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  • Georges Bernanos, « Nouvelle histoire de Mouchette »

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     Nadine Nortier dans Mouchette de Robert Bresson (1967)

     

    « Et tout à coup elle chanta.

    Cela se fit si naturellement qu’elle ne s’en aperçut pas d’abord. Elle croyait fredonner entre ses dents un air entendu bien des fois, car l’immense phonographe au grotesque pavillon écarlate, installé à la fenêtre de l’estaminet, le répète invariablement chaque dimanche. C’est un air de danse — de danse nègre, a-t-elle ouï dire. Les paroles en sont incompréhensibles. Jusqu’alors, elle ne l’avait écouté qu’avec répugnance, mais il ne cessait de la hanter, au lieu que les airs favoris de Madame fuient à mesure sa mémoire. Parfois, en pleine nuit, lorsque l’ivrogne en rentrant, poussant trop rudement la porte contre le mur, la tirait brusquement de ce noir sommeil qui, depuis qu’elle est femme, l’engloutit chaque soir, elle le fredonnait tout bas, avant de se rendormir, la tête enfouie sous les draps.

    Aussi longtemps qu’elle se contentait de suivre par la pensée le rythme et la courbe de la bizarre mélodie, elle s’émerveillait d’y réussir, et cet émerveillement n’était pas sans angoisse. Il lui semblait qu’engagée sur une pente de neige, elle perdait presque aussitôt conscience de la vertigineuse descente. Mais lorsqu’elle s’enhardissait à fredonner, bouche close, le démon du chant qui s’emparait d’elle la laissait, le temps d’un éclair, tremblante, hébétée, dans une espèce de confusion inexplicable, ses petites mains froides gluantes de sueur, et le sang venant d’une poussée à sa tête, comme si elle se fût trouvée nue, tout à coup, devant une foule railleuse.

    Et, dans la maison silencieuse, indifférente aux ronflements de l’ivrogne, elle écoutait s’éteindre lentement, par degrés, ce chant imaginaire, et battre mollement contre les côtes son cœur épouvanté.

    Sa surprise fut si grande d’avoir cette fois surmonté sa crainte qu’elle l'emporta d’abord sur tout autre sentiment. Elle écoutait jaillir cette voix pure, encore un peu tremblante, d’une extraordinaire fragilité. Aucune expérience préalable ne lui permettait de comprendre que cette voix mystérieuse était celle de sa misérable jeunesse soudain épanouie, une revanche d’humiliations si anciennes que sa conscience les acceptait telles quelles, y trouvait parfois son repos, une inavouable douceur.

    Cette voix était son secret. Le seul qu’elle pût partager aujourd'hui avec le bizarre compagnon étendu à ses pieds, vivant ou mort, mort sans doute. Elle le lui avait donné comme elle se fût donnée elle-même, si l’enfant ne l’eût encore chez elle emporté de loin sur la femme.

    Et maintenant qu’elle avait livré ce trésor, elle ne le reconnaissait plus. Elle écoutait monter son chant avec une humble ferveur, il rafraîchissait son corps et son âme, elle eût voulu y tremper ses mains.

    Cela dura longtemps ­— à ce qu’elle crut du moins. Une minute peut-être, qui lui parut longue comme tout un jour. Brusquement la voix magique se tut. Et baissant les yeux, Mouchette s’aperçut que ses mains étaient vides. »

     

    Georges Bernanos

    Nouvelle histoire de Mouchette

    Plon, 1937

     

  • Dylan Thomas, « N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit »

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    « N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit,

    Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour ;

    Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.

     

    Bien que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,

    Parce que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils

    N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

     

    Les hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs

    Leurs actes frêles auraient pu danser en une verte baie

    Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière.

     

    Les hommes violents qui prirent et chantèrent le soleil en plein vol,

    Et apprennent, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,

    N’entrent pas sans violence dans cette bonne nuit.

     

    Les hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante

    Que leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,

    Ragent, s’enragent contre la mort de la lumière. 

     

    Et toi, mon père, ici sur la triste élévation

    Maudis, bénis moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.

    N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit.

    Rage, enrage contre la mort de la lumière. »

    1951

     

    Dylan Thomas

    N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit… et autres poèmes

    Traduit de l’anglais et préfacé par Alain Suied

    Gallimard, Du Monde Entier, 1979