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samedi, 17 février 2018

Idea Vilariño, « Ultime anthologie »

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DR

 

« La nuit

 

La nuit ce n’était pas le rêve

c’était sa bouche

c’était son beau corps dépouillé

de ses gestes inutiles

c’était son visage pâle me regardant dans l’ombre.

La nuit c’était sa bouche

sa force et sa passion

c’était ses yeux graves

ces pierres d’ombre

qui roulaient dans mes yeux

c’était son amour en moi

une invasion si lente

si mystérieuse

 

* * *

Tu sais

 

Tu sais

tu as dit

jamais

jamais je n’ai été heureux comme cette nuit.

Jamais. Et tu me l’as dit

à l’instant même

où je décidais moi de ne pas te dire

tu sais

je me trompe sûrement

mais je crois

mais il me semble que c’est

la plus belle nuit de ma vie.

 

 * * * 

Chanson

 

Je voudrais mourir

tout de suite

d’amour

pour que tu saches

comment et combien je t’aimais.

Je voudrais mourir

je voudrais

d’amour

pour que tu saches. »

 

Idea Vilariño

Ultime anthologie

bilingue

Traduiction de l’espagnol (Uruguay) et postface par Éric Sarner

Avant propos / Mots pour Ultime anthologie par Olivier Gallon

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/livres17.html

mercredi, 14 février 2018

Caroline Sagot Duvauroux, « Le Vent chaule »

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La Vierge de l'Annonciation ( 1474-1476), Antonello de Messine,

Galleria Regionale della Sicilia, Palerme

 

 

« La jeune lingère brassait des draps bleus et blancs comme le turban de la dame d’Ingres. Qu’elle est jolie quand son sourire embarque le visage et qu’elle se tourne à vous. N’est pas de ces lingères de roman qu’on culbute dans les remises et qui rient d’insolence comme la petite servante de Goya au coin du grand drap blanc. Riait pourtant la lingère aux voyous et aux princes qui passaient par là qu’elle croisait à vélo, sacoches pleines de linge et de provisions, de munitions, sur les lignes de démarcation. Et bien sûr qu’il y en eut, les lingères sont jolies dans leurs jupes fraîches et socquettes à sandales, jambes nues qui pédalent et pédalent en montrant des genoux. Hum se disent les vauriens en sifflant, hum se disent les princes en pleurant. Les princes n’ont pas droit aux lingères et les vauriens ont droit à tout mais pas longtemps et d’ailleurs les lingères sont habiles à s’enfuir dans leur rire.

Mais les lingères n’existent plus que dans le temps d’enfance contée. C’est pourquoi on retourne parfois dans ces temps découvrir semeurs et lingères et les tissus bleus sur les peintures qu’on voulait toucher, qu’on touche furtivement car les peintures des temps contés ne sonnent pas quand les petits vont toucher du doigt le bleu de Kandinsky pour savoir si ça colle ou si ça s’enfonce, ou celui de Van Gogh pour vérifier si ça gratte ou si ça dévore, et le bleu de la vierge d’Antonello pour que l’émerveillement demeure sur la pulpe du doigt comme un cœur de mésange à battre son petit tocsin. Et la peinture mine de rien tue les princes et la peinture se fait prince. Prince de gloire le vent de corbeau, prince de gloire le tendre vert battu de gris, prince de gloire la transparence d’une larme sur un visage supplicié.

Alors on épouse la turbulence et l’éclat. On oublie les princes maléfiques des romans qu’on aime tant, on grandit. On s’éloigne. On cherche les peaux aux endroits qu’on voit pas, on aime le rok’n’roll et la paix violente. On file chasser phrase à phrase une phrase. Ou bien en Camargue pour sous les sabots des chevaux la poussière d’éperdu. Ce qu’on voit : des salines et qu’il y a du rose sur un châtiment blanc. C’est fini pour un temps les romans, on chasse et on prend, tout prend la toile et c’est la provision de l’été. »

 

Caroline Sagot Duvauroux

Le Vent chaule suivi de l’Herbe écrit

José Corti, 2009

http://www.jose-corti.fr/titres/vent-chaule.html

16:49 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent