. On a conservé une gravure. C’est plutôt un bois gravé. On y voit un saule, des aulnes, une barque noire, une berouette, des barriques. Tournait-il les yeux vers l’est, il voyait les flèches délicieuses de la Sainte-Chapelle que le roi Saint Louis avait fait bâtir dans le jardin fruitier de son palais. Il avait une brouette à deux roues à l’aide de laquelle il longeait la rivière jusqu’à sa boutique. Il était tailleur et fondeur de lettres. Il vendait les lettres de plomb qu’il avait dessinées rue Saint-Jacques, à l’enseigne des Quatre Fils Aymon. Ce fut durant le mois de novembre 1540 qu’il creusa les grandes “lettres grecques du roi”. Les romaines sont d’avril qui suit. C’est dans ce caractère romain de la Renaissance que je faisais composer mes livres pour peu qu’on me permît de choisir mon corps. Emmanuel Hocquard les assemblait patiemment à la main. Il glissait l’étrange tiroir au-dessus du feuillet blanc dans la machine d’imprimerie à bras. Durant tout le mois de novembre 1971 je pesai sur ce bras quand mon ami m’en donnait, de sa voix sourde et empâtée, que j’aimais plus que tout, dont j’aimais l’émotion plus que tout, le signal. La lettre, tel est le veilleur ultime sur la nature du langage. Elle en surveille avec méfiance, avec la plus grande méfiance possible, les pouvoirs qu’elle lui retire. Elle anéantit jusqu’au son qui le fit apparaître en sorte de seulement l’évoquer et de désadresser. On la lit sans bouger les lèvres. Le signe vide, une fois écrit, qui éteint tout dans l’absence, qui ajoute à la langue un silence qui n’appartient en rien à son essence, est le medium du soir. Le medium extrême, obscur, eschatologique, qui dit la fin de tout. Le medium vespertinal qui se fond peu à peu au silence de la nuit stellaire. Il est mort. Mon ami Emmanuel Hocquard est mort dans les congères au-dessus de Tarbes, le matin du dimanche 27 janvier 2019, dans la montagne entièrement prise de glace. »

 

Pascal Quignard

L’Homme aux trois lettres

Grasset, 2020

 

Je rencontre Emmanuel Hocquard, chez Mathieu Bénézet, en 1979. L’année suivante, nous avons le projet Mathieu et moi de publier un livre hommage à Thérèse Bonnelalbay, dont on vient de retrouver le corps dans la Seine. Mathieu écrit Résumant ma tristesse dans les mois qui suivent. Nous songeons à Raquel pour faire le travail au noir du peintre. Dès lors je me rends à Malakoff où Raquel et Emmanuel vivent. Dans la cour, quelques écrivains bavardent. Pascal Quignard en est que je lis déjà depuis ses premiers textes dans L’Éphémère. Voilà.

Nous avons, Sophie et moi, composé à la main en Garamond, et imprimé sur nos presses, le livre de Mathieu & Raquel à 44 exemplaires, sur Japon Nacré & vélin de Rives, en mars 1982. Emmanuel et Pascal sont toujours mes amis, à travers le temps, la distance… Lire ce texte de Pascal sur son – nôtre – ami, au cœur de L’Homme au trois lettres, me bouleverse. Aujourd’hui Pascal aurait du être à Bordeaux, la pandémie s’est interposée. « De quoi témoigne le témoin ? / De rien qu’il sache. »

mardi, 14 avril 2020

Mathieu Bénézet, « Toute la lumière était désirable »

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« Toute la lumière était désirable.

Maintenant tout est dissous et changé. Tout.

C’est une pluie qui tombe sur moi avec égalité. Je parlais de dormir et de vivre. Mais ce sont nos phrases mêmes.

— Sans nos voix.

— Oui.

 

Et des couleurs fragiles, presque conservées. Il y avait des entassements de livres et je cherchais à les remuer, de quoi parler. Poursuivre. Je cherchais et je disais :

— Je vais abandonner.

Car, pour finir, toute lumière se brise. Et qu’en dire ? Et pourquoi parler de cendre ? Que ne me suis-je ignoré !

 

J’ai dit :

— Plus de douleur.

Quand le ciel touchait nos mains. Ce matin j’ai pleuré. Je t’ai écrit une longue lettre que j’ai déchirée. Il ne sert à rien d’écrire ni de parler. C’était l’hiver.

 

J’attendais le printemps et des choses nouvelles. J’attendais de partir.

— Regarde moi : je suis fou.

C’est la douleur de parler. Viendras-tu.

 

Et cette noirceur dans le sentier. Mais c’est le printemps. Ô, joie de la ville et de ce café. Je t’ai écrit avec la hâte de me quitter. Pour toi j’ai recopié ces mots : “Inachevé, parmi les plâtres, et des débris de bois — tout un matériel qui eût pu signifier une dévastation.” C’était déjà cela. Quand le souvenir de ta tête près de moi évoque l’odeur du jasmin. Et quinze ans plus tard.

— Pourquoi le roman est-il cette destruction de moi ?

 

Je ne sais plus ce qui fut. Une larme demeure en moi comme une douceur. Ô, enfant qui respirait dans les fleurs. Mais je suis plus étranger que le reste des hommes. Mais qu’on me laisse, et, content, j’irai jusqu’au jardin. Je me disposerai dans l’ombre et j’attendrai le soir. J’attendrai dans le printemps.

 

Mais t’en viendras-tu. Ô, fragments et ces brins de vert dans le mur. J’attendais d’écrire et de parler. Que tu me dises ces mots, et ainsi chaque année. Je te disais :

— Plus de douleur.

Ô, sœur oubliée et le ciel de toute part. J’ai passé le chemin et je suis venu jusqu’à toi. C’étaient des tables disposées contre des vitres. Mais je me souviens de fleurs. Je ne sais pourquoi j’évoquais le roman dans ces collines quand j’écoutais le bruit des grillons. »

 

 

Mathieu Bénézet

Pantin, canal de l’Ourcq

Coll. Digraphe, dirigée par Jean Ristat, Flammarion, 1981

jeudi, 28 mars 2019

Dominique Preschez, « L’enfant nu »

dominique preschez,l'enfant nu,mathieu bénézet,seghers

DR

 

 

« Qu’y-a-t-il de plus beau, quand on commence un chant qui se termine, que de louer un enfant perdu à la chair si brune, et son ami dont la hauteur introduit un sens dans l’homme ! Seulement des larmes… Tu ne seras plus longtemps amant. Ô mortelle lassitude, sur les chemins aimés les âmes te suivront et au plus profond de toutes nos prières, à toi d’offrir le sacrifice — terre froide et aveugle ! Mon enfant, tu te détournes de moi. Tu me fuis le long des jours et le long des nuits. Ta pensée joue le mannequin.

Je sens mon regard rendormir dans la mort la mémoire d’un enfant qui n’est plus.

Le doux repos, ton corps l’effacera.

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Souviens-toi des roses noires sur le front de l’enfant relâchant le bouquet des draps — son empreinte de neige sous la paupière close —, l’œil muré faisant reculer l’horizon au creux du matin — sa perte, ta douleur et tes pleurs — comme un vaste filet jeté par le pêcheur sur un lit placé bien bas…

C’est l’heure à présent où mes prunelles amères ont l’inflexion de sa voix, ainsi qu’une pierre invincible où loge le vers.

Il agonise crucifié comme cette fin d’été sous un ciel de novembre. Le voici nu et blanc dans le cercle des tombes, sous les arbres d’un chemin penché sur l’hôpital, dépouillé de corps à l’heure où finit son absence. La fin vient sur toi au détour de l’allée et

“…moins fort que moi, tu absous…”

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L’amant de la mort est exempt d’ambition mauvaise ; il se met à l’abri des parleurs, attend le couteau sur la gorge. Or la peur est là, qui lui dit : “Tout le monde en fait autant.”

Voyant alors des arbres dans la rivière, il y jette sa vie, et le ciel se recouvre soudain de nuages en blocs de neige où meurent les oiseaux. »

 

Dominique Preschez

L’enfant nu

Précédé de Pourquoi cette douleur par Mathieu Bénézet

Seghers, 1981

dimanche, 14 juillet 2013

Mathieu Bénézet, "Résumant ma tristesse" — 7 février 1946 - 12 juillet 2013

« n’y pense pas cette morte baisers

petites bras

douleur disaient tes mots tu n’écris

pas tout le monde a

des accidents aujourd’hui il y a

une mère

dans toute parole et enfant

n’y pense pas ne dis

pas j’ai quitté d’habiter


 

et pour le cœur

c’était nous

 


cette année vous mourrez de froid

cendres,

cendres cette légèreté du cœur


 

c’est un rêve d’un autre hiver où je crus

dormir et je pleurais, va

séparer fut léger — tendre

neige tendre (et je pleurais)

 

ce rêve où tu pleuras (et je dormais)

va,

ce fut un rêve noir hiver


 

résumant ma tristesse

noir poème tel qu’on peut rencontrer

des tombes qui veux me blesser d’écrire »

 

 Mathieu Bénézet

Résumant ma tristesse

avec quatre sérigraphies en deux noirs de Raquel

4 exemplaires sur Japon nacré, 40 exemplaires sur vélin de Rives

à Passage, 1981

repris in Le Travail d’amour, Flammarion, 1984