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lundi, 20 mars 2017

Pierre Bergounioux, « Le Grand Sylvain »

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Pierre Bergounioux dans La Capture de Geoffrey Lachassagne

 

« Il y a une dernière chose qu’on peut envier aux insectes, outre la cuirasse, les cœurs épars, la science innée, la stupeur : c’est la patience. Ils sont un siècle et demi à cheminer par monts et par vaux, perdus dans les forêts de l’herbe, la nuit, cherchant le passage, le tablier des ponts et on voudrait qu’ils soient là, dans l’instant, parce qu’on a cet instant et la prétention, avec ça, d’acquitter une créance qui court depuis le commencement. Le temps passe. L’instant s’achève et tout ce qu’on trouve, c’est de reprocher au gosse, au vrai, qu’on a traîné avec soi, d’être assis, bras ballants, sur une souche, à ne pas chercher. On lui en veut de ne pas déférer à l’injonction du gosse fictif que ses yeux ne sauraient déceler dans l’après-midi blême alors qu’il devrait être manifeste, aux nôtres, qu’il n’y est pas, pour lui, pas encore, puisqu’il est un gosse, un vrai. Si l’on était raisonnable, on se rendrait à l’évidence. On verrait. On accepterait. On se tairait. Au lieu de quoi on adresse des paroles amères à quelqu’un qui n’a rien fait. On veut le charger d’une part de la vieille dette qu’on a contractée. Finalement, c’est une querelle de gosses, même si l’un des deux n’est plus visible et c’est celui-ci, en vérité, qu’il faudrait chapitrer sur son acrimonie, sa mauvaise querelle, son incurable faiblesse. »

 

Pierre Bergounioux

Le Grand Sylvain

Verdier, 1993

Réédition avec le dvd La Capture de Geoffrey Lachassagne, La Huit/Verdier, 2017

http://www.docsurgrandecran.fr/film/capture

mercredi, 06 avril 2016

Pierre Bergounioux, « Signes extérieurs »

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photogramme du film Vies métalliques d'Henry Colomer

 

 « Quel âge puis-je avoir lorsque je désespère d’entendre jamais rien à l’affaire puisque nul ne semble autrement avancé, et certainement pas les adultes chargés de nous édifier ? Douze ans, treize ? Adopter leurs vues, suivre leurs directives, c’est se perdre à coup sûr. Le moment venu, on leur ressemblera. Plutôt périr. C’est ce que l’année suivante m’a fait envisager. Je me suis surpris à répertorier les échappatoires, la rivière, une tour à usage administratif haute d’une quinzaine d’étages qui sortait de terre, le rail, dans une courbe, à l’entrée d’un tunnel, sur les hauteurs, où j’avais découvert un chien coupé en deux par un train.

Une mauvaise fée m’avait fait ignorant, conscient de l’être, et, pour faire bon poids, peut-être, sec et laid. Une autre, bien plus cruelle, tout compte fait, m’avait laissé entrapercevoir des choses très précieuses et belles. La première, c’était l’explication approchée de ce qui se passait, n’allait pas, et la raison pour laquelle nous en étions privés. La laideur, je n’ai pas eu à chercher. Elle m’a sauté, comme en retour, à la figure lorsqu’une troisième fée a fait surgir d’un coup de baguette la plus accomplie jeune fille qu’on ait vue sur la terre et ce dont je me souviens, surtout, c’est de ma révolte, de mon accablement. Ce n’était donc pas assez de soucis, de peine ! On aurait pu m’épargner ça, vraiment ! »



Pierre Bergounioux

Signes extérieurs

Dessins de Philippe Cognée

Fata Morgana, 12 novembre 2015