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samedi, 13 octobre 2018

Pierre Bergounioux, « La mort de Brune »

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© : cchambard

 

« Quelques figures juvéniles se détachent du paysage de trois siècles et plus qui, voilà trente ans, pâlit et soudain s’effaça, brillent de cet éclat auquel s’annonce, quand tout semble perdu, éteint, la jeunesse éternelle du monde. C’est cet autre gars qui a grandi à la périphérie, fréquenté les petits collèges campagnards et qui nous rejoignit à l’automne — celui du Rex —, en terminale. Il circulait, hiver comme été, à Solex et c’est miracle qu’il ne se soit pas tué, avec ce moteur idiot placé à un mètre du sol, au sommet de la fourche, mais relevé dix fois, étourdi, ensanglanté, colère après que le mauvais engin l’eut jeté sur le pavé des mauvais petits chemins. Peut-être fallait-il avoir grandi en marge, hors de l’enceinte, pour défier les interdits et, par le fait même, les conjurer, les rompre.

On était revenu au lycée. On croyait n’avoir fait que changer de classe alors que c’était d’époque et l’inconnu, parmi nous, en était le héraut. Sa main ouverte balaie d’un geste large, joyeux, ce qu’on a jusqu’alors imaginé, craint et qui empêchait qu’on ne respirât, qu’on ne fût. J’entends le mot qui était le sien — Allez ! — et c’est comme de sortir du sommeil où l’on rêvait ses jours. Quand il n’est pas parmi nous à s’enflammer, à rire, il seconde un très vieil original qui a passé sa vie à Paris et puis s’est replié avec ses archives, pour tout bien, dans une boutique désaffectée où il subsiste comme il peut, rédigeant seul, à quatre-vingt-cinq ans, la feuille hebdomadaire dans laquelle il réclame la Liberté, la Justice, le Grand Soir. Notre énergumène se noircit les doigts aux brochures incendiaires, aux vestiges confus d’un demi-siècle d’activisme et trouve encore le temps, la nuit, peut-être, d’écrire et d’imprimer de brefs poèmes en prose qui font l’effet du soleil, dehors, lorsqu’on quitte une pièce fermée, sans air, où l’on s’est attardé. La beauté du diable qu’il a touchée avec les paroles étonnantes et le rire qui sortent de sa bouche était sans doute destinée à faire pendant aux laideurs, aux ruines, à la vétusté blême du monde finissant par lequel on avait commencé. »

 

Pierre Bergounioux

La mort de Brune

Gallimard, 1996, rééd. Folio n°3012, 2014

jeudi, 11 octobre 2018

Pascal Quignard, « Angoisse et beauté »

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« Effacement » de François de Coninck

 

« L’origine, alors qu’elle était si loin de notre pensée ou de notre appréhension, tout à coup est là. Et quand l’origine est là, l’homme pâlit. Une eau sans âge, mystérieuse, insondable, attirante, transpire autour du corps et tisse une sorte de spectre, de vapeur atmosphérique, de rayonnement diffus. Une source naît et s’échappe, Mélanie Klein a écrit : L’angoisse est cette eau merveilleuse. L’angoisse et le désir ne se disjoignent jamais. À la fois la honte et l’envie rendent tout phosphorescent. Quelque chose bouleverse les humains dans le débourgeonnement et la floraison des pétales des fleurs au printemps sur les branches, dans l’érection et le durcissement des tétons des seins sur le torse des femmes, dans la protrusion des lèvres qui recherchent spontanément le baiser et derrière le baiser l’eau de l’autre, dans l’amplitude des pénis qui s’arquent et tremblent sur les bourses. “Effarer”, dans l’origine de notre langue, c’est rendre ferus, c’est réensauvager, c’est rendre fier, c’est s’extirper de la civilisation, c’est être brutalement restitué à l’indomptable. Quelque chose perd contenance dans la défloration de la fleur, quelque chose menace plus tenacement encore dans la véraison des fruits, quelque chose devient lourd, très lourd, pèse dans la maturation du fruit enfin complètement recouvert de toute sa stupéfiante couleur, tombe enfin au cours d’un inestimable vertige. »

 

Pascal Quignard

Angoisse et beauté

Vestiges de l’amour de François de Coninck

Seuil, 2018