UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 26 juin 2019

Michèle Desbordes, « L’emprise »

Desbordes©Vincent-Fournier-168x223.jpg

© Vincent Fournier

 

« Je marche et je marche encore. Ça fait bientôt dix ans que je marche là de ce côté ou de l’autre du fleuve. Que je suis revenue.

Je marche dans l’été, et parfois au plus fort des chaleurs le ciel se charge d’une pluie soudaine ou d’orage, de giboulées, presque douces par-dessus les moissons. D’un trait le coteau file le long du fleuve, clair, brillant d’une lumière qu’il semble avoir amassée depuis les premiers soleils, avec conscience, avec scrupule la restituant, irradiant tout le bas du ciel, et parfois bien au-delà. La pluie commence à tomber. Je l’entends prendre sur le toit, doucement, et parfois dans un grand coup de vent cogner aux vitres. J’ai aimé la pluie, cette façon qu’elle a soudain de ne plus s’arrêter, de persister, opiniâtre, entêtante. Je me mets à la fenêtre, je regarde au loin le val disparaître dans le gris, j’aime les ciels bas, le gris qui s’éclaire doucement au-dessus du fleuve.

J’ignore pourquoi j’ai tant pensé à la maison de Saint-Jean-le-Blanc, cette maison qu’elle ne voulait pas, pourquoi j’y ai pensé comme à ce qu’on perd, doucement, tristement. Comme si de vivre là eût été reconquérir ce qu’il y avait à reconquérir, et reprendre ce chemin que par erreur ou simple inadvertance, et dans des temps si reculés qu’aucun de nous n’en avait la mémoire, nous avions quitté pour un autre, triste et morose et parsemé d’embûches et de périls, au lieu de se terrer comme des misérables dans cette maison où nous nous sommes échoués comme dans la tempête un bateau sur les récifs, de simples bancs de sable quand le vent ne souffle pas du bon côté. Le vent ne soufflait pas du bon côté je crois, ces années-là il n’a jamais soufflé du bon côté qu’il fallait. Est-ce elle que je vois se dresser devant moi ? venue rejoindre l’autre (la première, celle des exordes, des commencements de l’histoire quand tout est dit mais que rien encore n’arrive), pour ne faire plus qu’une seule et même demeure présente dans la plupart des livres que j’ai écrits, sur sa terrasse ou sa falaise parmi les ifs et les buis, ou dans une clairière au bout de son allée d’arbres. Je me dis que ces maisons-là sont autre chose que des maisons, que d’une façon ou d’une autre elles ont à voir avec ce qui s’écrit et se tient là dans l’ombre, vous habitant autant que vous-même les habitez, se faisant et se défaisant doucement dans le temps qui passe. Une de ces longues invisibles phrases par quoi se diraient les choses, un ordre ancien, un ordre perdu qui réapparaît fugitif et fragile, et qu’il faudrait saisir comme l’éclair, le poisson qui se dérobe à la paume.

La maison où je vis depuis mon retour me les rappelle sans doute. Il y a le coteau. La terrasse, le grand escalier de pierre. La craie pâle des murs. De là-haut je vois le chemin qui mène au fleuve, les rangs de pommiers dans le bas un peu avant les arbres de la berge. J’y suis jalousement attachée, et répugne à m’en éloigner. C’est là que je suis arrivée. Un jour il m’a semblé que j’arrivais, c’est ce que je veux dire, que là dans le calme des murs j’allais guetter je ne sais quel répit, je ne sais quel vieux rêve, un de ces endroits où doucement un soir on s’échoue, on ne demande qu’à s’échouer. »

 

Michèle Desbordes

L’emprise

Verdier, 2006

 

lire pour accompagner, ce bel hommage de Jean-Yves Masson : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2006/03/carte_blanc...

jeudi, 20 juin 2019

Jean-Michel Mariou, « Le chauffeur de Juan »

Bilbao_serré-620x420.jpg

DR Jean-Michel Mariou, un peone de la cuadrilla, Juan Leal

 

« C’est une évidence, la tauromachie est d’abord un voyage. La saison qui s’étire en Europe de Pâques à la Saint-Luc, fin octobre, est un long chemin ininterrompu marqué d’hôtels, toujours les mêmes, de restaurants nocturnes au bord des autoroutes, toujours les mêmes, d’arènes bouillantes, toujours les mêmes. Les trajets sont interminables, les visages interchangeables, les paroles d’encouragement répétées à l’infini. Mais qu’on ne s’y trompe pas : pour l’aficionado et pour le toro, c’est la même chose. Comme on le verra, il faut, pour réunir ces trois termes nécessaires à une corrida de toro, que chacun accepte le voyage.

Je n’ai jamais envisagé la corrida autrement : un déplacement de soi. Et pas seulement parce que notre passion nous entraîne de ville en ville, entre la France et l’Espagne. Le déplacement est surtout symbolique. C’est qu’il faut d’abord sortir de soi pour être réceptif à ce monde qui vous bouscule. Voyager pour aller voir des corridas ce n’est pas simplement multiplier les expériences de spectateur. C’est accepter de se mettre en danger. Quitter ce monde-ci qui s’effondre, pour un autre plus lumineux qui vous aidera à réfléchir à votre vie, à votre destin, à la façon dont vous vous engagez. Sortir de soi, passer dans ce monde clos des toros ou plus rien n’existe des rumeurs quotidiennes, mais pour en revenir plus décidé, plus clairvoyant. »

 

Jean-Michel Mariou

Le chauffeur de Juan

Coll. Faenas, Verdier, 2019

mardi, 18 juin 2019

Marielle Macé, « Nos cabanes »

Mace_marielle.jpg

DR

 

« Jardiner les possibles ce n’est décidément ni sauver ni restaurer, ni remettre en état, ni revenir ; mais repartir, inventer, élargir, relancer l’imagination, déclore, sauter du manège, préférer la vie.

[…]

Nos cabanes ne seront pas nécessairement plaisantes, légères. Elles diront aussi bien ce qui se tente que ce qui se malmène, ce qui s’essaie que ce qui se voit rabattu, maltraité. Elles diront quelque chose de ce monde de violences en tous genres, de vulnérabilités, de confiscations, de destructions des sols, et pourtant aussi d’espérances, de bravades et d’imaginations pratiques. »

 

Marielle Macé

Nos cabanes

Verdier, 2019

samedi, 17 novembre 2018

Lutz Seiler, « Kruso »

330px-Lutz_Seiler_2010.JPG

DR

 

« “La mission de l’Est, Ed, je veux dire de l’Est tout entier à commencer par les yourtes casaques, par la tente de cirque de ma mère à Karaganda, tu sais, de là-bas jusqu’ici, jusqu’à cette île, cette arche…”, il avala de travers et recracha, mais la bouillie lui faisait manifestement du bien, “… ce sera de montrer la voie à l’Ouest. La voie vers la liberté, tu comprends, Ed ? Ce sera notre mission à nous et la mission de l’Est tout entier. La montrer à ceux qui, d’un point de vue technique, économique, infrastructurel sont allés…”, il déglutit et reprit avec une voix plus forte, “à ceux qui ont fait tant de chemin avec leurs autoroutes, leurs chaînes de montage, leurs parlements, leur montrer le chemin de la liberté, cette face perdue de leur… leur existence.” À nouveau il avala de travers, puis une quinte de toux, comme si un géant invisible l’avait saisi par les épaules pour le secouer.

Chut”, fit Ed mais il se tut aussitôt lorsqu’il aperçut le regard perçant de Kruso.

“C'est notre mission, Ed. Protéger la racine des scories qui nous arrivent maintenant, qui la submergent sous des  avalanches si agréablement parfumées, incroyablement séduisantes et douces, sous des scories d'une grande beauté, tu comprends, Ed ?”

Mal à l’aise Ed essaya de continuer à le nourrir, mais Kruso n’avalait plus, il ne faisait que serrer les lèvres un peu plus, et ainsi une partie de la bouillie ressortait.

“La liberté nous attire. Elle reconnaît ceux qui l’aident. Toi aussi elle t’a reconnu Ed !”

Ed frotta autant qu’il put pour nettoyer de cette bouillie jaunâtre sa barbe de plusieurs jours et lui frictionna aussi la poitrine. Cette fois-ci les ablutions ont lieu l’après-midi, cette idée absurde frôla Ed. Il chercha à rassurer son ami avec des mots encourageants.

“Nous devons manger quelque chose, Losch. Je veux dire pour être fort, pour combatte les scories, je veux dire, qui d’autre sinon saurait comment…”

Comme Ed n’avait plus grand chose à dire à ce sujet (alors qu’il ressentait comme souvent une grande envie d’être d’accord avec son compagnon, d’être uni à lui malgré toute la distance), il se mit à réciter du Trakl. Il avait bien oublié quelques strophes, voire des textes entiers. Ce n’était pas grave. Il convoquait des vers et des rimes de textes venus d’ailleurs, l’ensemble des stocks sus par cœur était un peu mité à présent, et il chuchotait tout cela comme pour lui-même, il en faisait une seule et unique mélodie chargée d’amour et de désespoir – son ton à lui. Les poèmes de Kruso en faisaient partie aussi, et puis aussi des passages dont jusqu’ici il avait ignoré l’existence. Quelque chose comme un poème à lui – comme s’il avait commencé à écrire.

La cuillère toucha la bouche de Kruso et le sésame s’ouvrit.

“Bien Losch, c’est très bien, murmura Ed, nous y arriverons, tu verras.” »

 

Lutz Seiler

Kruso

Traduit de l’allemand par Uta Müller et Bernard Banoun

Postface de Jean-Yves Masson

Coll. « Der Doppelgänger »

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/kruso/

jeudi, 08 novembre 2018

Michel Jullien, « L’île aux troncs »

jullien_2018-168x226.jpg

DR

 

« Tchoubine et Sniezinsky furent des premiers colons, la fournée de 49, deux vétérans parmi les cent trois estropiés cinglant vers l’île le mardi 4 octobre, un vapeur. Personne ne vit les voyageurs débarquer à la force des bras, une queue-leu-leu sur la passerelle, leur démarche sur les mains, le tronc oscillant, un paquetage minuscule accroché dans le dos, leur regroupement sous les mélèzes, cent trois samovars postés sur la grève et l’au-revoir de tous ces bras à l’équipage. Bientôt le lac durcirait pour des mois. Le vapeur appareilla, sa cheminée fit un toupet noiraud dans les brumes de Valaam, on ne le vit plus – sa fumée, son fuselage –, et lorsque la colonie s’ébranla vers le centre de l’île avec cette neige et cette façon d’aller, on pensait à un banc de pingouins. Cent trois samovars, une petite congrégation insulaire, le ramassis des grands lendemains.

Au monastère, les nouveaux arrivants eurent le choix des cellules. Kotik et Piotr élurent deux loges attenantes au centre de l’allée, dans l’enceinte, presque à regret. Ils auraient préféré la même, empiler des châlits afin qu’aucune cloison ne les éloignât mais, cette année-là, le parc immobilier permettait que chacun fût chez soi. Ce n’est qu’ensuite, fallut se tasser, le monastère se remplissant à la faveur des transports printaniers. Pour l’heure, début d’hiver, les nouveaux résidents ne se marchaient pas sur les pieds, les murs marquaient une tendance au vide, en plus de quoi quelques âmes affectées dans cette retraite insulaire n’avaient pu supporter les rigueurs magistrales de la première saison, libérant des cellules. Ce ne fut pas le cas des deux comparses en leur nouvelle terre. Au contraire, Valaam les secoua, l’espace, le frimas, la nature, une certaine hygiène recouvrée, un minimum de soins dispensés, une vie communautaire mieux réglée parmi leurs prochains, la quiétude insulaire, les vapeurs lacustres, une diète éthylique vivifiante, du bouillon chaud, un toit, des nuits, du régime, un peu des bienfaits d’une cure. Après des années de macadam, la pause erratique les transforma. Aux heures de la journée, leur métabolisme savait renouer avec les conséquences d’une cuite. Les couperoses s’affadirent aux joues de Sniezinsky. Il désenfla, le pourtour mieux cintré et l’humeur retrouvée, non pas pour le petit gain esthétique mais, principalement, parce qu’en ces derniers temps à Leningrad il se fatiguait de traîner son ventre à même le sol lorsque les jambes n’aidaient en rien à le rehausser. Voici qu’entrait désormais un trop-plein de vide entre son froc et lui-même. Il s’en procura un nouveau, moins ample, de bon tissu. Ses toux s’apaisèrent, se turent, n’éclatant qu’aux premières minutes du réveil ; encore un peu et sa trachée s’épura au sortir du premier hiver. Il s’occupait. Sur le seuil de sa cellule Piotr s’adonnait à un petit commerce épatant, tailler des cuillères en pin sibérien, des bols dans le bois, creuser des écuelles au canif, racler des timbales, ses mains occupées à façonner des couverts qu’il entendait troquer non pas contre une planchette mobile comme beaucoup en possèdent mais un vrai fauteuil, avec des roues, une assise et un dossier. »

 

Michel Jullien

L’île aux troncs

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/lile-aux-troncs/

mercredi, 12 septembre 2018

Pierre Bergounioux, Jean-Paul Michel, Correspondance 1981-2018

Photo-Bergounioux-et-Michel_2.jpg

DR

 

« 07.XII.07

Mon cher Pierre,

D’aucune manière tu ne dois douter de ceci : nos livres nous auront gardés ce que nous sommes dans les pires incertitudes du temps, si inconfortables qu’il ait pu nous être donné de les connaître. Au moins n’aurions-nous jamais « écrit rien que de nécessaire, chacun de notre côté, et quasi depuis l’enfance “montant sur toute chose comme sur un cheval”. Peut-être, qui sait ? n’aurons-nous eu, même, à choisir en rien la manière ni le moment, si persuadés, pourtant, que nous ayons été toujours du contraire ? C’est ainsi. À peine nous est-il donné de l’entrevoir. Est-ce à dire que nous serions fondés à formuler maintenant des regrets ? Tu sens comme moi le ridicule qu’il y aurait à ces plaintes. Nous aurions fait face à ce qui venait, que nous ne pouvions ni soupçonner ni connaître, comme il en aura toujours été, et pour nous — par la patience et par l’action, si malheureuses puissent nous apparaître rétrospectivement quelques-unes de nos mésaventures. N’aurons-nous pas eu, aussi le meilleur de ce qui pouvait nous être donné de meilleur ? L’élan, le feu, l’audace, la vie aveugle jetée sans calcul dans la fournaise ? Vois : la vie vivante tremble dans chacune de tes pages. Chacun de ceux qui, une fois, les aura approchées l’aura su. Ce feu n’aura plus de fin, j’en prends le pari sans crainte.

Pour ce qui est de la “vie nouvelle” de la dernière carte, c’est très simple : si tu as un instant envisagé avec sérieux, calme et terreur ta fin physique la plus tangible, et que, très sûr de la fin, ayant même en idée pris tes dernières dispositions, fait tes adieux, tu te découvres imprévisiblement muni d’un peu de vie encore, tu auras trouvé à celle-là un autre goût, une autre teneur — ceux-là nouveaux, avec nécessité, qui te donnent à sentir une bonne fois tout l’incroyable d’être — une autre fois.

Je t’embrasse

Jean-Paul

 

[…]

 

Gif, mercredi 8 février 2012

Mon cher Jean-Paul,

Ce qui nous est arrivé, sans qu’on y ait trop de part, aura été mémorable. Il fallait le porter sur le papier, poétiquement ou prosaïquement, selon les moyens disponibles, le fixer, le clarifier, et d’abord à nos propres yeux. Des gueux, enlevés par le mouvement historique à leur relégation millénaire, à l’autarcie, à la stupeur, ne peuvent plus ne pas se demander ce qui leur arrive et qui s’inscrit, en dernier recours, dans le plan général. Ç’aura été fatigant mais stimulant, aussi. Toujours, me reste le souvenir de l’énergie que tu y as mise d’entrée de jeu, et le poème dont elle empruntait spontanément la voie, et le choix de la philosophie ! Je me répète : ce qui s’est passé était sans précédent et “n’aura point de suite”. C’est arrivé une seule et unique fois, et c’est toi que cette heure entre toutes les heures a désigné dans notre petite troupe de réprouvés. J’ai vu ça. J’étais là.

Urbinati était avec moi en primaire où il dessinait déjà. J’ai connu Serge Viallard dès la sixième mais non pas Christian Lacreu.

Er c’est plein de tristesse que j’ai dactylographié nos retrouvailles en 2008 avec Daniel. Il semblait, et c’était fou, que nous revenions en conscience au commencement. Je retrouvais les iconoclastes, les casseurs d’assiettes avec lesquels le sort m’avait mis, moi, rêveur, bénin, en relation. Et c’était la fin. Déjà !

Je ne te savais pas Treignacois par la branche maternelle. Te voilà donc un Corrézien complet, du haut et du bas pays, avec, à l’arrière plan, la grande plaine orientale et les hordes mandchoues. J’y pense. Catherine a des attaches, aussi, vers Treignac. À celui de Sermédiéras, qui se trouve près d’Uzerche, a dû s’ajouter un autre campement de yourtes, avec des têtes coupées accrochées au mât central, dans les Monédières, mais il n’a pas laissé de nom, juste des physionomies. […]

Je te serre sur mon gros blouson fourré.

Pierre »

 

Pierre Bergounioux, Jean-Paul Michel

Correspondance 1981-2017

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/correspondance/

jeudi, 23 août 2018

Antoine Wauters, « Pense aux pierres sous tes pas »

antoine wauters,pense aux pierres sous tes pas,verdier

DR

 

«  […] à l’insu de Paps et Mams, une drôle de langue poussait en nous, en réaction à leur langue à eux, qui rétrécissait tout : “S’aimer trop fort abrège la vie, dessèche le corps, réduit le cerveau, détruit les yeux.” ; « la recherche du plaisir est un pêché mortel” ; “Travaille, idiote !” ; “Plus vite, allez !”

Ravis par elle, cette langue qui n’était pas autre chose qu’un chant, et parfois simplement des cris en écho aux cloches de l’église de Barbaragia, le village voisin, on se propulsait dans la lumière, près des arbres et de ces champs de blé noir où on avait pris l’habitude de se cacher d’eux, je veux dire de nos bourreaux.

Et puis grâce à cette langue, j’avais beau ne pas voir les arpents de terre que Marcio parcourait, serpe à la main, n’avoir vue que sur des piles de linge et des tas de poussière, je savais qu’il était là. Je le sentais. À chaque seconde. Même là, dans l’étroitesse de la cuisine, avec Mams collée à mes basques, il était là. Il respirait en moi et suait avec moi, tant il est vrai qu’on n’avait droit à aucun repos.

Allez comprendre ceci : toute notre enfance, on vécut dans un temps hors du temps, où l’espoir enjambait le mal.

Le soir, on se retrouvait dans les ravines où on se jetait avec Zbabou qui nous regardait nous toucher l’entrejambe et, parfois, quand on le lui demandait, nous bourrait le slip de tout un tas de petites choses qu’on aimait follement, comme des épines, des orvets, du bois flotté, mouillé, des coquilles, de la boue, des salives. On avait besoin, au contact de ces choses, de préserver notre corps, sa lumière, sa beauté. Et de se laver de tous ces mots que Paps et Mams nous enfonçaient dans le crâne pour qu’on arrive – c’est ce qu’ils disaient – à devenir quelqu’un. Des travailleurs, des gens biens.

La nuit, dans le silence de la ferme, on se racontait des choses, des espèces de poèmes :

– La tristesse est un mur élevé entre deux jardins, disait Marcio. Nous aussi on aura notre jardin, ma sœur. Nous aussi on y arrivera, à être heureux. […] »

 

Antoine Wauters

Pense aux pierres sous tes pas

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/pense-aux-pierres-2/

lundi, 19 février 2018

Jean-Jacques Salgon, « Obock »

dji02.jpg

La Tour Soleillet à Obock

 

« Rimbaud a ceci de particulier qu’à chaque moment de sa vie il excède tout ce qu’on peut connaître de lui, poèmes, lettres, portraits ou photographies, souvenirs des témoins qui l’ont connu ou croisé, autant de portes ouvertes sur des mondes différents et qui semblent scellés sur un épais mystère. Rimbaud c’est l’excès de la biographie (quand Pessoa ou Walser en seraient le manque, le défaut). Il est trop, comme disent les jeunes d’aujourd’hui. Il n’est peut-être jamais autant Rimbaud que dans cette période si peu documentée de sa vie où il sillonne l’Europe, ces trois années de vagabondage entre 21 et 24 ans où il s’échappe et échappe à tous, où il a déjà quitté l’écriture et pas encore rencontré l’Afrique et le négoce. Durant ces années d’errance, il devient polyglotte, il multiplie le multiple, semble doué du don d’ubiquité.

Rimbaud est beaucoup plus que le double dont parle Segalen ; pluriel, polymorphe et, tout comme notre univers, constitué à 96% d’énergie et de matière noire. Cet univers opaque de sa vie s’étend d’ailleurs depuis le Bar de l’Univers de Charleville jusqu’au Grand Hôtel de l’Univers à Aden. Un univers à lui tout seul ; une vérité cachée dans une âme et un corps. C’est sans doute pour ça que les autoportraits flous de Harar nous paraissent si vrais.

[…]

De retour à Obock où la chaleur commence à être rude, il [Paul Soleillet] continue de diriger la construction de sa factorerie. Une enceinte carrée de cent mètres de côté est bâtie, puis, à l’intérieur de ces murs, on édifie les entrepôts, et, dans l’alignement du porche d’entrée, une tour en pierre de 17 mètres de haut qui sera longtemps appelée tour Soleillet. Sur la terrasse supérieure de cette tour sont installés les quatre canons. Tous les matins on hisse au haut d’un mât le drapeau français.

C’est peut-être au rez-de-chaussée de cette tour qu’il se fera prendre en photo par Édouard Bidault de Glatigné. On le voit à sa table, entouré de son personnel, dans la pause du penseur de Rodin, avec ses cheveux raz et sa longue barbe taillée au carré, plongé (ou faisant mine d’être plongé) dans la lecture d’un livre, veste et pantalon blancs, sandales afars, une paire de jumelles traînant à côté du livre. Un fusil est accroché au mur où sont aussi des trophées, lances et boucliers danakils, sabres, juste de quoi constituer un petit décor colonial. »

 

Jean-Jacques Salgon

Obock

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/obock/

dimanche, 11 février 2018

Dominique Sigaud, « Dans nos langues »

47181_sigauddominique18micheldurigneux.jpg

© Michel Durigneux, pour Verdier

 

 

« La langue n’est pas un cadeau des père et mère, nation école patrie patrimoine. Elle est comme la marguerite jaune qu’on ramasse négligemment au bord du champ parce qu’elle s’y trouvait. Il y a de la langue comme il y a de petites marguerites au bord des chemins, heureusement ; il importe donc d’en multiplier les accès et non les réduire ; c’est toujours très beau quelqu’un qui s’affranchit, un jeune homme ou une jeune fille plus encore, qui fait le geste écartant le mort de la langue, le mort dans la langue, ce qui de la langue conduit à plus de mort en soi et autour que de vivant, c’est toujours très beau un jeune homme ou une jeune fille s’affranchissant des langues entassées sur lui comme un poids mort ; ce que ça éclaire d’eux quand ils le font, ce que ça leur dessine comme ouverture.

“Ma nef passe au détroit d’une mer courroucée*”, je reprends votre citation, ces phrases dont la langue est capable, une des premières que vous m’avez offertes. Je me suis appuyée parfois sur certaines de vos phrases pour avancer quand c’était un peu plus difficile. La langue est cette nef parfois passant au détroit d’une mer courroucée, sin on veut s’avancer dans la langue, ce que ça suscite autour de soi comme contraintes, violences, oppositions.

Être conduit par la langue à de la langue. Plus on s’y abandonne, plus la langue est cette nef, plus c’est elle qui conduit. »

 

* Philippe Desportes (1546-1606)

 

Dominique Sigaud

Dans nos langues

Verdier, 2018

https://editions-verdier.fr/livre/dans-nos-langues/

 

 

16:34 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : dominique siagud, verdier

mercredi, 07 février 2018

Mathieu Riboulet, « Lisières du corps »

Capture d’écran 2018-02-07 à 13.56.55.png

© des mots de minuit

 

« On ne laisse pas d’un coup cinquante-huit ans de corps

À corps avec son corps.

On ne laisse pas d’un coup repartir les vivants

Avec leurs os, leur sang, leurs larmes et leur misère.

On s’attarde et l’on trinque, on dit des choses tendres,

On te laisse filer, t’effacer pour de bon. Ça ira,

Nous sommes quittes, Ljubodrag, qu’une dernière fois je nomme,

Emportant avec moi un peu de ta lumière. »

 

Mathieu Riboulet

Lisières du corps

Verdier, 2015

 

Mathieu Riboulet, né en 1960 dans la région parisienne est mort lundi 5 février à Bordeaux.

Nous l’aimons.

 

 

dimanche, 12 novembre 2017

Lutz Bassmann, « Black Village »

BlackV.jpg

© CChambard

 

« C’est Myriam qui a proposé de planter des balises verbales dans la matière fuyante et sombre dont était construit le temps autour de nous. Nous pourrions, prétendait-elle, raconter à haute voix des histoires, et nous en servir ensuite comme repères. Goodmann s’enthousiasma. Dans le passé, il avait pratiqué les interventions publiques au cours de réunions et de meetings, et comme Myriam et moi, il avait produit sous un nom d’emprunt plusieurs recueils de poèmes et de nouvelles. Nous aurions assez d’énergie littéraire pour alimenter nos prises de parole. L’idée nous excitait d’autant plus que nous entrevoyions là un moyen d’égayer la monotonie de notre voyage. Nous pourrons compter nos récits, me disais-je, nous rappeler leur ordre, établir à partir de là une grille qui calibrerait l’écoulement du temps. Et même, à plus court terme, dans l’immédiateté, nous pourrons mesurer une durée plus ramassée, revenir à la notion d’heure, de demi-heure et de quart d’heure en associant la longueur d’un texte au temps nécessaire pour le dire devant des auditeurs.

Assis l’un près de l’autre, genoux contre genoux et presque hanche contre hanche, nous avons laissé Goodman débuter dans l’entreprise. Il s’est lancé dans une aventure qui promettait de nombreuses péripéties, une histoire de tueur qui portait un nom assez proche de son nom à lui, d’ailleurs. Edzelmann ou Fischmann, il me semble. J’ai oublié. Sa mission accomplie, le tueur enfourchait une moto et fonçait dans la nuit.

La voix de Goodmann était rauque, comme ruisselante de poussière, mais il articulait les phrases avec une application de conteur. J’étais dolent, confortablement vautré dans la suie, je sentais la tiédeur du sol sous mes fesses ou ce qui en tenait lieu, et je m’apprêtais à accompagner le tueur jusqu’à l’épisode suivant, une rencontre avec le commanditaire, une nouvelle explosion de violence ou un deuxième rendez-vous avec la mort, lorsque je m’aperçus que le silence nous entourait. Je ne m’étais pas endormi — nous connaissons des passages à vide, assez proches de la somnolence, mais nous ne dormons jamais. Et là, au lieu de me prélasser par terre en écoutant une anecdote passionnante, j’étais en train de marcher sur une route qui sous mes pieds crissait, comme si la chaussée avait disparu sous une couche de sel fondu, friable et sonore. Il faisait chaud. Nous avancions sans ouvrir la bouche. Pas un mot, seulement le bruit de nos chaussures écrasant cette surface craquante.

— Je n’ai pas entendu la fin de l’histoire, ai-je bougonné, après un moment.

— La fin, a remarqué Myriam. Comme si ça pouvait exister quelque part.

Nous avons continué à marcher, quelques milliers de pas, sans doute. Muets tous les trois.

— Ça ne marche pas, ce système, a dit Goodmann. Le temps s’interrompt n’importe quand et n’importe comment.

— Les histoires restent, l’a consolé Myriam. Au moins on a leur début en mémoire.

— Oui, à la rigueur, ai-je dit. Mais pas ce qu’il y a après.

— Bah, ce qu’il y a après, a rétorqué Myriam.

— Ça ne marche pas a répété Goodmann. »

 

Lutz Bassmann

Black Village

Verdier, 2017

http://editions-verdier.fr/livre/black-village/

jeudi, 05 octobre 2017

Pierre Michon, « Abbés »

Capture d’écran 2017-10-05 à 18.20.34.png

Pierre Michon dans Barbara de Mathieu Almaric

 

« Èble est cet homme de taille et d’embonpoint médiocres, mais à tête d’étoupe toute blanche et remarquable, qui considère l’eau, dans un mois de mai proche de l’an mille.

Cette eau n’est pas tout à fait de l’eau.

L’île naine se tient juste dans l’embouchure, face à la mer où deux rivières s’épousent, à droite le Lay, à gauche la Sèvre : et ces épousailles justement sont fécondes en sables, en boues, en coques d’huîtres, et de tous ces rebuts que les rivières calmement arrachent et broient, vaches mortes et chablis, déchets que les hommes jettent par jeu, nécessité ou lassitude, et leurs propres corps d’hommes parfois jetés de même par jeu, nécessité ou lassitude. De sorte que ce n’est pas la droite mer ni le fleuve franc qu’Èble a sous les yeux, mais quelque chose de tors et de mêlé : mille bras d’eau douce, autant d’eau salée, autant d’eau ni douce ni salée, étreignent mille lots de vase bleue nue, de vase rose et grise nue, de vase rousse, de sable nul, où le diable, c’est-à-dire rien, va son train. Il est d’ailleurs le seul à pouvoir y mettre le pied, car tout le reste, hommes, chiens et chevaux, mulots, s’y enfonce en un clin d’œil, dans un suaire de gaz puants. Seules y passent les barges à fond plat qui amènent la pitance des moines, sur les bras d’eau, et encore cette eau est si mince qu’il faut s’aider de grandes perches pour voguer sur la boue. Ce n’est pas la terre, puisque les mouettes crient au-dessus des anguilles, ni la mer puisque des corbeaux et des milans s’envolent avec une vipère dans le bec. Èble n’est pas sûr que cela lui convienne : c’est comme quand on ne sait pas bien si le pré de Longeville est à Barbe torte, à Longue-épée ou à Tête d’étoupe, et alors il faut bien sortir le fer, ajuster les palabres, pour décider si Longeville est à un des trois, ou aux trois à la fois, autant dire au diable. Èble pense un instant à son frère Guillaume, broigne, haubert et casque, étoupe blonde dans le vent, lance haute, chevauchant fermement sur ce marais, le survolant d’un galop d’ange, de saint Georges. Èble sourit, ce qu’on ne voit pas, car on le voit d’assez loin et de dos, accoudé aux fortifications, petite silhouette toute noire portant au bout la tête rayonnante — car c’est un moine noir, un bénédictin, bien découpé et visible sur le calcaire blanc. »

 

Pierre Michon

Abbés

Verdier, 2002

http://editions-verdier.fr/auteur/pierre-michon/

18:24 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : pierre michon, abbés, verdier