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mercredi, 24 décembre 2014

Peter Handke, « Hier en chemin »

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« Dans la nuit profonde j’escortais un chariot tiré par un bœuf qui descendait un chemin creux de montagne. Je caressais sans cesse la tête fine, sombre, lisse du bœuf, qui avait un corps bien souple et ferme et, tout en tirant le chariot, broutait en passant l’herbe qui poussait sur le bord des chemins. Il appartenait à une belle femme qui me l’avait confié. Et par cet animal l’amour s’éveillait entre nous (15 avril)

 

Raconter, et le risque de trahir : toujours ce dilemme. Alors ne pas (ne rien) raconter ? Mais le psaume du désir malgré tout. S’avancer dans le récit sur ce chemin des psaumes, lui qui sauvegarde, rend justice, ne se perd jamais dans les détail qui trahit : à quoi s’accorde toujours le bon moment

 

Il glissa le battement de son cœur dans son oreille, et Van Morrison chantait : “It’s a marvelous night for a moondance.” Et il avait envie de se taire avec elle pour toujours, de ne plus jamais, ensemble, ouvrir la bouche pour dire un seul mot, de “faire silence” ensemble (et ces mots de Hugo Wolf à Frieda Zimmer : “Puissions-nous seulement passer […] notre vie à rêver l’un contre l’autre, les yeux confondus”) (23 avril 1990/3 mars 1894) »

 

Peter Handke

 Hier en chemin – Carnets, novembre 1987-juillet 1990

 Traduit de l’Allemand (Autriche) par Olivier Le Lay

 Coll. « Der Doppelgänger », Verdier, 2011

mercredi, 26 novembre 2014

Michel Jullien, « Yparkho »

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« La journée fut sans panne, sans venue, pas de factage, simplement un propriétaire d’olives descendu le matin du village de Zakros à deux-roues avec une turbine de refroidissement serrée entre ses cuisses, modèle tracteur, des fois qu’Ilias eut d’occasion la pièce équivalente, d’un autre modèle, mais non, si l’on pouvait quelque chose pour cette turbine, non, et il reprit sa route en direction de Xerokambos, moins déçu que surpris par cette chanson braillée dans l’atelier – il la racontera partout, à Zakros et plus loin, partout où l’on connaît Ilias : “Mais puisqu’il est sourd !” Ce fut tout, aucun autre mouvement au pas des deux maisons, sinon en début d’après-midi, une péripétie infinitésimale. Quelques chats s’étaient lovés dans la gaine de deux pneus amoncelés (pour la fraicheur, contre la touffeur de midi et l’inverse aussi, pour toute cette chaleur prisonnière du caoutchouc noir, l’ambiguïté thermique où les chats sont bien), l’un somnolant au rez-de-chaussée, deux autres à l’étage supérieur. Leur sieste fut soudain contrariée par un léger remuement, Maria étant venue s’asseoir sur les pneus, son pouf personnel au pas de la porte, de quoi vivre la petite éternité de l’heure, très faible alarme en vérité n’obligeant à rien d’autre que le prolongement du sacré repos, puis un second remous moins d’une minute après, aussi ténu, plus faible encore, la vieille se relevant, retournant chez elle tripoter son fichu, si peu de chose en soi, pas de quoi alerter la paix d’un somme. Elle aurait pu s’attarder davantage, sans compter, rester assise sur son siège pneumatique jusqu’à l’heure d’aller mettre la table, mais un coup de vent lui avait soufflé en plein visage, séance tenante, et son foulard se mit à faire n’importe quoi, dans son cou et sur son front, le nœud avec. Elle y mit les mains mais la robe fit pareil ; elle retint la robe et le foulard reprit son envol. Alors, comme elle n’a plus la tête d’accomplir deux choses à la fois – un bras retenant le voile, l’autre son vêtement –, elle décampa des pneus. Le chemin est si court jusqu’à sa porte qu’elle disparut debout comme qui va à quatre pattes. »

 

Michel Jullien

 Yparkho

 Verdier, 2014

Le nouveau site de Verdier : http://editions-verdier.fr/

mercredi, 22 octobre 2014

Guy Walter, « Outre mesure »

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« Saint Clément rapporte – et le récit s’en trouve au livre iv de l’Histoire ecclésiastique – qu’un jour l’apôtre convertit un jeune homme beau et violent. Cette phrase de la Légende dorée m’incline à regarder avec elle la toile de Francesco Furini, Saint Jean L’Évangéliste.

Le jeune homme, c’est vrai, est beau et violent, toujours (je le sais d’expérience, par blessures attribuées et reçues) y compris le plus doux, et les mots qu’il prononce ont souvent le tranchant d’un couteau ou peut-être les paroles prononcées ont-elles, quelles qu’elles soient, ce pouvoir élémentaire de couper, par qualité intrinsèque de section, miracle d’organisation, esprit de justice, et rien n’y fait pas même l’amour, le sexe peut-être.

Ainsi la parole a-t-elle toujours le pouvoir de nous couper à minima en deux, intérieur extérieur, nous sauvant ainsi de la folie première, du risque de nous confondre au monde ou à nous-mêmes à moins qu’elle ne revienne, esprit de grâce, pourtour de sainteté, peindre en nous l’image qu’elle nous propose, donnant ainsi au peintre, qui devient alors un parolier de peinture, la force improbable et sereine de ne nous séparer ni du monde ni de nous-mêmes sans pour autant nous jeter dans la noirceur muette, le fond de folie, l’obscurité obscure, le tremblement sauf que parfois nous sommes au bord et qu’il s’en faut de peu.

Ainsi quand la parole du parolier peint une image, la peint-elle à l’intérieur de nous-mêmes, sur fond de folie avec son bord de noirceur, son tremblement, son peu s’en faut et c’est le miracle de la peinture que de nous le faire voir à l’extérieur, sur le mur. 

Ainsi le coude proposé de saint Jean l’Évangéliste peint-il à l’intérieur de nous-mêmes le coude, et la toile que je regarde, ainsi la regardé-je à l’intérieur de moi-même quand je la vois aussi devant moi peinte sur son fond de folie, bords de tremblement. »

 

 Guy Walter

Outre mesure

Verdier, 2014

 

Saint Jean l’Évangéliste de Francesco Furini (Florence 1603-1646) est au musée des beaux-arts de Lyon

mardi, 30 septembre 2014

Luba Jurgenson, « Au lieu du péril »

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« Les mots qui vivent tellement plus longtemps que nous, qui voient se succéder tant de générations, les mots qui vieillissent en beauté et, une fois morts, ressuscitent sous une autre apparence, qui survivent avec des organes en moins ou en plus, qui voient leur corps se transformer, se déformer, muer, qui perdent des bouts lors de réformes d’orthographe, les mots qui se font écorcher vifs, qui se font torturer, ou au contraire glorier et porter sur les slogans, les mots qui sont les témoins les plus dèles et les plus indèles de l’histoire humaine, se font toujours ramener à leur origine par des savants qui veulent leur faire dire ce qu’ils ont été au moment de leur apparition parce qu’ils croient à la vérité de l’origine. Les mots doivent toujours présenter leur acte de naissance alors que celle-ci se perd dans la nuit des temps. Mais le bilingue sait, pour s’être penché dessus, que leur berceau est vide, que l’origine a été dérobée par des gens du voyage – partie sur les routes, l’origine, pour mendier, recueillir des nourritures de hasard. »

 

 Luba Jurgenson
Au lieu du péril
Verdier, 2014

mardi, 28 janvier 2014

Yoko Tawada, « Le voyage à Bordeaux »

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« 

Il existe un autre idéogramme signifiant répondre. C’est un cœur assis derrière un rideau, comme une dame de la cour qu’on ne distingue pas, on devine seulement sa présence. On ne voit pas sa bouche, on n’entend pas sa voix, mais la petite secousse du rideau laisse supposer que la dame de la cour parle. Le problème, c’est qu’au moindre coup de vent, on pourrait confondre et croire que la dame parle. »

 

Yoko Tawada

 Le Voyage à Bordeaux

 Traduit de l’allemand (Japon) par Bernard Banoun

 Coll. « Der Doppelgänger », Verdier, 2008

mercredi, 17 avril 2013

Walter Siti, « Leçons de nu »

walter siti,leçons de nu,Martine Segonds-Bauer,Verdier

« Le nu masculin a pour caractéristique d’être inépuisable : non seulement dans le sens où sa traduction ou sa paraphrase est nécessairement infinie (il en va de même de tout objet pourvu qu’on l’approche suffisamment), mais parce qu’il donne l’impression de contenir en lui toutes les choses possibles. De chaque point de sa superficie partent des rayons qui atteignent toutes les choses du monde et les rapportent, en concentré, dans la trame du corps. Je sais que l’irrésistible solarité du “muscle Australie” n’apparaîtra à personne comme elle m’est apparue à moi, mais je peux vous rapprocher de la vérité si je vous demande d’imaginer une chose qui, à chaque instant, vaille comme un substitut du monde. Un gros chien blanc et noir courait entre la terrasse et les rochers, la mer levait comme un pain bleu, je pensais “Saint Bernard : quelle différence entre le chien et le saint”, une mouette lâchait un filament luisant — et tout cela était compris dans l’ombre entre le muscle extenseur et la grande fémorale, sur les cuisses aperçues de profil avant qu’il se rassoie à table pour démarrer l’après-midi (comme un starter, l’éclair de lumière fraise lancé par la fente du short en rayonne). Tout en était soulevé, magnétisé. À table il parlait de Gelli qu’il avait connu avant qu’il devint célèbre ; parce que le propre de l’antimonde est de s’insinuer à l’improviste dans les plis du monde normal. L’infini en acte est un paradoxe qui récapitule l’univers et, en le récapitulant, le détruit ; l’univers doit repartir du début, et Achille dépasser d’innombrables tortues. À chaque nu qui se révèle on reçoit en pleine figure le vent que soulèvent les formations à basse altitude des anges rebelles : tout ce qu’ils frôlent devient désert. »

 

 Walter Siti

 Leçons de nu

 Traduit de l’italien par Martine Segonds-Bauer

 Coll. Terra d’altri, Verdier, 2012

 

jeudi, 13 octobre 2011

François Dominique, "Solène"

arton26442-41073.jpg« Si vous m’entendez, c’est que je serai morte depuis longtemps. »

Nous l’entendons Solène, mais je ne la crois pas morte pour autant. Elle vit, près de Lyon, sur les hauteurs, dans une grande maison, entourée d’un parc — étang, arbres & potager, bêtes… —, avec ses trois frères & ses parents. Elle vit, elle est vivante dans un temps indéterminé qui est peut-être celui qui suit une catastrophe ou plus simplement encore celui dans lequel nous nous débattons & qui est une catastrophe en soi. En tous cas dans le temps de la narration qui nous embarque dans le cerveau d’une petite fille qui entend peut-être ce que nous pensons. Nous lisons ses pensées sur la page, nous assistons à ses activités, ses rapports aux autres, à sa famille, au monde de l’autre côté des murs des Lisières, à ce qu’elle veut bien nous confier — à nous d’un temps qui serait postérieur au sien si nous l’en croyons — par la grâce de François Dominique qui écrit là un des livres les plus surprenants, les plus attachants, les plus déroutants, un petit événement dont on a peur qu’il passe inaperçu au milieu de l’agitation de cette rentrée éprouvante.

Le monde selon Solène, le périmètre dans lequel elle nous entraîne, est empli de végétation, de bêtes & d’inconnu(s) : les ombres létales, les Ravagés & les Blafards… ce n’est pas un monde tranquille. Pourtant, au cœur des Lisières, la famille survit, chacun s’occupe de ses affaires, de ses mystères. Le père médecin, la mère musicienne, les grands frères Nick & Rob, le plus jeune Ludo qui est très proche de la petite fille — ils dorment d’ailleurs dans la même chambre — forment une famille, mais une famille dans laquelle chacun à le sens de sa propre individualité & où chacun pour ainsi dire se méfie de l’autre.

Tout en haut, sous les combles, au sommet d’un escalier plaintif, il ya a cette chambre blanche énigmatique dans laquelle tout va se précipiter pour Solène, pour Ludo, & peut-être pour chacun. L’ombre gagne sur le blanc. Fallait-il entrer dans cette pièce, fallait-il risquer l’inconnu, le secret ? Fallait-il risquer le démantèlement de la phrase, la perte du langage, des mots, de la syntaxe, des jeux, des devinettes, des portraits chinois, pour un secret qui n’en est sans doute pas un… Fallait-il, en perdant l’innocence, laisser surgir la peur qu’elle avait si bien contenue jusque là ? Solène ne joue t’elle avec le feu, avec la vie, avec la narration qui les tient en vie, elle & les siens : « J’ai vu en rêve une horde de mots qui se perdaient dans l’air et revenaient en lambeaux… Je pense à ces millions de mots plus vite effacés que la poussière par le vent ;  je pense à tous les mots qui me précèdent, à tous ceux qui me suivront. Je voudrais tellement les ramasser, en faire quelques bouquets avant que le silence n’avale tout et ne s’avale lui-même ».

Le chaos rôde, mais où est-il le plus fort, à l’entour des Lisières ou au cœur de chacun ?

Solène n’est pas une fable, c’est un roman terrible & doux comme un rêve d’enfant, plein des mots qui constituent un être, une petite fille, qui se heurte au monde dans lequel ses mots n’auront plus la même valeur, l’oublieront, la nieront sans doute, elle seule en sera garante jusqu’au bout, jusqu’à ne plus pouvoir les prononcer, jusquà créer son propre langage dans lequel vivre &/ou disparaître : «  Cigales… abeilles… étoiles… fadosol… Sol… cig… ab… ét… cig… cig… cig… je… s’en va. »

 

Claude Chambard

 

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Solène

14x22 ; 136 p. ; 14€50 isbn : 978.2.86432.654.0

Verdier, 2011, http://www.editions-verdier.fr/v3/index.php