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jeudi, 28 avril 2016

Alexandre Bergamini, « Quelques roses sauvages »

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© alexandre bergamini

 

« À Westerbork, le passé du camp est noyé dans les marais, l’humidité et la décomposition en hiver, resurgit en poussière avec la sécheresse et le vent d’été. La recherche scientifique s’appuie fondamentalement sur la recherche de la disparition et des traces. Les étoiles laissent des empreintes digitales dans l’atmosphère, un spectre et une ligne de calcium ; des raies de résonance de calcium perdurent. Une partie de notre calcium s’est formée après le Big Bang. Ce calcium constitue nos os, il est l’histoire de notre origine ; forgés d’un calcium d’étoile, notre squelette, nos ossements, protéines du choc sont des cellules vieilles de quinze milliards d’années, particules de cosmos. Nous partageons le Big Bang, sa force de destruction et de création. Nous portons en nous l’univers. Notre corps le contient, sa naissance, sa disparition.

La Shoah en faisant disparaître des millions de personnes a crée une sorte de trou noir astral dans le temps, dans la mémoire de l’humanité. Une noirceur si dense qu’elle irradie.

La mémoire a une force de gravité, une gravité de fer, d’aimantation, d’attraction terrestre. La gravité est au commencement de toute société. Aucune ne peut se construire sur la base de l’oubli du passé. Aucune ne peut perdurer sur la fondation d’un tri sélectif de la mémoire, d’un sable mouvant, sur des flous et des trous noirs, sans aller à sa perte.

En astronomie, un trou noir crée le vide autour de lui à cause de son insatiable voracité. Se coupant graduellement de toute source de vie, franchissant un rayon de non-retour, la brillance décline et s’éteint.

Tout commence par un individu. La conscience de l’homme se trouve dans les os et la cendre. »

 

Alexandre Bergamini

Quelques roses sauvages

Arléa, 2016

samedi, 23 avril 2016

Pascal Quignard, « Critique du jugement »

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© : cchambard

 

« En 1993 je me souviens avoir senti physiquement, de façon progressive mais physiquement, ma pensée s’émanciper de la faculté de juger. Noein se disjoignait de krinein. D’étranges muscles s’assouplirent. Je vis soudain clairement la Urteilskraft en action : en train de mener toutes ses guerres, guerres d’intégration, conflits d’honneur, guerre morale, guerre de religion, guerre de goût, guerre de classe (guerre faite précisément au nom d’un goût précisément dit “de classe”, classicus, classique).

Le jugement, fait d’opinions, est communautaire, c’est-à-dire linguistique, dialogique, fratricide. Le jugement est vigilance.

Attention : “Attention !”.

Il sépare, discrimine, hiérarchise, montre du doigt, exclut, tourne le pouce. C’est cette modalité de la pensée collective (judicare, krinein) que je me résolus finalement à quitter. C’était le printemps. C’était le mois d’avril. Je traversais le pont qui mène au Louvre à rebours gagnant la rue de Beaune. Je privilégiais soudain la pensée au sens plus ancien, plus radical, plus originaire, de noèsis. Pensée qui cherche la trace. Qui suit à la trace la proie qu’elle ignore et dont son flair est si curieux dans l’invisible. Veillance infiniment souple qui rêve son désir. Noein est ce museau qui re-cherche, individuellement, de vestige en indice. Yeux fermés. Étrange attention inattentive qui va jusqu’à franchir la limite de la contemplation elle-même dans l’extase (c’est le théorétique chez Aristote, c’est l’extatique chez Loggin le Rhéteur, c’est la nuit de l’âme chez Jean de La Croix). Je quittais la lecture consciente, appliquée, jugeante pour la lecture insconsciente, œuvrante, voyageante. Un autre mode de vie se cherchait dans l’habitude jusque là orientée et monotone des jours. Je poussais la porte du bureau de mon ami Antoine Gallimard et lui disais adieu. Je prévins trois amis par téléphone. Aussitôt l’Agence France-Presse distribua la nouvelle et on ne me vit plus. »

 

Pascal Quignard

Critique du jugement

Galilée, 2015

 

ce 23  avril 2016, bon anniversaire Pascal

lundi, 18 avril 2016

Rose Ausländer, « Été aveugle »

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« Enfance I

 

Il y a de cela bien des anniversaires

du temps où nos parents

autorisaient les anges

à dormir dans nos petits lits —

oh oui mes chéris

la vie alors était douce

 

Le moindre recoin

cachait un miracle :

forêt de lutins montagne en massepain

éventail dans lequel le ciel

était rangé plié

 

Oh oui mes chéris

nous avions alors beaucoup d’amis

Riches nous pouvions nous permettre

de faire don d’une étoile

d’une île

ou même d’un ange

 

Il y a de cela bien des anniversaires

quand la terre était encore ronde

(pas anguleuse comme maintenant)

nous tournions autour

sur des patins à roulettes

d’un seul élan

sans reprendre souffle

 

Oh oui mes chéris

au pays d’il-était-une-fois

la vie alors était douce

 

Nos parents s’envolaient avec nous

dans l’éventail étoilé

nous offraient des billets pour le pays des délices

et nous encourageaient

à faire don du monde »

 

Rose Ausländer

Blinder Sommer / Été Aveugle

avec 3 gravures de Dadao

Traduit de l’allemand (bilingue) et présenté par Dominique Venard

Æncrages & co., 2010 (édition originale 1965)

mardi, 12 avril 2016

Walter Benjamin, « Lettres sur la littérature »

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« Céline publie un livre sous le titre Bagatelles pour un massacre – pas moins frappant que Mort à crédit. Les trois tentatives malheureuses que j’ai faites pour lire ce dernier m’ont servi d’avertissements. Depuis, je me demande s’il n’y a pas un nihilisme spécifiquement médical, provenant des expériences que fait le médecin dans sa salle d’anatomie et d’opérations, où la philosophie le laisse seul depuis cent cinquante ans (La Mettrie était encore à ses côtés à l’époque des Lumières) à composer des vers désolants devant les ventres et les crânes ouverts ? Ce nihilisme médical par lequel Céline fait parfois penser à Benn*, n’est-il pas devenu une position de réserve du fascisme ? Je me rends compte que Bagatelles pour un massacre, l’ouvrage le plus récent, est en ce moment le pamphlet antisémite le plus foisonnant et le plus insultant que possèdent les Français. Je me souviens encore des réticences avec lesquelles vous aviez apprécié l’auteur parfois très doué du Voyage au bout de la nuit. J’étais d’accord avec vos réticences. Elles n’étaient comme vous le voyez, pas superflues. Dans le cas où vous le jugeriez nécessaire, je m’occuperais du livre dans la revue. Que cela soit opportun, il est difficile de m’en rendre compte d’ici. »

 

* L’écrivain allemand Gottfried Benn (1886-1956) qui soutient le national-socialisme à ses débuts.

 

Walter Benjamin

Lettres sur la littérature

Edition établie et préfacée par Muriel Pic,

traduite de l’allemand avec Lukas Bärfuss

Zoé, 2016

mercredi, 06 avril 2016

Pierre Bergounioux, « Signes extérieurs »

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photogramme du film Vies métalliques d'Henry Colomer

 

 « Quel âge puis-je avoir lorsque je désespère d’entendre jamais rien à l’affaire puisque nul ne semble autrement avancé, et certainement pas les adultes chargés de nous édifier ? Douze ans, treize ? Adopter leurs vues, suivre leurs directives, c’est se perdre à coup sûr. Le moment venu, on leur ressemblera. Plutôt périr. C’est ce que l’année suivante m’a fait envisager. Je me suis surpris à répertorier les échappatoires, la rivière, une tour à usage administratif haute d’une quinzaine d’étages qui sortait de terre, le rail, dans une courbe, à l’entrée d’un tunnel, sur les hauteurs, où j’avais découvert un chien coupé en deux par un train.

Une mauvaise fée m’avait fait ignorant, conscient de l’être, et, pour faire bon poids, peut-être, sec et laid. Une autre, bien plus cruelle, tout compte fait, m’avait laissé entrapercevoir des choses très précieuses et belles. La première, c’était l’explication approchée de ce qui se passait, n’allait pas, et la raison pour laquelle nous en étions privés. La laideur, je n’ai pas eu à chercher. Elle m’a sauté, comme en retour, à la figure lorsqu’une troisième fée a fait surgir d’un coup de baguette la plus accomplie jeune fille qu’on ait vue sur la terre et ce dont je me souviens, surtout, c’est de ma révolte, de mon accablement. Ce n’était donc pas assez de soucis, de peine ! On aurait pu m’épargner ça, vraiment ! »



Pierre Bergounioux

Signes extérieurs

Dessins de Philippe Cognée

Fata Morgana, 12 novembre 2015