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jeudi, 30 avril 2020

Alain Veinstein, « De loin »

alain veinstein,

DR

 

« De loin, avec l’enfant,

non pas avec les mots.

 

Enfermé là, comme autrefois,

sans un mot, sans changement.

 

Nul pas franchi, comme avant,

et ce n’est qu’une partie du jour.

 

* * *

 

Personne au commencement.

Cette chambre. Le silence. Impossible

de savoir si le jour est gagné.

Je cherche les mots d’une phrase perdue,

une phrase du temps où je vivais

de mon travail…

 

* * *

 

Bien plus tard, je ne sais plus le jour,

pas un mot en retour, le silence,

le poids d’une main

comme jamais l’amour…

Mon enfant (qui peut le dire ?)

c’est possible, c’est donc possible –

même un enfant

dans cette chambre où nous grimaçons

à cause du soleil.

 

* * *

 

Ӄvanoui de nous

aux commencements…”

 

“Je donnerais mon sang

pour mettre fin

au supplice…”

 

Vers l’absence de soutien,

revenir à la terre, l’étendue. »

 

Alain Veinstein

Même un enfant

Le Collet de Buffle, 1988

mercredi, 29 avril 2020

Franck Venaille, « Pour en finir… »

franck venaille,pour en finir…,ça,mercure de france

DR

 

Pour en finir, jamais souvenir d’enfance ce

Garçon au tablier noir est-ce vraiment moi ?

Pour en finir il faudrait que la faute, enfin,

Soit reconnue telle : tout cela dans une odeur

Forte de prêtre Le péché sent L’homme en

Noir également N’y touchez pas ! Ne mettez

Jamais plus votre chair contre celle de l’en-

Fant Que vous ne prendrez plus sur vos genoux

Pour finir, en terminer à jamais avec vous.

 

* * *

 

Nos blessures intimes demandent à s’asseoir près de

Nous sur le banc, avec une sorte de tristesse avide

Un besoin mélancolique de partager le chagrin du

Temps Que pouvons-nous pour elles ? Que faut-il

Leur dire ? Comment ne pas être touché par leur

Silence ? Sont-elles à la recherche de l’absolu, là

Où il se trouve ? Bercé par le corps qui souffre, lui,

D’avoir à leur parler comme on le fait avec des

Enfants fiévreux Dans un monde combien las !

 

* * *

 

Ô visages égarés sur la route du temps quand

Le corps entier tentait de découvrir qui il

Était vraiment Ô complicité de cette jeunesse

Qui ne fut jamais mienne, combien maladroit à la

Recherche des autres, voués, eux, à l’harmonie

Et moi suffoquant sous les mots serrés en gorge,

Ô gauche, amer, refusant tout contact avec la

Vie généreuse, celle de deux inconnus mêlés

Enlacés, découvrant ensemble les miracles ! »

 

Franck Venaille

Ça

Mercure de France, 2009

mardi, 28 avril 2020

Claude Margat, « Chant de l’arbre d’or »

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© : les Yeux d'Izo

 

« Un jour

la bouche a nommé

brume qui jamais ne se lève

l’appui sans parole

le souffle sans image

combien de jours avant

combien ?

 

Il y eut ensuite

cet autre jour

millénaire de désirs et de peine

entre ciel et sentier

l’herbe gelée sous un vent blanc

et dans les yeux

de longues histoires d’aveugles

 

Ailleurs

un azur impeccable

laissait suinter sang et sable

présent passé qu’importe

mur de soie ou feuillage d’or

si s’interrompait le murmure des choses

qui en retrouverait la mélodie ?

 

Le regard va

un autre au sein du même attend

présence de chose

remplace la chose

mais n’en fait rien

 

Le tourbillon de vent

qui porte l’âme

et fait voler à l’angle du vieux mur

les feuilles mortes

est comme aujourd’hui

celui qui tourne

dans le creux de ta main

il parle

mais qui l’écoute ?

 

On dit en effet qu’un jour parfois

le temps cesse d’aller

mais est-ce d’aller qu’il cesse

ou de venir

le temps ?

 

Dans l’âtre tout à coup

le feu s’emballe

au cœur du brasier apparaît

la caverne où naquit

l’immaculé Phénix

chaque mot comme un nuage

avance entre son ombre et son contraire

chaque vivant

vers sa propre absence

 

Tout au loin

tout au fond de

l’hermétique mémoire s’affranchit

l’écume de la vague où

le rocher commence

à se pencher vers le caillou

l’arbre vers l’air

le ciel vers la terre

la pensée vers son propre suspend

 

On sait bien qu’il vient de loin

le puissant appel

on sait qu’il vient d’avant

comme un grand vent d’espace et

qu’à l’endroit où l’élan s’épuise et

fait retour sur lui-même

bat le temps juste

le temps qui anime l’aile et porte

la lumière où rien

jamais

n’est encore joué. »

 

Claude Margat

En marge d’une vie

Préface de Bernard Noël

L’Atelier du Grand Tétras, 2016

en prime, le film consacré à Claude par les yeux d’Izo :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=8&v=KM1MODCix2A&feature=emb_logo

lundi, 27 avril 2020

Emily Dickinson, « Fais-moi un tableau de soleil »

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« Fais-moi un tableau du soleil —

Que je l’accroche dans ma chambre.

Et fasse semblant de me réchauffer

Quand les autres s’écrieront “Jour” !

 

Dessine-moi un Rouge-gorge — sur une tige —

À l’entendre, je rêverai,

Et quand les Vergers ne chanteront plus —

Rangerai — mon simulacre —

 

Dis-moi s’il fait vraiment — chaud à midi —

Si ce sont des Boutons d’or — qui “voltigent” —

Ou des Papillons — qui “fleurissent” ?

Puis — omets — le gel — sur la prairie —

Omets la Rousseur ­— sur l’arbre —

Jouons à ceux-là — jamais n’adviennent ! » 1861

 

Emily Dickinson

Y aura-t-il pour de vrai un matin ?

Traduit et présenté par Claire Malroux

Domaine Romantique, José Corti, 2008

https://www.jose-corti.fr/auteurs/dickinson.html

dimanche, 26 avril 2020

Jean de la Croix, « Chanson entre l’âme et l’époux 1 à 12 »

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« I

Épouse

Mais où t’es-tu caché

me laissant gémissante mon ami ?

Après m’avoir blessée

tel le cerf tu as fui,

sortant j’ai crié, tu étais parti.

 

2

Pâtres qui monterez

là-haut sur les collines aux bergeries,

si par chance voyez

qui j’aime dites-lui

que je languis, je souffre et meurs pour lui.

 

3

Mes amours poursuivrai,

j’irai par les montagnes et les rivières,

les fleurs ne cueillerai,

ne craindrai lions, panthères

et passerai les forts et les frontières.

 

4

Demande aux créatures

Ô forêts et taillis

que mon ami a de sa main plantés,

verdoyantes prairies

de fleurs tout émaillées,

dites si parmi vous il est passé.

 

5

Réponse des créatures

Mille grâces versant,

en hâte par ces bois il est passé

et en les regardant

son visage a jeté

sur eux le vêtement de la beauté.

 

6

Épouse

Ah, qui me guérira !

Achève enfin d’entièrement t’offrir,

ne me dépêche pas

d’envoyés pour me dire

ce qui ne peut répondre à mon désir.

 

7

Et tous ceux-là qui errent

me vont de toi mille grâces évoquant

et tous plus me lacèrent

et me laisse mourante

je ne sais quoi qu’ils vont balbutiant.

 

8

Mais comment vivre encore,

âme, là où tu vis ne vivant pas,

et faisant pour ta mort

les traits que tu reçois

de ce qu’en toi de l’ami tu conçois ?

 

9

Pourquoi l’ayant meurtri,

n’as-tu pas soulagé le cœur blessé

et, me l’ayant ravi,

pourquoi l’avoir laissé

sans emporter ce que tu as volé ?

 

10

Mon tourment, éteins-le

puisqu’à l’apaiser nul ne suffira

et que te voient mes yeux

car tu es leur éclat

et je ne veux les avoir que pour toi.

 

11

Cristalline fontaine,

si, parmi tes visages argentés,

tu figurais, soudaine,

les yeux si désirés

qui sont dans mes entrailles dessinés.

 

12

Ami détourne-les,

le vol me prend

Époux

Colombe, reviens-moi,

voici le cerf blessé

qu’au tertre on aperçoit,

qui au vent de ton vol s’aère et boit. »

 

Jean de la Croix

Cantique spirituel

traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

in « Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Œuvres »

édition de Jean Canavaggio

Pléiade / Gallimard, 2012

samedi, 25 avril 2020

Luís de Camões, « Deux sonnets »

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« Amour, j’avais perdu toute espérance

lorsque j’ai visité ton temple souverain ;

pour laisser un témoin de mon naufrage,

au lieu de vêtements, j’ai déposé ma vie.

 

Que veux-tu donc de plus ? Tu as détruit

tous les ravissements que j’ai connus.

Ne songe pas à me forcer la main :

je ne sais retourner en un lieu sans issue.

 

Voici mon espérance et ma vie et mon âme,

ces doux trophées de mon bonheur passé

autant que l’a voulu la belle que j’adore.

 

Tu peux, sur ces trophées, prendre de moi vengeance ;

et si tu ne t’es pas encore assez vengé,

contente-toi des larmes que je pleure.

 

* * *

 

Être hardi jamais n’a fait tort en amour

et aux audacieux la Fortune sourit ;

car toujours la craintive lâcheté

est un boulet pour une pensée libre.

 

Ceux qui montent au Firmament sublime

trouvent là leur étoile qui les guide ;

car le bonheur enclos dans l’imagination

n’est que pure illusion, le vent l’emporte.

 

Il faut ouvrir une voie à la chance ;

nul ne sera heureux s’il n’agit par lui-même ;

les débuts seuls sont aidés par le sort.

 

C’est être brave et non fou que d’oser ;

celui qui de vous voir aura la chance

perdra par lâcheté s’il ne bannit sa peur. »

 

Luís de Camões

La poésie lyrique – une anthologie

Traduit du portugais par Maryvonne Boudoy & Anne-Marie Quint

L’Escampette, 2001

Pour fêter l’anniversaire de la Révolution des Œillets,

25 avril 1974

vendredi, 24 avril 2020

Jean Ristat, « Le Parlement d’amour »

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DR

 

« J’aurai vieilli avant l’âge dans le regard

Des jeunes gens comme un miroir éteint l’ardeur

N’y fait rien quand les loups rôdent par les chemins

Sautent de rochers en rochers ou bien se terrent

Dans les cavernes immobiles l’œil mauvais la

Bouche pour mordre lorsque passe un enfant pâle

Et solitaire je poursuis ma route sans

Savoir où la nuit m’emporte j’attends le dé

Nouement à qui parler quelle épaule où crier

Je n’entends que le vent dans les pins sa chanson

Triste et monotone comme un air démodé

Demain peut-être il fera jour demain peut-être

Nous ne mourrons pas nous oublierons le malheur

Il y aura dans les verres un vin d’italie

Des palmes pour l’amour et dans la tête des

Cloches comme à pâques la volée bourdonne

Pour croire encore au printemps nous n’aurons plus peur »

 

Jean Ristat

Le Parlement d’amour

Gallimard,1993

jeudi, 23 avril 2020

Pascal Quignard, « Bacon à Chandos »

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© : claude chambard

 

« […] Les mots, ce sont toutes les choses dont vous avez demandé le nom jadis quand rien ne les désignait à votre regard si rien ne venait les nommer. Du temps où vous étiez vous-même alors sans prénom et sans nom. C’est-à-dire quand vous n’étiez même pas le fantôme que votre désespoir vous fait croire que vous êtes devenu. La subjectivité n’est qu’une mélancolie, une aire nue qui n’apparaît si terriblement que quand le flot de la sève et du sang se retire, et non quand le langage déserte. Alors travaillez toutes ces impuissances à dire et forcez, pressez, cultivez toutes les détresses qui en découlent. La langue dont vous disposez a la capacité de votre émotion puisqu’elle en est le lit. Il ne faut pas travailler la langue pour jouir d’elle, ni pour s’abuser, ni pour l’orner, ni pour respecter ses règles, ni pour séduire d’autres hommes, ni même pour héler une femme qui s’est perdue à l’instant de naître et dont la perte vous poursuit d’une façon insaisissable après qu’elle vous a abandonné dans le jour. Il ne faut pas décomposer l’âme dans un esprit d’autopsie alors que ce n’est qu’un souffle emprunté à l’air que la naissance délivre. Il faut adorer, dans la langue acquise, la défaillance d’acquisition qui limite tout sans cesse et qui ne la borne jamais. Il faut lutter avec cette défaillance à dire le monde perdu. […]»

 

Pascal Quignard

La Réponse à Lord Chandos

Galilée, 2020

http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3525

 

Recopier la page, pour souhaiter un bel anniversaire à Pascal Quignard – né le 23 avril 1948.

 

mardi, 21 avril 2020

Umberto Saba, « Deux poèmes »

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DR

 

« Après la tristesse

 

Ce pain a goût de souvenir,

que j’ai mangé dans cette pauvre auberge,

au point le plus perdu, le plus encombré du port.

 

J’aime le goût amer de cette bière,

assis à mi-chemin du retour,

face aux montagnes ennuagées et au phare.

 

Mon âme venue à bout de l’une de ses peines

avec des yeux nouveaux dans le soir ancien

regarde un pilote avec sa femme enceinte ;

 

puis un bâtiment dont la vieille coque

lui au soleil, et dont la cheminée

longue comme ses deux mâts est un dessin

 

d’enfant que j’ai fait, il y a bien vingt ans.

Et qui m’aurait prédit ma vie

aussi belle, avec tant de doux tourments,

 

et tant de béatitude solitaire !

                                                       1910-1912

 

 

 

Pour une fable nouvelle

 

Tous les ans, un pas en avant et le monde dix

en arrière. À la fin, je suis resté seul.

 

Mais tu me rends ce que j’ai perdu, rossignol

qui te poses sur ma branche, et tu racontes

pour moi l’histoire de l’ange qui vit

deux jours et demi sur la terre. Ta main inexperte

écrit et fait en sorte qu’autour

de la fable nouvelle mes pensées

s’agglutinent avec ardeur comme des abeilles sur le miel.

 

Tu accuses la difficulté de l’art et les mots

d’être de glace pour l’image. Et moi, je pense

que tu es plus jeunot que ton âge ;

que celui qui mûrit vite (c’est un vieux dicton)

tombe en peu de temps de sa tige. »

                                                                 1947-1948

 

Umberto Saba

Il Canzoniere

Traduit de l’italien par Odette Kaan, Nathalie Castagné, Laïla et Moënis Taha-Hussein et René de Ceccaty

L’Âge d’homme, 1988

lundi, 20 avril 2020

Hilda Doolittle, « Le don »

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« Au lieu de perles — d’un fermail ouvragé —

d’un bracelet — accepteras-tu ceci ?

Tu sais ce qui est écrit —

tu vas sursauter, t’étonner :

que reste-t-il, quelle formule

après la nuit ? Ceci :

 

Le monde est encore vierge pour toi,

tu espères, tu attends —

tu es comme les enfants,

tu hantes tes propres pas,

pour grappiller ici ou là — peigne

qui aurait glissé,

gland doré, effiloché,

arraché à ton écharpe,

tortillonné entre tes doigts si fins,

échappé dans la rue —

fleur déchue.

 

Ne me crois pas si candide,

moi qui ai tenté de te retenir

au moment où le gosse dans la rue se jetait

sur les perles que tu avais semées

ce jour-là (il faisait chaud)

quand ton collier s’est cassé.

 

Ne va pas rêver que je parle

comme une qui serait frustrée de plaisir,

une malade, qui tremblerait à chaque battement de cœur,

paralysée, tendue à lâcher prise,

et qui dit, à bout de souffle :

ces poires mûres

sont trop amères au goût,

ce vin est trafiqué, il pique —poison.

Je ne marche pas —

qui marcherait ?

La vie est un trou de bousier — je fuis —

moi, je la rejette,

moi qui gis étendue sur cette couche.

 

Ton jardin tombait en pente vers la mer,

le myrte recouvrait les allées,

ambre et miel tachaient d’or chaque feuille,

la tête du lys-citron —

une parmi les autres, en nombre —

pesait de tout son poids — toute douceur.

 

Le cerfeuil odorant

s’étendait au bas du talus,

les violettes striaient l’herbe

de rayures noires.

 

La maison, elle aussi, était ainsi,

sur-fardée, sur-séduisante —

c’est le monde qui est ainsi.

 

Nuits sans sommeil,

je me souviens des initiés,

de leurs gestes, de leur regard paisible.

J’ai appris qu’en extase,

durant leur vision, ils parlent

avec une autre race d’êtres,

plus beaux, plus forts que ceux-ci.

J’en rirais presque —

plus beaux, plus forts ?

 

Peut-être qu’une autre vie fait

toujours contraste avec celle-ci.

Raisonnons :

j’ai vécu comme eux vivent

dans le secret de leurs rites —

ils subissent une grande tension nerveuse

pendant le déroulement du rituel.

Moi, c’est sans cesse que je souffre —

les jours passent, tous semblables,

comme une torture — épuisants.

 

C’est ce que j’avais oublié la nuit dernière :

tu n’es certes pas à blâmer,

il n’y a là rien de ta faute ;

comme à une enfant, une fleur — toute fleur

m’a déchiré le cœur —

chicorée des près, herbe commune,

fantôme de pétale, teinte de fleur

inattendue, l’hiver, sur une branche.

 

Raisonnons :

une autre vie possède ce qui manque à celle-ci,

une mer sans marées, sans mouvement —

qui ne nous force nullement

à nous hausser jusqu’à elle, à suivre son rythme —

une bande de sable,

sans jardin au-delà, qui étouffe

de l’odeur de ses cerfeuils —

un coteau recouvert non de violettes noires

mais de pierres, de rochers nus,

d’arbres nains, tordus, sans beauté

qui fasse distraction — qui presse

folie sur folie.

 

Un lieu tranquille, voilà tout,

et peut-être quelque horreur aussi,

quelque hideur pour frapper la beauté

d’un sceau, d’un signe — impossible à changer —

sur nos cœurs.

 

Je n’envoie pas de collier de perles,

pas de bracelet — accepte ce seul cadeau-ci. »

 

Hilda Doolittle

Le jardin près de la mer (1916)

Traduit de l’anglais et présenté par Jean-Paul Auxeméry

Orphée / La différence, 1992

dimanche, 19 avril 2020

Louis-René des Forêts, « Ostinato »

 

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« Le gris argent du matin, l’architecture des arbres perdus dans l’essaim de leurs feuilles.

Le parcours du soleil, son apogée, son déclin triomphal.

La colère des tempêtes, la pluie chaude qui saute de pierre en pierre et parfume les prairies.

Le rire des enfants déboulant sur la meule ou jouant le soir autour d’une bougie à garder leur paume ouverte le plus longtemps sur la flamme.

Les craquements nocturnes de la peur.

Le goût des mûres cueillies au fourré où l’on se cache et qui fondent en eaux noires aux deux coins de la bouche.

La rude voix de l’océan étouffé par la hauteur des murailles.

Les caresses pénétrantes qui flattent l’enfance sans entamer sa candeur.

La rigueur monastique, les cérémonies harassantes que les bouches façonnées aux vocables latins enveloppent dans l’exultation des liturgies pour célébrer la formidable absence du maître souverain.

Les grands jeux dits innocents où les corps se chevauchent dans la poussière avec un trouble plaisir. Les épreuves du jeune orgueil frémissant à l’insulte et aux railleries.

Le bel été qui tient les bêtes en arrêt et l’adolescent comme un vagabond assoupi sur la pierre.

Le pieux mensonge filial à celle dont le cœur ne vit que d’inquiétude.

Le vin lourd de la mélancolie, le premier éclat de la douleur, l’écharde du repentir.

Les fêtes intimes d’une amitié éprise du même langage, la marche côte à côte sur le sentier des étangs où chacun suspend son pas aux rumeurs amoureuses des oiseaux.

La fausse guerre dans les cavernes et la neige de Lorraine. Le désastre public sanctionné par l’ignorance, l’avilissement, les aberrations de l’esprit, les discordes, tous les décrets et spoliations qui préparent aux grands ouvrages de la mort.

L’attente du petit jour, l’ivresse d’avoir peur, les risques encourus aux clairières à franchir d’une foulée haletante.

La fille pendue à la cloche comme un églantier dans le ruissellement de sa robe nuptiale, le feu pervenche de ses prunelles.

Le cri émerveillé des naissances. La riante turbulence des oisillons qui s’éveillent et s’abandonnent au vertige encore inouï de la langue.

 

La foudre meurtrière.

L’enfant si belle couchée dans la chaleur blanche.

Le temps qui les en éloigne cruellement sans desserrer la souffrance.

Les nuits de mauvais sommeil, la parole perdue, son dépôt amer. Les pages embrasées par liasses comme on se dépouille d’un habit impur.

Le coude-à-coude serré dans l’abandon au rêve d’un renouveau qui abolirait les distances.

Tout ce qui ne peut se dire qu’au moyen du silence, et la musique, cette musique des violons et des voix venues de si haut qu’on oublie qu’elles ne sont pas éternelles.

Il y a ce que nul n’a vu ni connu sauf celui qui cherche dans le tourment des mots à traduire le secret que sa mémoire lui refuse.

 

Mais quand le tour est joué, faut-il en appeler à l’ancienne vie, réinventer son théâtre étonnant, avec ses cris, ses sauvages blessures, ses folies et ses larmes, si c’est pour n’y faire figurer que cette seule ombre tout occupée par le souci de la mort à inscrire son nom sur un tas de déchets hors d’usage ? Vieilleries, vieilleries ! Mettez le feu au décor, réduisez ce décor en cendres, foulez cette cendre avec la même indifférence que la terre qui n’est qu’un charnier où le bruit de nos pas sonne aussi creux que les os des morts.

 

– Tout ceci n’est donc qu’une fantasmagorie ! Il faut tout brûler ?

– Laissez. Le temps s’en chargera. »

 

Louis-René des Forêts

Ostinato

Mercure de France, 1997

samedi, 18 avril 2020

Giuseppe Ungaretti, « Trois poèmes de “Dialogue” »

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« Don

Dors à présent, cœur inquiet,

Dors à présent, va, dors.

 

Dors, l’hiver

T’a envahi, menace,

Crie : “Je te tuerai,

Tu n’auras plus sommeil.”

 

Ma bouche, dis-tu, donne

Paix à ton cœur,

Dors, dors en paix,

Écoute, va, ton amoureuse

Pour triompher de la mort, cœur inquiet.

 

 Tu as vu dans mes yeux

 

Tu prêtes à l’horrible solitude

Pouvoir de courir au Jardin,

Généreux amour.

 

Tu as vu dans mes yeux s’éteindre

L’amassement de tant de souvenirs

Chaque jour plus féroces,

Et un seul souvenir

 

Prendre forme soudain.

Ton âme l’a enfermé dans mon cœur

Et je suis né de nouveau.

 

À l’épouvante de la solitude

Tu offres le miracle de ces libres jours.

 

Guéris-moi de l’âge, donatrice enfant.

 

 

L’éclair de la bouche

 

Des milliers d’hommes avant moi,

Même plus que moi chargés d’âge,

Mortellement furent blessés

Par l’éclair d’une bouche.

 

Ce n’est pas une raison

Qui apaise la douleur.

 

Mais qu’avec compassion tu me regardes

Et parles, un chant commence,

J’oublie que la blessure brûle. »

               1966-1968, Traduction : Philippe Jaccottet

 

Giuseppe Ungaretti

Vie d’un homme – Poésie 1914-1970

Traduit de l’italien par Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, André Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin

Préface de Philippe Jaccotet,

Éditions de Minuit/Gallimard, 1973