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  • Alberto Manguel & Claude Rouquet, « Ça & 25 centimes »

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    « — CR. Il y a deux démarches différentes. Il y a ce que tu expliques bien, que tu dénonces d’une certaine façon, l’éditeur qui exige de l’auteur un produit manufacturé qui correspond à la demande du marché à un moment donné. Alors, il va lui dire : “Il y a trop de pages, il n’y en a pas assez, etc.” Et puis, il y a l’éditeur qui parle avec l’auteur, qui éventuellement donne des avis, voire même des conseils, mais en dehors des contraintes commerciales.

    – AM. Dans notre relation d’auteur à éditeur, je pense que ce que tu dis très souvent est essentiel. Tu n’es pas un éditeur abstrait, tu es l’éditeur de L’Escampette et L’Escampette publie certains livres et ne publie pas d’autres livres. Ce n’est pas que ces autres ne seront pas publiés ou ne sont pas bons, c’est tout simplement que ce ne sont pas les livres que Claude Rouquet choisit pour L’Escampette. Donc, sachant cela, le dialogue est beaucoup plus facile. Il est évident que tu vas aimer certaines choses que je n’aime pas et vice versa… Tandis qu’avec certains éditeurs c’est contraignant. Ils ne disent pas “C’est moi qui n’aime pas !”, mais : “Ceci est mauvais, ceci est bon !” Je pense qu’il est essentiel de revenir à cette double liberté. Celle de l’éditeur de choisir et celle de l’écrivain d’écrire ce qu’il veut ! Bien que Borges disait qu’un écrivain n’écrit que ce qu’il peut !

    On arrive à un point très important, sur lequel j’insiste à chaque fois que je dois parler de ce thème, qui est que la littérature n’est pas une histoire de réussite. Ni la littérature ni l’art en général, ni les activités intellectuelles créatives en général. La réussite n’a pas sa place dans le monde de l’art. Au contraire, c’est ce que nous appelons les erreurs qui font pousser, qui portent en avant l’imagination. On peut dire : “Ça c’est raté. Ce n’est pas du tout ce que je voulais faire mais je l’ai réalisé quand même.” Et il a quelque chose derrière qui fait que cette création a son importance ! Évidemment, ce raisonnement va à l’encontre de toute démarche commerciale ! Il est essentiel, je me répète, d’insister à chaque occasion : “La réussite ne m’intéresse pas !” Le concept en lui-même est inadmissible dans le monde de l’art. Nous pouvons nous en sortir en trichant. Par exemple, on dit que Le Nom de la Rose, ce livre qui se vend si bien, est une réussite. Il est bien écrit, c’est un roman bien construit. Et on oublie bien sûr que Eco a écrit une narration compliquée sur le Moyen Âge avec des citations en latin. Quelque chose qu’on décrirait aujourd’hui à un éditeur pour se faire traiter de fou ! Donc il faut tricher. Il faut essayer de convaincre l’éditeur que c’est quelque chose qui peut se vendre. »


    ÇA & 25 centimes

    Conversations d’Alberto Manguel avec un ami

    L’Escampette, 2009


    Vingtième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

  • Alexis Pelletier, « Comment quelque chose »

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    « Je regarde la nuit

    les nuages et je ne sais pas ce qui tremble

    au lointain

    les arbres ou le désir

    et je ne sais pas te répondre

    je ne sais pas dans le monde ce qui est possible

    et comment l’affirmer

    il y a c’est sûr une obligation

    dans les mots

    celle d’une écoute

    il y a toujours la crainte que celle-ci

    ne rende sourd à d’autres ouvertures

    il y a aussi la volonté d’être avec

    les mots dans l’acceptation du monde

    et de toutes ses horreurs

    ou plus exactement le fait que le refus

    soit une part prégnante de l’acceptation

    d’être au monde avec la volonté

    de chanter celle-ci

    par des rythmes inégaux ou non

    en suivant le vol des oiseaux

    les jardins de Chaumont-sur-Loire

    les poèmes d’Anna Akhmatova

    ceci même qui fait que chaque mot

    est une ouverture

    une chance plus vaste que le monde lui-même »

     

     Alexis Pelletier

    Comment quelque chose suivi de Quel effacement

    L’Escampette, 2012

     

    Dix-neuvième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

    Demandez le programme : http://www.livre-poitoucharentes.org/fichiers/Escampette_programme_mai-2013.pdf

    Dernière minute Julie Proust-Tanguy ne sera pas des nôtres. Nous le regrettons et lui souhaitons le meilleur.

  • Allain Glykos, « Aller au diable »

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    Allain Glykos – le crétois de Talence comme ils disent au football –, nous donne depuis bientôt vingt ans régulièrement de ses nouvelles et, le plus souvent, par les bons soins de Claude Rouquet l’éditeur de l’Escampette qui a quitté Bordeaux pour le calme et les paysages de la Vienne.

    L’œuvre se fabrique ainsi sous nos yeux, sur le thème – souvent – de la famille, des rapports aux autres, aux siens, aux proches. Ainsi de Parle-moi de Manolis, du Silence de chacun, d’À proprement parler, de Faute de parler… avec cette persistance d’expressions communes dans le titre. Aller au diable en est une belle. Le plus terrible avec Allain Glykos c’est qu’en prenant l’expression au pied de la lettre justement, il en tire la substantifique moelle pour nous montrer ce que nous sommes – et dont il ne s’exclut pas, loin s’en faut.

    Donc, Aller au diable. Allons-y.

    Antoine – ou François, ou Gustave, mettons–, fils d’Étienne cafetier et gendre de cafetier à l’enseigne du Petit Paris, admirateur de Paul Lafargue et de Jules Guesde,  précurseur de l’ascenseur social – tout ceci se passe fin XIXe, début XXe –, peseur de mots comme pas deux et père ambitieux… Antoine, donc, est un petit gars formidablement intelligent, qui aime bien les gambettes des clientes – et même des clients, il n’y aurait rien de sexuel là-dedans – au point de les reconnaître au premier coup d’œil, un petit gars qui passe des heures à diriger des colonnes de fourmis, à contrarier leur progression – le voilà « commandant des fourmis ».

    Les ambitions de papa, envoies Antoine au Lycée, à l’internat. Il a le soutien de l’instituteur, certes, mais il perd les jambes, les chaussures, les fourmis, et comme il est fort en thème – comme on dit –, il se taille une bien mauvaise réputation auprès de ses condisciples, fils de bourgeois pour l’essentiel – « Pour qui il se prend ce fils de cafetier ! ». 

    Il obtient son bac – la fiertié de papa ce jour-là… – l’année du cuirassé Potemkine – ça nous met en 1905. Du passé faisons table rase – qu’ils chantaient ! –, voilà ce qui lui paraît évident, seulement voilà, lui il a lu ça chez Descartes. Faire table rase de tout ce qu’il avait appris dans ce maudit Lycée pour commencer. Faire tabula rasa.

    Et ça pour faire table rase, il va l’araser la table. Il part. Il laisse tout. Il marche devant lui. Il croise une femme – Madeleine, jeune et jolie, tirée à quatre épingles, enfileuse de perles de profession, spécialisée en couronnes mortuaires – elle le suit, comme un chien… comme un chien qui lèche la main de son maître. Il la possède sans joie, peut-être sans plaisir, il s’absente. Du monde, de lui-même. Il n’est plus là. Il marche, il marche, il va au diable.

    Dans les marais de Charente-Maritime, il croise un Courbet sur le motif, il colle de plus en plus à la vase, il s’y enfonce, Cet ensauvaginement, cet oubli – oublier devient le vrai moteur de son existence –, cette marche éperdue dans les crassats comme autant de charniers – allusion nette à la série de photographies de Jean-Luc Chapin sur des champs de tournesols dévastés –, avec les mots et les livres comme pires ennemis, devient une quête absolue du vide, alors que Madeleine elle, dans les mêmes pas, est engagée dans une éperdue quête du plein, du savoir.

    Ce roman, rompt, paradoxalement beaucoup moins qu’il pourrait paraître, avec l’œuvre antérieure. Pour la première fois sans doute Allain Glykos tient les siens à distance et cette façon de faire le révèle peut-être encore plus, encore mieux. Cette œuvre là est-elle le début de quelque chose, la fin de quelque chose… en tous cas, elle montre, comme jamais, à quel point Allain Glykos est un écrivain de premier plan qui demande à ses lecteurs toute leur attention. Pour la première fois, également, la portée politique du travail d’écriture d’Allain Glykos est nette et sans arrière-pensée. « Le soleil n’a que la largeur d’un pied d’homme » dit Héraclite, Glykos et Antoine en sont la preuve noire et rouge. « Je vais où je suis, je suis où je vais. » Oui.

     Claude Chambard


     Allain Glykos

     Aller au diable

    L'Escampette

     14x20,5 ; 128 p. ; 14 € ; isbn : 978.2.914387.90.3

    Cette recension a paru originellement dans Lettres d'Aquitaine, en 2007



    Dix-huitième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette

  • Albert Ostermaier, « Heartcore et autres poèmes »

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    effacer le message

     

    « bien sûr que tu me manques

    tes coups de langue à distance

    les chocs du vibrateur dans ma

    main quick rapide le sex téléphone

    déchainées des salves de

    caractères combien j’aimais prêter

    mon flanc & te re-mailer le message

    même si totalement pétrifié je

    demeurais là planté au milieu

    d’entraînantes dames de cœur qui de par

    leurs regards outragés et rouges de colère

    ne furent pas sans voir comment je

    m’arrachais à leurs serres &

    mes doigts comme pris de délire

    enrageaient sur les touches pressaient

    si rude le plastique comme si c’était

    une part de toi que je frôle comme

    si je pouvais te serrer de

    très près avec mes lestes

    messages d’amour & ne devrais

    point me pencher par-dessus ma

    banane & attendre que du

    ciel elle décharge le prochain

    salut on n’en parle plus bien sûr

    que je dois l’effacer »

     

    Albert Ostermaier

     Heartcore et autres poèmes

     traduit de l’allemand par Philippe Henri Ledru

     L’Escampette, 2000

     

    Dix-septième page pour fêter les vingt ans de L’Escampette