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lundi, 27 mai 2013

Anne-Marie Garat, « Nous nous connaissons déjà »

madonna+del+parto+particolare+2.jpg« La Madonna del parto, disait Enzo, tandis que nous roulions à grande vitesse sur l’autoroute nocturne, n’est certes pas la seule, mais une des rares qui présente ainsi la grossesse de la Vierge, encore tire-t-elle, dans les autres modèles, son manteau virginal sur son ventre ou y noue pudiquement la ceinture mariale, alors qu’ici elle l’expose avec orgueil au regard, mais assurément elle est la seule d’un format de fresque aussi monumental, d’une posture altière et mystérieuse telle qu’elle n’a pas manqué de saisir l’ingénieur venu d’Arrezo, à la fin du xixe siècle, inspecter un vieux puits du village et qui, en cette occasion, la redécouvrit par hasard, négligée puis oubliée qu’elle était dans son sanctuaire, presque aussitôt que peinte par Piero, en dépit de sa grande réputation, cependant elle y demeura, à travers les vicissitudes du temps, épargnée par une destruction de l’édifice qui concerna la nef et non, providentiellement, le chœur où elle était peinte. On ne peut que s’étonner de la pérennité miraculeuse de cette œuvre à la gloire de la maternité divine, même si l’on sait que les femmes venaient dès le haut Moyen Âge en pèlerinage à cet endroit pour avoir un enfant, soit que de très ancienne date un ruisseau proche, nommé Momentana, ait suscité la croyance profane en la fécondité instantanée de ses eaux de source, soit qu’une statue votive en bois de la chapelle ait relayé cette dévotion locale, et la mère de Piero était elle-même originaire de ce village, mais on ne sait si celle-ci inspira le peintre ou bien la longue tradition du lieu, ainsi les hommes perdant les raisons qu’ils ont de croire reportent-ils de manière immémoriale la ferveur de leur espérance sur des objets qu’obscurément ils savent dignes d’elle. Quelles que soient les fictions, les légendes ou les rêveries qu’ils engendrent, que ce soit le ruisseau, la Vierge de bois ou la mère de Piero, la maternelle puissance d’une prière est constante en ce lieu depuis des siècles. Surtout, disait-il encore, elle a ce geste sans pareil, qui a tant fait couler d’encre, par lequel elle désigne ostensiblement la place de sa maternité, les doigts de sa main droite bizarrement disposés, en une prise paradoxale, qui à la fois écarte et referme, désigne et confisque la fente que son ventre gros d’enfant ouvre sur un jupon blanc, devant lequel nous sommes comme les petits enfants posant, dans leur besoin acharné de connaissance, avec ingénuité, avidité et constance, sans toujours la formuler, la plus vieille question de notre humanité : d’où viennent les enfants, de même que sous des formes de pensée dissidentes nous spéculons et bâtissons des équations apparemment lointaines qui reviennent pourtant à la même interrogation vitale, à laquelle nous avons trouvé les réponses de la raison sans en réduire l’énigme, et s’il y a toujours une mère pour désigner son ventre, la paternité reste sans solution, insolubles la conception et ses voies spirituelles. C’est le génie de Piero que d’avoir résumé dans cette œuvre ce que toute une vie s’épuise à formuler, en une image d’art qui comme toute image d’art n’est que la place où s’absente le monde pour se représenter. bourne148_parto_0397.jpgMais plus encore que la main de la Madone c’est son regard pathétique qui donne la direction, disait Battistini, ce regard oblique et baissé qu’on connaît aux Vierges de la Renaissance, Piero en a trouvé ici l’expression sublime, car ce qui bombe sa paupière, alourdit son arche sur le globe oculaire, le savent les neurologues, c’est l’action des nerfs proprement “pathétiques”, l’unique paire des nerfs crâniens, parmi les douze qui commandent les muscles de l’œil, les seuls à avoir pour fonction de contrôler cette position du regard oblique, intense, porté vers le bas et sans objet que de désigner, dans le même axe chez les Vierges de Memling comme de Lorenzetti, cette place ineffable de soi, qui est le secret de la gestation, le secret de l’incarnation, vers lequel il plonge comme dans l’insondable de l’âme, regard d’absence au monde et si pénétrant qu’à éviter le nôtre il nous invite plus instamment à y méditer, à entrer dans le tragique imaginaire maternel. D’intuition les peintres, bien avant les anatomistes, ont compris que ce regard pathétique absorbe le cercle optique de l’horizon terrestre et le focalise en un seul point, d’attente et de remémoration, disait la voix de Battistini, assourdie par le ronronnement du moteur et le chuintement d’un coulis d’air dans un interstice de vitre baissée qui colmatait mes oreilles et appesantissait mes paupières comme dans les instants qui précèdent l’endormissement, et je me suis demandé plus tard s’il m’avait vraiment raconté tout cela, ou si ma pensée, vagabondant tandis qu’il parlait, accompagnait son discours d’un songe éveillé, où me devenaient intelligibles les sensations confuses et violentes du bref instant passé devant la Madonna del parto, et sur la petite route du domaine devant le paysage de la Résurrection qui, rassemblant ce que j’ignorais savoir de moi-même ce soir-là, et comme le disait Laura devant le monument aux morts du village désert, m’avait fait sauter le pas, et commencer à vouloir me souvenir. Ainsi, disait peut-être encore la voix sourde de Battistini, les hommes savent-ils que toute création exige un lieu retiré de songerie sauvage où ne s’opposent plus, mais s’échangent et se marient, la raison logique et l’intuition, se fabriquent les opérations imaginaires par lesquelles ils consolent, à défaut de guérir, la désespérante condition humaine, aussi le regard oblique et bas de la Madonna del parto donne-t-il à qui entre là, si ignorant ou savant soit-il, dans ce sentiment mêlé d’angoisse et de paix, la conviction qu’elle parle sa langue intime à tout un. »

 

 Anne-Marie Garat

 Nous nous connaissons déjà

 Coll. Un endroit où aller. Actes Sud, 2003

 Rééd. Babel n° 741, 2006

 

 

Troisième page consacrée à la Madonna del Parto

de Piero della Francesca.

jeudi, 23 mai 2013

Christian Garcin, « Piero ou l’équilibre »

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« J’aime ces visages. Il y a dans celui de la Marie-Madeleine de la cathédrale d’Arezzo une sensualité un peu hautaine qui force l’attention. Les cheveux sont encore mouillés d’avoir lavés les pieds du Christ. Ils tombent un à un sur les épaules. Le corps est robuste. De sa main droite Madeleine soutient un pan de son manteau. C’est un rouge chaud qui domine, le rouge du manteau et celui, ténu, de la chair.

Ailleurs, un visage et un geste similaires. Deux anges en miroir écartent les pans d’un baldaquin damassé sous lequel se détache la Madonna del Parto, la Vierge de l’enfantement. Cette Vierge fur longtemps l’objet d’un pèlerinage annuel de la part de femmes enceintes, ou désireuses de l’être. Toujours ce visage sain, hautain, réfléchi. La robe bleue est entrouverte. Tandis qu’elle nous fixe, elle montre de sa main droite la fente de la robe, sous laquelle l’Enfant croît à l’abri du monde.

Pour cette représentation de la divine maternité, on dit que Piero aurait choisi le visage de sa propre mère. C’est à peu près celui de Marie-Madeleine. “Un pur moment de noblesse paysanne” écrivait Longhi. Toutes deux sont vierges d’inquiétudes et rayonnent d’une calme solennité. Une autre Vierge exprimera la même dignité, et de ses deux mains accueillera les dévots sous un manteau bleu, autour d’une robe rouge. Cet élargissement du geste avait permis à Piero de résoudre l’épineux problème du fond doré imposé par les commanditaires de l’œuvre : le manteau ainsi écarté revêtait la fonction d’une abside et rassemblait les fidèles à l’intérieur d’un espace réel. Il s’agit de la Vierge de la Miséricorde, peinte vers 1460 à Borgo San Selpolcro. Les visages des dévots sont peints sous plusieurs angles. On dit que l’un d’eux, que l’on voit de face à droite de la Vierge, serait un autoportrait de Piero della Francesca.

La Madonna del Parto, Marie-Madeleine, la Vierge de la Miséricorde : les trois visages témoignent d’une même vigueur hautaine et sensuelle. Les gestes, les moues, les attitudes se répondent. Il est possible que Francesca mère de Piero, disparue en 1460, ait été un modèle. Il est possible aussi que Piero n’ait jamais su que sa mère lui était un modèle. Il est même possible que toujours nous ne peignions, écrivions, composions, qu’autour des mêmes visages d’enfance, des mêmes terreurs, des mêmes émois rejetés dans les limbes de nos mémoires. Peut-être ne cessons-nous de rêver qu’une femme de ses cheveux nous frotte les pieds, une femme dont le visage serait comme le reflet d’un visage lointain. Peut-être sommes-nous à la fois l’être qui croît sous le manteau d’une vierge et les fidèles rassemblés sous ce même manteau. La vierge alors fait signe, ouvre ses bras, et nous courons nous agenouiller — car l’agenouillement est la position verticale la plus proche du blottissement, et le blottissement la seule position vivable de toute éternité. »

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Christian Garcin

 Piero ou l’équilibre

 L’Escampette, 2004


 

Deuxième page consacrée à la Madonna del Parto

 (& un peu plus) de Piero della Francesca.

 

mardi, 21 mai 2013

Michaël Glück, « L’Enceinte »

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« Elles ont paupières lourdes comme des céréales, toute l’eau du paysage dans les yeux, ce voile du regard qui épouse la montée des brumes. Elles sont épouses des eaux, elles, les fertiles, les fécondes. Elles ne disent pas la Peinture, elles vivent ; elles ne commentent pas l’œuvre, elles œuvrent, elles ouvrent, elles s’ouvrent vers les mots venus du dehors, elles s’ouvrent au texte qui s’est écrit au-dedans dans cette matière de la langue. Elles ne disent pas la géométrie reflet de la cosmométrie, elles ne mesurent pas la terre, elles sont la terre et comptent les mois et les jours, l’éclosion des mots dans le ventre. Elles savent, d’une mémoire aussi sûre que les engendrements, l’épiphanie de la langue ; en elles toute langue est annonce. Le ciel est muet pour que parlent les corps. Elles ne s’interrogent pas sur la virginité, moins encore sur l’Immaculée Conception. Elles ont couru, jeunes filles, avec les jeunes gens de ce village ou des villages voisins, le long des rives du Cerfone, elles s’y sont baignées avec eux selon un rite très ancien. Elles ont parlé pour que les mots de l’amant viennent en elles. La pureté, l’impureté de la conception ne les préoccupent pas. Elles ne lisent pas la Madonna del Parto comme un traité de la Cité de Dieu. Elles sont la Cité qui s’accroît entre deux anges dont les couleurs se croisent ; le bien, le mal. La main gauche patiente sur la hanche, de ce même geste qu’elles ont entre le labeur du corps et les travaux des champs. Elles portent, elles aussi, la sainteté comme un panier sur la tête. Elles sont altières, sans être jamais hautaines. Celle qui marche, la Gradiva, pèse de son poids d’eau debout dans le sillon ; elle est la Gravida.

Regarde-moi, dit-elle. Vois d’où tu viens, de quelle beauté tu as pris jours et nuits. Ta tête est mémoire du ventre. Souviens-toi. »

 

 Michaël Glück

 L’Enceinte

 Cadex, 1993, rééd, 2010

 

Première page consacrée à la Madonna del Parto

de Piero della Francesca.