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mercredi, 01 novembre 2017

Ayukawa Nobuo, « Poèmes 1945-1955 »

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DR

 

« L’homme qui marche

 

La falaise s’effondre

Par moments sur la pente les herbes sèches frémissent

Un peu partout dans le vaste panorama

Par moments les fils électriques stridulent

Debout aux confins de cette ville-là

Allez savoir pourquoi tirer sur une simple cigarette est si bon

 

Ce n’est qu’un chemin désolé qui se déroule

Sous la lune diurne

Parfois il arrive qu’un homme

Venant de loin vers ici se rapproche

Ce n’est rien de plus que cela

Qui fait croire que l’automne du monde se fera plus intense

Seul l’homme qui marche sur ce chemin de solitude assurément

Connaît les frissons nobles et froids

 

Tout passe

Mais dans ce bref instant où en silence tu le croiseras

Quelle beauté inouïe tu découvriras

Sur le front rendu blême par la tristesse

De l’homme vêtu des habits noirs du deuil

Par exemple tu pourrais surprendre un remous de petites boucles de cheveux ! »

 

Abukawa Nobuo

Poèmes 1945-1955

Traduction de Karine Marcelle Arneodo

Postface de Karine Marcelle Arneodo & Olivier Gallon

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/livres18.html

samedi, 10 juin 2017

Karine Marcelle Arneodo, « L’Entre-terre »

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© : Paolo Panzera

 

« La chambre avait deux fenêtres qui se touchaient dans l’encoignure. Je le retrouvais tel qu’il se présenta au sortir de la forêt, le regard effaré, il portait sur la tête un chapeau de feutre jaune tout esquinté. Je compris qu’il avait plu le temps de son voyage et rapprochai les distances, mais n’eus pas le courage de demander, d’où il venait, tant sa fébrilité me faisait peur.

 

Je ne sais qui de nous deux parla d’abord. Il me souvient qu’il se trouvait dans ce discours des bribes d’histoires vécues sans trop de chance. De son corps s’affaissant dans des vêtements de sable émanaient des relents d’ammoniaque qui tuaient la passion d’être en vie. Il parlait de son sexe et disait qu’il fallait que je suce. Je pressentais qu’une douleur inavouable se cherchait un terroir.

 

Parce qu’on voulait ouvrir la porte et dérober le grain, j’allais dans l’encoignure des fenêtres renforcer la digue. Quand je me retournais, il était allongé sur le lit au milieu des essences et de la verdure avec ses cheveux noirs tout raides à ses côtés. Il était nu, et sur sa peau des tatouages amérindiens figuraient la voûte étoilée du ciel. Mes yeux se posèrent naturellement sur la chose, et c’est alors que je vis, en place de son sexe, une inoffensive fente imberbe. »

 

Karine Marcelle Arneodo

L’Entre-terre suivi de Le moins possible ou le suffisamment

Postface Olivier Gallon

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/

mercredi, 17 mai 2017

Ossip Mandelstam, « Le Timbre égyptien »

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© Moïsseï Nappelbaum, 1927

 

« Les livres fondent comme des glaçons apportés dans la chambre. Tout se réduit. Toute chose me semble un livre. La différence entre un livre et un objet ? Je ne connais pas la vie : elle m’a été substituée quand j’ai appris le craquement de l’arsenic sous les dents de l’amoureuse française à chevelure noire, la petite sœur de notre orgueilleuse Anna.

Tout se réduit. Tout fond. Et Goethe fond. Nos délais sont courts. Figée dans son fourreau glacial, la poignée glissante d’une épée exsangue et fragile refroidit la paume.
Mais la pensée, telle l’acier tortionnaire des patins Nourmis, glissant autrefois sur la glace bleue et saupoudrée, la pensée, elle, n’est pas émoussée.

Ainsi les patins, fixés aux bottines informes des enfants, se confondent avec des sabots américains à lacets : ce sont des lancettes de fraîcheur et de jeunesse, et les vieilles chaussures entraînant leur joyeux poids se métamorphosent en splendides restes d’écailles de dragons sans nom ni prix.

 

C’est toujours plus difficile de feuilleter les pages d’un livre gelé, relié en forme de hache à la lueur d’une lampe à pétrole.
Vous, réserves de bois – noires bibliothèques de la ville – nous lirons encore, nous regarderons encore. 

 

Quelque part sur la Podiatcheskaïa se trouvait cette célèbre bibliothèque d’où, par paquets, on emportait vers les datchas des petits volumes bruns d’auteurs russes et étrangers, aux pages de soie usée et contagieuses. Des laiderons choisissaient les livres sur les étagères. À l’un – Bourget ; à un autre – Georges Ohnet ; à un autre encore – quelque chose du saint-frusquin littéraire.

En face, il y avait un corps de pompiers aux portes hermétiquement closes et une cloche sous son chapeau de champignon.

Certaines pages avaient une transparence de pelure d’oignon.

Elles portaient la rougeole, la scarlatine, la petite vérole.

Sur le dos de ces livres de villégiature, sans cesse oubliés sur la plage, s’éternisaient les pellicules dorées du sable marin : tu secouais, elles réapparaissaient toujours.

Parfois il en tombait le minuscule sapin gothique d’une fougère aplatie et fanée, parfois une fleur nordique sans nom, transformée en momie.

Incendies et livres – c’est très bien.

Nous regarderons encore et nous lirons. »

 

Ossip Mandelstam

Le Timbre égyptien (1927)

Traduit du russe par Christian Mouze

Pré-texte d’Olivier Gallon

Postface d’Odile des Fontenelles

La Barque, 2017

http://www.labarque.fr/

mercredi, 04 janvier 2017

Tarjei Vesaas, « L’incendie »

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DR

 

« Puis, ce fut la rosée du soir qui tomba.

Celui qui avait été brûlé par Dieu sait quel incendie et cherchait un refuge vers un cours d’eau rafraîchissant, se trouvait, avant même d’être parvenu jusque-là, pris dans cette rosée qui tombait. Atteint à chaque endroit dégagé. Avant chacun des pas qu’il faisait dans l’herbe penchée.

Personne ne voit quand ça commence. Maintenant, c’était partout. L’herbe sauvage des clairières s’ouvre à la tombée de la rosée qui arrive comme pour rafraîchir de petites soifs. Le ciel ouvert et limpide, le sol caché tout en bas se rencontrent aux clairières de la forêt et dans les terrains… cela fait une rosée gris perle dans l’herbe sombre. L’obscurité est trop dense pour qu’on le voie, mais on le sait. On reste immobile et on le sent. On a de la rosée sur les épaules, sur les cheveux.

Sorti tout droit de l’incendie pour pénétrer dans cela.

Qu’est-ce qui est vrai ?

Ou presque vrai ?

Jon enfonce ses mains ouvertes dans le feuillage des buissons qu’il sentait près de lui. Ruisselants de rosée, elle était tombée comme il faut cette nuit-là. »

 

Tarjei Vesaas

L’incendie

Traduit du nynorsk (néo-norvégien) par Régis Boyen

Postface d’Olivier Gallon

La Barque/L’œil d’or, 2012 (1ère éd. Flammarion, 1979)

http://labarque.fr/livres.html

mercredi, 29 juin 2016

Tarjei Vesaas, « Vie auprès du courant »

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« Le Chemin

 

Les traces ne paraissent pas.

N’estampillent pas les flaques de boue,

les fondrières.

Le pied a été léger.

Mais celui qui est arrivé connaît le chemin.

Sait l’encoche essentielle

où placer le pied.

Arrive au sommet de la colline et contemple heureux

le chemin plus loin devant.

S’allonge sur le coteau pour se reposer

et attend de la compagnie.

Les voilà qui se présentent, tels d’aimables conseillers,

ceux qui ont déjà pris leur forme.

Il nous semble pouvoir leur parler de

nos affaires les plus secrètes,

tout en taillant une baguette

avec un petit canif.

Nous sommes tous rassemblés. Personne ne le sait

ni ne le saura.

Nous taillons de baguettes et les plantons dans la terre

et parlons jusqu’au coucher du soleil.

 

Après, alors que le crépuscule descend sur nous,

nous en savons davantage :

Il nous faut marcher dans le noir,

en grands virages et lacets.

Nous ne disons plus un mot.

Si nous parlions, le chemin sombrerait.

Mais arriver, personne n’ose le mentionner.

Cela doit se produire sur le vaste site

où des bassins limpides confluent

des quatre vents,

et fusionnent

en immenses espaces transparents

sans le savoir, sans le vouloir.

On est alors arrivé

et l’on n’est plus. »

 

Tarjei Vesaas

Vie auprès du courant – 1970

Traduit du nynorsk par Céline Romand-Monnier

avec la complicité de Guri Vesaas & Olivier Gallon

bilingue

postface d'Olivier Gallon

La Barque, 2016

mardi, 18 août 2015

Sergueï Essénine, « Poèmes 1910-1925 »

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« Par les soirs bleus, les soirs de lune,

Autrefois, j’étais beau et jeune.

 

Et sans pouvoir s’arrêter tout est

Passé pour ne jamais revenir…

 

Yeux délavés, cœur refroidi…

Ce bonheur bleu ! Ces nuits de lune !

4 / 5 octobre 1925

 

*

Pauvre plumitif, est-ce bien toi qui composes

       Des chansons à la lune ?

Depuis longtemps je me suis refroidi devant

        Le vin, le jeu, l’amour.

 

Cette lune qui entre par la croisée

Verse une lumière à vous crever les yeux…

La dame de pique j’ai levé

Pour jouer enfin l’as de carreau.

4 / 5 octobre 1925

 

 *

Au revoir mon ami, au revoir.

Mon cher, tu es tout près de mon cœur.

Cette séparation prédestinée

Promet bien une rencontre à venir.

 

Au revoir mon ami ; ni

Poignée de main, ni un mot,

Ne va pas t’affliger ici, –

C’est que vivre n’est pas nouveau

Et mourir, il est vrai, non plus. »

1925

 (Dernier poème d’Essénine, écrit le jour de sa mort, avec son sang)

 

 Sergueï Essénine

Poèmes 1910-1925

Traduction du russe & postface Christian Mouze

Avant-propos d’Olivier Gallon

La Barque, 2015

dimanche, 04 janvier 2015

Amelia Rosselli, « Document »

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« Sans toi

transpercé, je ne sais pas détacher la connaissance

de l’avortement de fer

(comme d’un candide petit lit d’enfant

séparé).

 

Puis j’ai retrouvé une lumière

intacte, qui était une sorte de paradis

mal digéré.

 

Une paire d’yeux célestes incertains,

un rêve ou deux,

là-bas dans la pinède malodorante ;

je ne sus plus

croire à la réalité avec certitude en la guidant

dans des bois moins amoureux. »

 

 Amelia Rosselli

Document – 1966-1973

traduit de l’italien et postfacé par Rodolphe Gauthier

suivi de Mots pour Documents par Olivier Gallon

La Barque, 2014