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mercredi, 01 juillet 2020

Guiseppe Bonaviri, « Harmonie »

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« Si – depuis le Timée de Platon jusqu’à saint Augustin et de ces derniers jusqu’à Kant et Newton – l’idée du temps nous conduit tout au long des siècles, au sentiment projectuel (progettuale) de Heiddeger, aux relations des mouvements et aux variations électromagnétiques  d’un champ, selon Einstein, elle demeure pour moi liée à la mémoire d’un temps immobile et sphérique dont me parlait mon père. Tailleur dans la Grand’rue de Mineo, lorsqu’il était jeune, homme des plus timides, silencieux, plutôt sombre même si prompt à des colères soudaines.

Lorsque nous regardions depuis le haut plateau de Camuti, où mêlé au blé le vent brillait, explosait ; me montrant face à nous, par-delà la vallée de Fiumecaldo, notre village qui s’arrondissait sur la montagne en splendeur, il me disait : “Entends, Pippino, Mineo se dresse devant nous avec ses artisans affairés, ses femmes vaquant à leurs tâches quotidiennes, sans jamais s’interrompre ; et, en contrebas, dans les vallées, dans les jointures des cimes dédoublées, et sur les hauteurs, travaillent les paysans ; ou, encore, parmi les maquis et les sommets dépourvus d’arbres, les chèvres cherchent leur nourriture. Si en esprit tu assembles le tout à l’aide de fils, de soie, par exemple, et le couds, comme je le fais d’un costume, dans la même aiguillée, tu emmêles artisans, femmes, paysans, animaux et arbrisseaux. Autrement dit, tu obtiens un temps rond, parfait, qui en chacun de ses points vibre circulairement d’harmonie.”

Enfant, et jeune homme, mon père avait écrit des poèmes que j’ai rassemblés, du moins ceux que j’ai pu retrouver, dans une plaquette intitulée L’Arcano (Ed. Bibò. Fr). D’après ce volume, j’en cite quelques vers qui reflètent l’intuition esquissée ci-dessus d’un temps sphérique syncrétique par une animisme et une pensée magique : “Entendez, c’est un chant suave / d’enfants qui dans la journée / fragrante, monte par enchantement / à travers l’air parfumé. / C’est un chant joyeux / qui s’égare à travers champs / dans l’air voltigeant / se cherche, se trouve, se dissipe.” (Le 20 octobre 1919, lorsqu’il écrivait ces vers, mon père avait dix-sept ans). Certes, tandis qu’à cette époque les femmes de Mineo tissaient du lin, ou appelaient des centaines de poules et de coqs dispersés le long des pentes, avec des cris comme “kikkì, kikkì”, ou encore “pouripò, pouripò”, dans ce temps omniprésent où, parce que contemporains, tous les êtres non séparés par la mort, étaient vivants, il fallait qu’Achille aille combattre à Troie, tandis que vers le royaume de Cambaluc1, transportant de l’encens, des épices, des dattes et des vêtements d’or, marchaient des chameaux, des marchands.

 

Harmonie

 

Les fourmis contournaient une ronde aire

de battage où en deux mille rotations l’âne

suivait le lent paysan chanteur,

sur l’olivier joyeuse était la pie.

 

Toute blanche, dans l’été de paresse,

parmi sauterelles et grillons,

à travers des guirlandes d’épis,

et des grottes gonflés de racines,

s’avançait la déesse Cérès.

 

Le chevrier jouait de la cornemuse, qui, ivre,

reparcourait le cristal de roche et les raidillons,

les aiguilles des tailleurs résonnaient

d’ardeur, dans les abysses le poisson dormait.

 

Sur les tuiles brisées, de cramoisi et de fils d’or,

le maçon coiffait les gouttières ;

auprès du torrent Xanthos à la grève rouge,

Achille somnolait sous la forteresse de Troie.

 

Un coq chanta vers le noble royaume de Cambaluc,

le potier pétrissait des argiles jaunes selon les règles

de l’art, depuis un noyer, d’une voix mélodieuse,

le pic recrachait des pièces d’argent. »

 

1. Cambaluc, est le nom donné par Marco Polo, à la capitale de l'empereur mongol Kubilai Khan, et correspondant à la ville de Pékin

 

Guiseppe Bonaviri

Les Commencements — 1983

Traduction de l’italien, postface & annotations de Philippe Di Meo

La Barque, 2018

https://www.labarque.fr/livres21.html

vendredi, 10 avril 2020

Sergueï Essénine, « Je suis toujours le même »

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« Je suis toujours le même.

J’ai toujours le même cœur.

Tels des bleuets dans le seigle,

Mes yeux fleurissent sur mon visage.

Déployant la belle nappe de mes vers,

Je veux vous dire quelque chose de doux.

 

Bonne nuit !

Bonne nuit à tous !

Dans l’herbe du crépuscule,

La faux s’est tue.

Aujourd’hui j’ai très envie

À ma fenêtre de pisser sur la lune.

 

C’est une telle lumière bleue !

Dans ce bleu même on mourrait sans peine.

Tant pis si je ressemble à un cynique,

Une lanterne accrochée au derrière !

Vieux et bon Pégase fourbu,

Ai-je besoin de ton trot mollasson ?

Je suis venu comme un maître sévère,

Chanter et glorifier les rats.

Ma caboche est comme l’août,

Elle répand le vin écumeux de mes cheveux.

 

Je veux être une voile jaune

Dans ce pays où nous voguons. »

                                                            Novembre 1920

 

Sergueï Essénine

Poèmes 1910-1925

Bilingue

Traduction du russe et postface de Christian Mouze

Avant-propos : Mots pour Sergueï Essènine (Poèmes) par Olivier Gallon

La Barque, 2015

https://www.labarque.fr/livres09.html

jeudi, 19 décembre 2019

Carl Rakosi, « Le vieil homme »

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DR

 

« D’abord les poils

poussèrent plus épais sur la poitrine

et le ventre

et les cheveux plus fins au sommet

de son crâne.

 

Puis le gris apparut

le long du côté droit

de sa poitrine.

 

Un jour il regarda

dans le miroir

et vit des poils épais

et gris dans ses narines.

 

Alors il voulut

admettre

que l’âge était venu.

 

Le vieil homme

retira son dentier

du verre d’eau

et coupa lui-même

une petite saucisse.

 

Jeune homme

il avait été si pressé

de vieillir.

Maintenant, il se sentait plus jeune

que jamais. »

 

Carl Rakosi

Amulette

Traduit de l’américain par Philippe Blanchon en compagnie d’Olivier Gallon

Suivi d’un entretien avec l’auteur

La Barque, 2018

http://www.labarque.fr/livres22.html

Carl Rakosi, « Le vieil homme »

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DR

 

« D’abord les poils

poussèrent plus épais sur la poitrine

et le ventre

et les cheveux plus fins au sommet

de son crâne.

 

Puis le gris apparut

le long du côté droit

de sa poitrine.

 

Un jour il regarda

dans le miroir

et vit des poils épais

et gris dans ses narines.

 

Alors il voulut

admettre

que l’âge était venu.

 

Le vieil homme

retira son dentier

du verre d’eau

et coupa lui-même

une petite saucisse.

 

Jeune homme

il avait été si pressé

de vieillir.

Maintenant, il se sentait plus jeune

que jamais. »

 

Carl Rakosi

Amulette

Traduit de l’américain par Philippe Blanchon en compagnie d’Olivier Gallon

Suivi d’un entretien avec l’auteur

La Barque, 2018

http://www.labarque.fr/livres22.html

vendredi, 13 décembre 2019

Tonino Guerra, « vendredi 13 décembre 1996 »

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« Il y a toujours une journée, dans la vie d’un homme, pour recueillir la beauté du monde. Et même si l’on vit mille ans, ce n’est que la répétition de cette rencontre inattendue. Il y a des papillons qui vivent un seul jour, et ce jour-là contient les fulgurations exquises de tous les désirs. »

 

Tonino Guerra

Il pleut sur le déluge

Traduit de l’italien par Sophie Royère

La Barque, 2018

https://www.labarque.fr/livres27-tonino-guerra-il-pleut-sur-le-deluge.html

mardi, 22 mai 2018

Carl Rakosi, « Amulette »

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DR

 

 

« La déclaration de Pierrot

 

Je vais répudier ma pureté maintenant

et trouverai mon art en d’autres hommes

avant de finir comme une chandelle

dans la chambre d’une vieille fille.

 

J’en ai assez d’user mon siège

à regretter de n’être pas Shakespeare

et à essayer de faire que ma lecture

s’approche d’un âge comme le souvenir

du visage d’une mère, en restituant faiblement

ici une dent et là un sourire

 

ou en pinçant un luth

et en chantant un madrigal

 

Ce n’est pas le moment

de se pencher sur le passé. »

 

Carl Rakosi

Amulette

Traduction de l’américain : Philippe Blanchon en compagnie d’Olivier Gallon

Suivi d’un entretien avec Carl Rakosi

La Barque, 2018

http://www.labarque.fr/livres22.html

samedi, 17 février 2018

Idea Vilariño, « Ultime anthologie »

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DR

 

« La nuit

 

La nuit ce n’était pas le rêve

c’était sa bouche

c’était son beau corps dépouillé

de ses gestes inutiles

c’était son visage pâle me regardant dans l’ombre.

La nuit c’était sa bouche

sa force et sa passion

c’était ses yeux graves

ces pierres d’ombre

qui roulaient dans mes yeux

c’était son amour en moi

une invasion si lente

si mystérieuse

 

* * *

Tu sais

 

Tu sais

tu as dit

jamais

jamais je n’ai été heureux comme cette nuit.

Jamais. Et tu me l’as dit

à l’instant même

où je décidais moi de ne pas te dire

tu sais

je me trompe sûrement

mais je crois

mais il me semble que c’est

la plus belle nuit de ma vie.

 

 * * * 

Chanson

 

Je voudrais mourir

tout de suite

d’amour

pour que tu saches

comment et combien je t’aimais.

Je voudrais mourir

je voudrais

d’amour

pour que tu saches. »

 

Idea Vilariño

Ultime anthologie

bilingue

Traduiction de l’espagnol (Uruguay) et postface par Éric Sarner

Avant propos / Mots pour Ultime anthologie par Olivier Gallon

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/livres17.html

mercredi, 01 novembre 2017

Ayukawa Nobuo, « Poèmes 1945-1955 »

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DR

 

« L’homme qui marche

 

La falaise s’effondre

Par moments sur la pente les herbes sèches frémissent

Un peu partout dans le vaste panorama

Par moments les fils électriques stridulent

Debout aux confins de cette ville-là

Allez savoir pourquoi tirer sur une simple cigarette est si bon

 

Ce n’est qu’un chemin désolé qui se déroule

Sous la lune diurne

Parfois il arrive qu’un homme

Venant de loin vers ici se rapproche

Ce n’est rien de plus que cela

Qui fait croire que l’automne du monde se fera plus intense

Seul l’homme qui marche sur ce chemin de solitude assurément

Connaît les frissons nobles et froids

 

Tout passe

Mais dans ce bref instant où en silence tu le croiseras

Quelle beauté inouïe tu découvriras

Sur le front rendu blême par la tristesse

De l’homme vêtu des habits noirs du deuil

Par exemple tu pourrais surprendre un remous de petites boucles de cheveux ! »

 

Abukawa Nobuo

Poèmes 1945-1955

Traduction de Karine Marcelle Arneodo

Postface de Karine Marcelle Arneodo & Olivier Gallon

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/livres18.html

samedi, 10 juin 2017

Karine Marcelle Arneodo, « L’Entre-terre »

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© : Paolo Panzera

 

« La chambre avait deux fenêtres qui se touchaient dans l’encoignure. Je le retrouvais tel qu’il se présenta au sortir de la forêt, le regard effaré, il portait sur la tête un chapeau de feutre jaune tout esquinté. Je compris qu’il avait plu le temps de son voyage et rapprochai les distances, mais n’eus pas le courage de demander, d’où il venait, tant sa fébrilité me faisait peur.

 

Je ne sais qui de nous deux parla d’abord. Il me souvient qu’il se trouvait dans ce discours des bribes d’histoires vécues sans trop de chance. De son corps s’affaissant dans des vêtements de sable émanaient des relents d’ammoniaque qui tuaient la passion d’être en vie. Il parlait de son sexe et disait qu’il fallait que je suce. Je pressentais qu’une douleur inavouable se cherchait un terroir.

 

Parce qu’on voulait ouvrir la porte et dérober le grain, j’allais dans l’encoignure des fenêtres renforcer la digue. Quand je me retournais, il était allongé sur le lit au milieu des essences et de la verdure avec ses cheveux noirs tout raides à ses côtés. Il était nu, et sur sa peau des tatouages amérindiens figuraient la voûte étoilée du ciel. Mes yeux se posèrent naturellement sur la chose, et c’est alors que je vis, en place de son sexe, une inoffensive fente imberbe. »

 

Karine Marcelle Arneodo

L’Entre-terre suivi de Le moins possible ou le suffisamment

Postface Olivier Gallon

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/

mercredi, 17 mai 2017

Ossip Mandelstam, « Le Timbre égyptien »

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© Moïsseï Nappelbaum, 1927

 

« Les livres fondent comme des glaçons apportés dans la chambre. Tout se réduit. Toute chose me semble un livre. La différence entre un livre et un objet ? Je ne connais pas la vie : elle m’a été substituée quand j’ai appris le craquement de l’arsenic sous les dents de l’amoureuse française à chevelure noire, la petite sœur de notre orgueilleuse Anna.

Tout se réduit. Tout fond. Et Goethe fond. Nos délais sont courts. Figée dans son fourreau glacial, la poignée glissante d’une épée exsangue et fragile refroidit la paume.
Mais la pensée, telle l’acier tortionnaire des patins Nourmis, glissant autrefois sur la glace bleue et saupoudrée, la pensée, elle, n’est pas émoussée.

Ainsi les patins, fixés aux bottines informes des enfants, se confondent avec des sabots américains à lacets : ce sont des lancettes de fraîcheur et de jeunesse, et les vieilles chaussures entraînant leur joyeux poids se métamorphosent en splendides restes d’écailles de dragons sans nom ni prix.

 

C’est toujours plus difficile de feuilleter les pages d’un livre gelé, relié en forme de hache à la lueur d’une lampe à pétrole.
Vous, réserves de bois – noires bibliothèques de la ville – nous lirons encore, nous regarderons encore. 

 

Quelque part sur la Podiatcheskaïa se trouvait cette célèbre bibliothèque d’où, par paquets, on emportait vers les datchas des petits volumes bruns d’auteurs russes et étrangers, aux pages de soie usée et contagieuses. Des laiderons choisissaient les livres sur les étagères. À l’un – Bourget ; à un autre – Georges Ohnet ; à un autre encore – quelque chose du saint-frusquin littéraire.

En face, il y avait un corps de pompiers aux portes hermétiquement closes et une cloche sous son chapeau de champignon.

Certaines pages avaient une transparence de pelure d’oignon.

Elles portaient la rougeole, la scarlatine, la petite vérole.

Sur le dos de ces livres de villégiature, sans cesse oubliés sur la plage, s’éternisaient les pellicules dorées du sable marin : tu secouais, elles réapparaissaient toujours.

Parfois il en tombait le minuscule sapin gothique d’une fougère aplatie et fanée, parfois une fleur nordique sans nom, transformée en momie.

Incendies et livres – c’est très bien.

Nous regarderons encore et nous lirons. »

 

Ossip Mandelstam

Le Timbre égyptien (1927)

Traduit du russe par Christian Mouze

Pré-texte d’Olivier Gallon

Postface d’Odile des Fontenelles

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/

mercredi, 04 janvier 2017

Tarjei Vesaas, « L’incendie »

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DR

 

« Puis, ce fut la rosée du soir qui tomba.

Celui qui avait été brûlé par Dieu sait quel incendie et cherchait un refuge vers un cours d’eau rafraîchissant, se trouvait, avant même d’être parvenu jusque-là, pris dans cette rosée qui tombait. Atteint à chaque endroit dégagé. Avant chacun des pas qu’il faisait dans l’herbe penchée.

Personne ne voit quand ça commence. Maintenant, c’était partout. L’herbe sauvage des clairières s’ouvre à la tombée de la rosée qui arrive comme pour rafraîchir de petites soifs. Le ciel ouvert et limpide, le sol caché tout en bas se rencontrent aux clairières de la forêt et dans les terrains… cela fait une rosée gris perle dans l’herbe sombre. L’obscurité est trop dense pour qu’on le voie, mais on le sait. On reste immobile et on le sent. On a de la rosée sur les épaules, sur les cheveux.

Sorti tout droit de l’incendie pour pénétrer dans cela.

Qu’est-ce qui est vrai ?

Ou presque vrai ?

Jon enfonce ses mains ouvertes dans le feuillage des buissons qu’il sentait près de lui. Ruisselants de rosée, elle était tombée comme il faut cette nuit-là. »

 

Tarjei Vesaas

L’incendie

Traduit du nynorsk (néo-norvégien) par Régis Boyen

Postface d’Olivier Gallon

La Barque/L’œil d’or, 2012 (1ère éd. Flammarion, 1979)

http://labarque.fr/livres.html

mercredi, 29 juin 2016

Tarjei Vesaas, « Vie auprès du courant »

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« Le Chemin

 

Les traces ne paraissent pas.

N’estampillent pas les flaques de boue,

les fondrières.

Le pied a été léger.

Mais celui qui est arrivé connaît le chemin.

Sait l’encoche essentielle

où placer le pied.

Arrive au sommet de la colline et contemple heureux

le chemin plus loin devant.

S’allonge sur le coteau pour se reposer

et attend de la compagnie.

Les voilà qui se présentent, tels d’aimables conseillers,

ceux qui ont déjà pris leur forme.

Il nous semble pouvoir leur parler de

nos affaires les plus secrètes,

tout en taillant une baguette

avec un petit canif.

Nous sommes tous rassemblés. Personne ne le sait

ni ne le saura.

Nous taillons de baguettes et les plantons dans la terre

et parlons jusqu’au coucher du soleil.

 

Après, alors que le crépuscule descend sur nous,

nous en savons davantage :

Il nous faut marcher dans le noir,

en grands virages et lacets.

Nous ne disons plus un mot.

Si nous parlions, le chemin sombrerait.

Mais arriver, personne n’ose le mentionner.

Cela doit se produire sur le vaste site

où des bassins limpides confluent

des quatre vents,

et fusionnent

en immenses espaces transparents

sans le savoir, sans le vouloir.

On est alors arrivé

et l’on n’est plus. »

 

Tarjei Vesaas

Vie auprès du courant – 1970

Traduit du nynorsk par Céline Romand-Monnier

avec la complicité de Guri Vesaas & Olivier Gallon

bilingue

postface d'Olivier Gallon

La Barque, 2016