UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

ossip mandelstam

  • Ossip Mandelstam, « Sur la terre vide, boitant… »

    Mand-foto-2.jpg

     

    « Sur la terre vide, boitant sans le vouloir

    de son pas inégal et plein de douceur,

    elle devance un peu sa véloce compagne

    et l’ami juvénile au presque même âge.

    C’est une liberté contrariée qui l’attire,

    où l’infirmité puise l’inspiration,

    et il peut arriver qu’un lucide soupçon

    désire dans sa démarche se suspendre :

    parce que nous jouissons d’un vrai jour de printemps —

    première mère d’une voûte tombale,

    et que cela éternellement recommence.

     

    II

    Femmes, des parentes de la terre humide,

    et chacun de leurs pas est sanglot sonore,

    vocation d’escorter les ressuscités,

    aussi, les premières, d’accueillir les morts.

    Exiger d’elles caresse est sacrilège,

    d’elles se séparer excède nos forces.

    Ange aujourd’hui et demain ver dans la tombe,

    et après-demain plus que linéaments.

    Ce qui fut ­— fut un pas ­—  est inaccessible.

    Immortelles les fleurs. Sans faille le ciel.

    Tout ce qui sera n’est rien qu’une promesse. »

    4 mai 1937

     

    Ossip Mandelstam

    Cahiers de Voronej

    Traduit du russe et préfacé par Jean-Claude Schneider

    Notes et commentaires par Anastasia de La Fortelle

    suivi de : L’exil à Voronej par Natalia Chtempel

    bilingue

    Le Bruit du Temps,  2018, 2026

  • Ossip Mandelstam, « Le Timbre égyptien »

    ossip mandelstam,le timbre égyptien,christian mouze,olivier gallon,odile des fontenelles,la barque

    © Moïsseï Nappelbaum, 1927

     

    « Les livres fondent comme des glaçons apportés dans la chambre. Tout se réduit. Toute chose me semble un livre. La différence entre un livre et un objet ? Je ne connais pas la vie : elle m’a été substituée quand j’ai appris le craquement de l’arsenic sous les dents de l’amoureuse française à chevelure noire, la petite sœur de notre orgueilleuse Anna.

    Tout se réduit. Tout fond. Et Goethe fond. Nos délais sont courts. Figée dans son fourreau glacial, la poignée glissante d’une épée exsangue et fragile refroidit la paume.
    Mais la pensée, telle l’acier tortionnaire des patins Nourmis, glissant autrefois sur la glace bleue et saupoudrée, la pensée, elle, n’est pas émoussée.

    Ainsi les patins, fixés aux bottines informes des enfants, se confondent avec des sabots américains à lacets : ce sont des lancettes de fraîcheur et de jeunesse, et les vieilles chaussures entraînant leur joyeux poids se métamorphosent en splendides restes d’écailles de dragons sans nom ni prix.

     

    C’est toujours plus difficile de feuilleter les pages d’un livre gelé, relié en forme de hache à la lueur d’une lampe à pétrole.
    Vous, réserves de bois – noires bibliothèques de la ville – nous lirons encore, nous regarderons encore. 

     

    Quelque part sur la Podiatcheskaïa se trouvait cette célèbre bibliothèque d’où, par paquets, on emportait vers les datchas des petits volumes bruns d’auteurs russes et étrangers, aux pages de soie usée et contagieuses. Des laiderons choisissaient les livres sur les étagères. À l’un – Bourget ; à un autre – Georges Ohnet ; à un autre encore – quelque chose du saint-frusquin littéraire.

    En face, il y avait un corps de pompiers aux portes hermétiquement closes et une cloche sous son chapeau de champignon.

    Certaines pages avaient une transparence de pelure d’oignon.

    Elles portaient la rougeole, la scarlatine, la petite vérole.

    Sur le dos de ces livres de villégiature, sans cesse oubliés sur la plage, s’éternisaient les pellicules dorées du sable marin : tu secouais, elles réapparaissaient toujours.

    Parfois il en tombait le minuscule sapin gothique d’une fougère aplatie et fanée, parfois une fleur nordique sans nom, transformée en momie.

    Incendies et livres – c’est très bien.

    Nous regarderons encore et nous lirons. »

     

    Ossip Mandelstam

    Le Timbre égyptien (1927)

    Traduit du russe par Christian Mouze

    Pré-texte d’Olivier Gallon

    Postface d’Odile des Fontenelles

    La Barque, 2017

    http://www.labarque.fr/