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  • Camillo Sbarbaro, « Copeaux »

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    « VIII. Sur la vertèbre à vif du chemin, sur les montagnes chauves et calcinées juillet s’acharne. Émacié jusqu’à l’os, le village ouvre son gosier sec sur la mer, qui le dérobe à sa soif en l’aspergeant d’écumes amères.

     

    Je me reflète encore en ce paysage ; son aridité me nourrit.

    Dans l’olivier qui s’enchâsse dans le mur je me reconnais, et dans la ronce qui vit dans la fournaise des sables.

    Pourtant – pour me dissoudre – il suffisait jadis d'un regard : brin d’herbe moi aussi, lézard sur un rocher. C’est par les yeux que je m’allégeais de moi-même.

    À toute heure à présent mon être persiste. Il s’interpose, encombrant et têtu, comme s’il avait trop grandi.

     

    Si l’assoupir se pouvait, le transformer en paix jusqu’au nouveau réveil, s’il doit venir ! Simple dépouille, il n’en vit pas moins d’une vie excessive !

     

    Certains matins le sentiment d’exister est à ce point filiforme qu’un mouvement de la tête semble suffire pour descendre sans déchirure dans le néant.

     

    Mais tenace au contraire l’existence persiste ! Combien de fois, avant de mourir, avec logique allons-nous à la mort !

     

    Ma vie est aujourd’hui celle de la grève. Oh ! que s’instille une goutte en cette féroce sécheresse ! Ainsi l’âme invoque un souffle de poésie.

     

    Nuage vagabond, goutte rare et chaude comme le sang.

    Que reprenne la rumeur du flot entre les rives verdies, l’espoir en paraît aussi lointain que de voir se couvrir de bourgeons et de feuilles une armoire vermoulue.

     

    Lit du fleuve en temps d’étiage.

     

    Entre les flammes blanches des oliviers ne bouge de moi que la marionnette sinistre. »

     

    Camillo Sbarbaro

    Copeaux, suivi de Feux follets

    Choisis, traduits et présentés par Jean-Baptiste Para

    Suivi de Souvenir de Sbarbaro par Eugenio Montale

    Clémence Hiver éditeur,1991

  • Péter Nádas, « Ce qui luit dans les ténèbres »

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    « C’était sans appel, le déjeuner du dimanche devait être prêt à midi. La soupe, brûlante, fumer sur la table quand les douze coups sonnaient. Et ce n’était pas là le souhait de mon grand-père. Mon grand-père maternel, je veux dire, le grand-père Tauber. Tel que je l’ai connu, il se serait satisfait d’une soupe tiède servie à une heure, lui n’était pas à cheval sur ce genre de choses. Il mangeait d’ailleurs à peine. Prenait rarement la parole, et pour dire peu de mots. Au moment de se lever de table, il remerciait pour le déjeuner en inclinant la tête. Mais impossible de savoir qui il remerciait au juste.

    Les remerciements étaient selon toute vraisemblance dus à ma grand-mère, mais peut-être pensait-il à Dieu, au Dieu de je ne sais qui, je l’ignore à vrai dire. Il n’avait apparemment de goût pour aucune des vanités de ce monde. C’était un homme éthéré, maigre comme un clou, dont on voyait les côtes sous la peau de la cage thoracique. Quand il m’attirait à lui avec tact, quand il me lançait en l’air, allez vole, mon Péter, regardez comme il vole, pour me rattraper in extremis dans ma chute, hop, le petit oiseau est tombé, je me retrouvais tout contre son ossature décharnée ; je sens encore aujourd’hui les os de ses bras, de ses clavicules, de ses côtes saillantes contre moi.

    Je ne m’explique en revanche toujours pas comment il pouvait évoquer avec une telle joie ce petit oiseau dans sa chute. Les petits oiseaux ne tombent que quand les chasseurs les abattent ou que le froid de l’hiver leur gèle les pattes.

    Mon grand-père maniait les sentiments avec une extrême réserve, je ne l’ai jamais vu s’emporter. Il se contentait à la rigueur de souligner d’un trait d’humour ceci ou cela.

    Quelque chose de menaçant, d’effrayant, couvait néanmoins sous son calme stoïque, ses filles le craignaient d’ailleurs, et moi encore davantage, bien que je ne puisse imaginer ce qu’il se serait passé une fois sa patience vraiment à bout. Son regard devenait orageux dès que quelqu’un le contrariait, le sang lui montait au visage, mais je ne l’ai jamais vu exploser. Il laissait au contraire, magnanime, ses paupières retomber sur sa colère, prêt à se retirer en lui-même et à fermer les yeux sur ce qui l’agitait intérieurement.

    Mon envol durait plus longtemps que ma chute, il me semblait sans fin, ma respiration s’arrêtait ; ce devait être la raison pour laquelle je désirais tellement qu’il me fasse voler, je recherchais l’asphyxie, pour ne revenir à moi qu’à l’atterrissage, de retour entre ses bras osseux. Puis on recommençait.

    Il me faisait d’autres fois sauter sur ses genoux, et notre jeu, dont il tirait sans aucun doute lui aussi un plaisir fou, devait en même temps l’ennuyer terriblement. Il fallait que le cavalier se tienne bien d’aplomb sur la selle, mais le cheval ruait, le cheval s’ébrouait, le cheval regimbait, c’était la règle. Mon grand-père contrefaisait le hasard sur ses genoux, il imitait l’imprévisible, et comme je réagissais à tous les coups, du tac au tac, à ses simulations, comprenant parfaitement ce qu’il faisait et où il voulait en venir, il jouissait lui-même de ses effets et riait aux larmes.

    Il riait sans bruit, il s’esclaffait en silence, la tête en arrière, la joie lui fendant la bouche. Cet enfant a de bons réflexes, dites donc. Je n’ai jamais vu personne rire muettement comme lui. »

     

    Péter Nádas

    Ce qui luit dans les ténèbres — Souvenirs de la vie d’un narrateur

    Traduit du hongrois par Sophie Aude

    Les éditions Noir sur Blanc, 2025

     

    Péter Nádas, né le 14 octobre 1942 à Budapest est mort ce jour, 26 août 2026, chez lui, à Gombosszeg en Hongrie.

    Outre son extraordinaire Livre des mémoires (Plon, 1986) il est l’auteur d’une œuvre puissante, généreuse, singulière, très introspective, vive, très réflexive, sur la langue, sur l’écriture même.

     Je suis entré dans cette œuvre par La fin d’un roman de famille (Le bruit du temps) et ne cesse plus depuis de la lire. 

    Je vous souhaite de la découvrir.

  • Pascal Quignard, « Il faut peut-être dans la musique… »

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    Pascal Quignard, dans le jardin de Sens, août 2024

    © Claude Chambard

     

    « Il faut peut-être dans la musique, comme il faut peut-être dans l’amour, au moins une sorte de regret.

    Une nostalgie plus vaste que la joie que le plaisir donne. Un souvenir qui l’anime. Il faut quelque chose qui s’étend au-delà d’elle et qui ne puisse se maîtriser. Quelque chose qui rêve encore dans le sommeil du désir. Quelque chose qui attende au fond du corps. Quelque chose qui continue à espérer même quand tout vient faire défaut ­— le corps, l’heure, la force, la grâce, l’âge, la peur.

    Il faut un orient à ce qui manque.

    Dans le chant des oiseaux, c’est facile à trouver, c’est le soleil.

    Les oiseaux sont sûrs d’eux dans la leçon qu’ils donnent chaque jour. Ils sont péremptoires. Une interprétation qui ne se tourne pas en improvisation n’est pas de la musique.

    C'est l’aube. »

     

    Pascal Quignard

    L’amour la mer

    Gallimard, 2022

     

    Chaque année, pour mon anniversaire,

    je partage avec mes amis une page de Pascal Quignard.

  • Jack Spicer, « Un livre de musique »

     

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    « Arrivant à la fin, les amants

    Sont épuisés comme deux nageurs. Où

    Cela finissait-il ? On ne peut pas savoir. Aucun amour n’est

    Comme un océan avec le cortège vertigineux des limites des vagues

    Desquelles deux peuvent émerger épuisés, ni un long adieu

    Comme la mort.

    Arrivant à la fin. Plutôt, dirais-je, comme une longueur

    De corde enroulée

    Qui ne se déguise pas dans les dernières boucles de ses longueurs

    Ses terminaisons.

    Mais, diras-tu, nous aimions

    Certaines parties de nous aimaient

    Et ce qui reste de nous restera

    Deux personnes. Oui,

    La poésie finit comme une corde. »

     

    Jack Spicer

    « Un livre de musique (avec des paroles de Jack Spicer) », 1958

    in C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Éric Suchère

    Préface de Nathalie Quintane

    Le bleu du ciel, 2006

     

    Jack Spicer, né le 30 janvier 1925,

    est mort le 17 août 1965.