Ossip Mandelstam, « Sur la terre vide, boitant… »

« Sur la terre vide, boitant sans le vouloir
de son pas inégal et plein de douceur,
elle devance un peu sa véloce compagne
et l’ami juvénile au presque même âge.
C’est une liberté contrariée qui l’attire,
où l’infirmité puise l’inspiration,
et il peut arriver qu’un lucide soupçon
désire dans sa démarche se suspendre :
parce que nous jouissons d’un vrai jour de printemps —
première mère d’une voûte tombale,
et que cela éternellement recommence.
II
Femmes, des parentes de la terre humide,
et chacun de leurs pas est sanglot sonore,
vocation d’escorter les ressuscités,
aussi, les premières, d’accueillir les morts.
Exiger d’elles caresse est sacrilège,
d’elles se séparer excède nos forces.
Ange aujourd’hui et demain ver dans la tombe,
et après-demain plus que linéaments.
Ce qui fut — fut un pas — est inaccessible.
Immortelles les fleurs. Sans faille le ciel.
Tout ce qui sera n’est rien qu’une promesse. »
4 mai 1937
Ossip Mandelstam
Cahiers de Voronej
Traduit du russe et préfacé par Jean-Claude Schneider
Notes et commentaires par Anastasia de La Fortelle
suivi de : L’exil à Voronej par Natalia Chtempel
bilingue
Le Bruit du Temps, 2018, 2026