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dimanche, 19 avril 2020

Louis-René des Forêts, « Ostinato »

 

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« Le gris argent du matin, l’architecture des arbres perdus dans l’essaim de leurs feuilles.

Le parcours du soleil, son apogée, son déclin triomphal.

La colère des tempêtes, la pluie chaude qui saute de pierre en pierre et parfume les prairies.

Le rire des enfants déboulant sur la meule ou jouant le soir autour d’une bougie à garder leur paume ouverte le plus longtemps sur la flamme.

Les craquements nocturnes de la peur.

Le goût des mûres cueillies au fourré où l’on se cache et qui fondent en eaux noires aux deux coins de la bouche.

La rude voix de l’océan étouffé par la hauteur des murailles.

Les caresses pénétrantes qui flattent l’enfance sans entamer sa candeur.

La rigueur monastique, les cérémonies harassantes que les bouches façonnées aux vocables latins enveloppent dans l’exultation des liturgies pour célébrer la formidable absence du maître souverain.

Les grands jeux dits innocents où les corps se chevauchent dans la poussière avec un trouble plaisir. Les épreuves du jeune orgueil frémissant à l’insulte et aux railleries.

Le bel été qui tient les bêtes en arrêt et l’adolescent comme un vagabond assoupi sur la pierre.

Le pieux mensonge filial à celle dont le cœur ne vit que d’inquiétude.

Le vin lourd de la mélancolie, le premier éclat de la douleur, l’écharde du repentir.

Les fêtes intimes d’une amitié éprise du même langage, la marche côte à côte sur le sentier des étangs où chacun suspend son pas aux rumeurs amoureuses des oiseaux.

La fausse guerre dans les cavernes et la neige de Lorraine. Le désastre public sanctionné par l’ignorance, l’avilissement, les aberrations de l’esprit, les discordes, tous les décrets et spoliations qui préparent aux grands ouvrages de la mort.

L’attente du petit jour, l’ivresse d’avoir peur, les risques encourus aux clairières à franchir d’une foulée haletante.

La fille pendue à la cloche comme un églantier dans le ruissellement de sa robe nuptiale, le feu pervenche de ses prunelles.

Le cri émerveillé des naissances. La riante turbulence des oisillons qui s’éveillent et s’abandonnent au vertige encore inouï de la langue.

 

La foudre meurtrière.

L’enfant si belle couchée dans la chaleur blanche.

Le temps qui les en éloigne cruellement sans desserrer la souffrance.

Les nuits de mauvais sommeil, la parole perdue, son dépôt amer. Les pages embrasées par liasses comme on se dépouille d’un habit impur.

Le coude-à-coude serré dans l’abandon au rêve d’un renouveau qui abolirait les distances.

Tout ce qui ne peut se dire qu’au moyen du silence, et la musique, cette musique des violons et des voix venues de si haut qu’on oublie qu’elles ne sont pas éternelles.

Il y a ce que nul n’a vu ni connu sauf celui qui cherche dans le tourment des mots à traduire le secret que sa mémoire lui refuse.

 

Mais quand le tour est joué, faut-il en appeler à l’ancienne vie, réinventer son théâtre étonnant, avec ses cris, ses sauvages blessures, ses folies et ses larmes, si c’est pour n’y faire figurer que cette seule ombre tout occupée par le souci de la mort à inscrire son nom sur un tas de déchets hors d’usage ? Vieilleries, vieilleries ! Mettez le feu au décor, réduisez ce décor en cendres, foulez cette cendre avec la même indifférence que la terre qui n’est qu’un charnier où le bruit de nos pas sonne aussi creux que les os des morts.

 

– Tout ceci n’est donc qu’une fantasmagorie ! Il faut tout brûler ?

– Laissez. Le temps s’en chargera. »

 

Louis-René des Forêts

Ostinato

Mercure de France, 1997

samedi, 18 avril 2020

Giuseppe Ungaretti, « Trois poèmes de “Dialogue” »

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« Don

Dors à présent, cœur inquiet,

Dors à présent, va, dors.

 

Dors, l’hiver

T’a envahi, menace,

Crie : “Je te tuerai,

Tu n’auras plus sommeil.”

 

Ma bouche, dis-tu, donne

Paix à ton cœur,

Dors, dors en paix,

Écoute, va, ton amoureuse

Pour triompher de la mort, cœur inquiet.

 

 Tu as vu dans mes yeux

 

Tu prêtes à l’horrible solitude

Pouvoir de courir au Jardin,

Généreux amour.

 

Tu as vu dans mes yeux s’éteindre

L’amassement de tant de souvenirs

Chaque jour plus féroces,

Et un seul souvenir

 

Prendre forme soudain.

Ton âme l’a enfermé dans mon cœur

Et je suis né de nouveau.

 

À l’épouvante de la solitude

Tu offres le miracle de ces libres jours.

 

Guéris-moi de l’âge, donatrice enfant.

 

 

L’éclair de la bouche

 

Des milliers d’hommes avant moi,

Même plus que moi chargés d’âge,

Mortellement furent blessés

Par l’éclair d’une bouche.

 

Ce n’est pas une raison

Qui apaise la douleur.

 

Mais qu’avec compassion tu me regardes

Et parles, un chant commence,

J’oublie que la blessure brûle. »

               1966-1968, Traduction : Philippe Jaccottet

 

Giuseppe Ungaretti

Vie d’un homme – Poésie 1914-1970

Traduit de l’italien par Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, André Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin

Préface de Philippe Jaccotet,

Éditions de Minuit/Gallimard, 1973

vendredi, 17 avril 2020

Herberto Helder, « Du monde »

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« Celui qui atteint son poème par ce que les poèmes ont de plus haut,

touche au lieu où c’en est fini du monde : je ne le veux pas

pour le charme, ou l’erreur, dit-il,

je le veux pour l’étoile plénière qui existe à certains endroits de certains poèmes

abrupts, sans indication d’auteur.

Il y découvrit ce que tout cela contenait

d’âpreté :

plutonium, l’abîme.

La lune travaillait à la vitesse de la splendeur.

Les clous vivants au-dedans de la tête, je sais.

Un vase fait sur le vif, soufflé chaud, dit-il, je sais.

Le système du son au plus secret du poème à jamais,

poème intact, de

musique et

d’exaltation.

Où se trouve pour le délire, dans la partie

haute, dévorée par l’or, la partie inhospitalière.

Hanté aussi par le plus simple :

quantité et fraîcheur, un exemple :

les fruits enivrent.

Quelqu’un a dit : l’étoile absolue a pénétré ta douceur.

De traverse en traverse d’os – parce que tu étais vierge – alors elle te transmua,

fils.

La bouche meurtrie par l’air inspiré, l’air expiré.

Brûlé là où la chair se ferme, ou bien ouvert peut-on

dire

comme un trou de matière maternelle.

Un âpre tas de sacs en haut :

des sacs brillants, des sacs de sang amarré.

————

 

Miroir qui regarde un miroir : image

arrachant à l’image, oh

merveille de sa profondeur même, l’eau vive

que son œuvre enchâsse, lumière tissée

pour qu’on voie la lumière.

————

 

Œuvre à cette chose ancienne tandis que le monde marche

sur son centre,

comme si chaque point de ton ouvrage formait le cœur du monde. »

 

Herberto Helder

« Du monde » – 1994

in Le poème continu – 1961-2008

Traduit du portugais par Magali Montagné et Max de Carvalho

Préface de Patrick Quillier

Chandeigne, 2002, réédition, Poésie / Gallimard, 2010

jeudi, 16 avril 2020

Jean-Jacques Viton, « Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé »

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« XXII

 

un matin   dans le bas d’un rideau de fenêtre

en travers   dans les plis   un visage brûlé

plein d’épaisseurs   il soutient le regard

 

observé d’un lit   le visage change

les plis du rideau deviennent simples

difficile de retrouver la forme

ce n’est plus un visage   on peut chercher

dans l’obscur   le clair   le gris

quelques angles   une ressemblance improbable

 

écarter les murs comme des feuilles les repousser

pour espérer agrandir l’espace mal composé

 

des rayons de phares se déplacent au plafond

poursuivis par une troupe de taches sombres

ce sont cinq cents chiens sauvages

un gros chiffre   ils bougent dans un galop ralenti

ils suivent une piste déterminée

maintiennent le principe du tout droit

rien n’est décelable en face mais ils passent

 

c’est un chemin liquide   un ciel qui coule

on ne comprend pas de quel côté

il traverse des vides et des volumes

nombreuses surfaces coloriées sans origine

 

quand il y a du brouillard les maisons sont en paix

dans le brouillard une maison est une maison

ce sont des aspects ou des constellations

des constellations déterminées par le temps

 

on invente tout   avec le tout qui existe

on ne sait jamais au juste ce qu’on pense

 

où est le vieux vagabond de la Divine Comédie

où est le vieil homme qui traversait Philadelphie

avec trois rouleaux sous le bras

où est le vagabond étrange qui marchait sur l’eau

où est le vieux vagabond qui allait dans les montagnes

les poches pleines de morceaux de pain

qu’il trempait dans des ruisseaux

où est le vagabond noir dernier vestige de Bruegel

personne ne sait ce qu’il a dans son sac

 

où est Essenine qui profita de la révolution russe

pour courir dans les villages arriérés de la Russie

en buvant du jus de pommes de terre

qui songe en admirant le Jardin de l’Amour de Lahore

à la terrifiante dévastation d’Hiroshima

où sont les crocodiles qui brûlent les arbres avec leur urine

 

ce sont de fausses routes   une idée de frontières

c’est une invention   on peut y circuler

 

microraptor précurseur de six centimètres

avait des pattes antérieures plumées

 

était-ce un parachute pour les trous forestiers

ou des ailes qui battaient pour propulser

l’ancêtre de l’avion   cet oiseau aquatique

dormait à la dérive bec dans la poitrine

 

rien ne colle   ne veut pas dire   rien ne va

on entre dans le présent   c’est un état

il nous entraîne là où nous ne devions pas aller

 

la Rift Valley vue de satellite

les Orgues de la chaussée des Géants

la Taïga dans la région de la Kolyma

 

c’est une invention on peut y circuler

 

sommes-nous sûrs d’avoir un visage »

 

Jean-Jacques Viton

Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé

P.O.L, 2008

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numpage=12&numrub=3&numcateg=2&numsscateg=&lg=fr&numauteur=198

mercredi, 15 avril 2020

Bernard Delvaille, « Blanche est l’écharpe d’Yseut »

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« À Tintagel

les roses meurent aussi

Un pan de mur

un papier de soleil

quelques mètres carrés de neige

et ce ciel bleu

quand il rentre au matin

avec sur lui

une odeur de garçon

Il oublie tout

né il y a trop longtemps

Il a froid

les anges sont blessés

Ses lèvres sont deux oiseaux

Le mort

qui par sa bouche

du foutre jette encore

c’est lui

Des bruits sourds

dans la nuit

martèlent son cerveau

Il s’endort la main

sur la couverture glacée du livre

prêtant serment

et les draps froids

sont le linceul

préparé pour l’absence

qui est séparation

comme fleur coupée

en vase

au vol des guêpes

funéraires

Mais où dis-tu

qu’il s’est enfui

a-t-il respiré

l’odeur des feuilles

l’appel du matin

quand l’enfance qui n’est pas

ne sera jamais

quand tout serait à naître

mais s’écroule comme

sous le poids du lierre

le mur

Les dieux peut-être

les avaient

l’un à l’autre promis

Désormais

que savent-ils

de ce sommeil interrompu

de ces falaises de la chair

d’où l’on se jette

à l’aube

mordant les draps les lèvres

léchant sur le ventre de l’autre

le sperme de l’enfance

miel dont se nourrissent

ceux qui ne naîtront pas

Que savent-ils de cet instant

où tout se brise où tout

se donne en glace

au jeu du soi et du non-soi

À être un seul

en deux visages

sur les flots

à ne savoir quel est le vrai

on invente ses blessures

ses travestis

Quand vient le bal

on n’est plus deux

mais un motard

aux lèvres peintes

assassin aux yeux faits

vidant sa vie tel un moteur

avant le gel

Et cet enfant

qui n’est pas né

ce frère en l’herbe chaude

est-ce à toi qu’il eût ressemblé

est-ce à moi

Je l’entends dans la nuit

qui marche

et me retourne

quand son pas cherche

à me rejoindre

C’est le poids de mon ombre

cet enfant dont les yeux

ne se sont pas ouverts

qui n’eut pour toute chambre

qu’un ventre de chair et de sang

et un tombeau

Ô laissez-moi je vous en prie

lui tendre le premier rameau

d’aubépine

et partir avec lui

avec toi dans la nuit

des eaux vives

brisé

fidèle à cette image

inconnue

est-il toi

es-tu lui

et

moi

toi

nul ce chemin

qui longe la mer

interlocutrice

dans les ajoncs

Sais-je

ce que de moi il attendait

de celui qui

à sa place

vivrait

qu’il ne connaîtrait pas

Vacant

d’inusité

dans l’aurore glacée

attendre

attendre encore

la barque

qui le ramènerait

si »

 

Bernard Delvaille

Blanche est l’écharpe d’Yseut

Les Cahiers des brisants, 1980

réédition in Poëmes (1951-1981), Seghers, 1982

mardi, 14 avril 2020

Mathieu Bénézet, « Toute la lumière était désirable »

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« Toute la lumière était désirable.

Maintenant tout est dissous et changé. Tout.

C’est une pluie qui tombe sur moi avec égalité. Je parlais de dormir et de vivre. Mais ce sont nos phrases mêmes.

— Sans nos voix.

— Oui.

 

Et des couleurs fragiles, presque conservées. Il y avait des entassements de livres et je cherchais à les remuer, de quoi parler. Poursuivre. Je cherchais et je disais :

— Je vais abandonner.

Car, pour finir, toute lumière se brise. Et qu’en dire ? Et pourquoi parler de cendre ? Que ne me suis-je ignoré !

 

J’ai dit :

— Plus de douleur.

Quand le ciel touchait nos mains. Ce matin j’ai pleuré. Je t’ai écrit une longue lettre que j’ai déchirée. Il ne sert à rien d’écrire ni de parler. C’était l’hiver.

 

J’attendais le printemps et des choses nouvelles. J’attendais de partir.

— Regarde moi : je suis fou.

C’est la douleur de parler. Viendras-tu.

 

Et cette noirceur dans le sentier. Mais c’est le printemps. Ô, joie de la ville et de ce café. Je t’ai écrit avec la hâte de me quitter. Pour toi j’ai recopié ces mots : “Inachevé, parmi les plâtres, et des débris de bois — tout un matériel qui eût pu signifier une dévastation.” C’était déjà cela. Quand le souvenir de ta tête près de moi évoque l’odeur du jasmin. Et quinze ans plus tard.

— Pourquoi le roman est-il cette destruction de moi ?

 

Je ne sais plus ce qui fut. Une larme demeure en moi comme une douceur. Ô, enfant qui respirait dans les fleurs. Mais je suis plus étranger que le reste des hommes. Mais qu’on me laisse, et, content, j’irai jusqu’au jardin. Je me disposerai dans l’ombre et j’attendrai le soir. J’attendrai dans le printemps.

 

Mais t’en viendras-tu. Ô, fragments et ces brins de vert dans le mur. J’attendais d’écrire et de parler. Que tu me dises ces mots, et ainsi chaque année. Je te disais :

— Plus de douleur.

Ô, sœur oubliée et le ciel de toute part. J’ai passé le chemin et je suis venu jusqu’à toi. C’étaient des tables disposées contre des vitres. Mais je me souviens de fleurs. Je ne sais pourquoi j’évoquais le roman dans ces collines quand j’écoutais le bruit des grillons. »

 

 

Mathieu Bénézet

Pantin, canal de l’Ourcq

Coll. Digraphe, dirigée par Jean Ristat, Flammarion, 1981

lundi, 13 avril 2020

Liliane Giraudon, « Fonction Meyerhold »

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© Marc-Antoine Serra

 

« que bois-tu que fumes-tu

mangez-vous du caviar     des aubergines

j’ai épluché pour toi une orange

           appelée sanguine les tranches

je les ai disposées sur une petite

           soucoupe blanche

 

          ça te rafraîchira »

 

Liliane Giraudon

Le travail de la viande

P.O.L, 2019

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-4796-5