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mardi, 28 janvier 2014

Yoko Tawada, « Le voyage à Bordeaux »

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« 

Il existe un autre idéogramme signifiant répondre. C’est un cœur assis derrière un rideau, comme une dame de la cour qu’on ne distingue pas, on devine seulement sa présence. On ne voit pas sa bouche, on n’entend pas sa voix, mais la petite secousse du rideau laisse supposer que la dame de la cour parle. Le problème, c’est qu’au moindre coup de vent, on pourrait confondre et croire que la dame parle. »

 

Yoko Tawada

 Le Voyage à Bordeaux

 Traduit de l’allemand (Japon) par Bernard Banoun

 Coll. « Der Doppelgänger », Verdier, 2008

mercredi, 17 avril 2013

Walter Siti, « Leçons de nu »

walter siti,leçons de nu,Martine Segonds-Bauer,Verdier

« Le nu masculin a pour caractéristique d’être inépuisable : non seulement dans le sens où sa traduction ou sa paraphrase est nécessairement infinie (il en va de même de tout objet pourvu qu’on l’approche suffisamment), mais parce qu’il donne l’impression de contenir en lui toutes les choses possibles. De chaque point de sa superficie partent des rayons qui atteignent toutes les choses du monde et les rapportent, en concentré, dans la trame du corps. Je sais que l’irrésistible solarité du “muscle Australie” n’apparaîtra à personne comme elle m’est apparue à moi, mais je peux vous rapprocher de la vérité si je vous demande d’imaginer une chose qui, à chaque instant, vaille comme un substitut du monde. Un gros chien blanc et noir courait entre la terrasse et les rochers, la mer levait comme un pain bleu, je pensais “Saint Bernard : quelle différence entre le chien et le saint”, une mouette lâchait un filament luisant — et tout cela était compris dans l’ombre entre le muscle extenseur et la grande fémorale, sur les cuisses aperçues de profil avant qu’il se rassoie à table pour démarrer l’après-midi (comme un starter, l’éclair de lumière fraise lancé par la fente du short en rayonne). Tout en était soulevé, magnétisé. À table il parlait de Gelli qu’il avait connu avant qu’il devint célèbre ; parce que le propre de l’antimonde est de s’insinuer à l’improviste dans les plis du monde normal. L’infini en acte est un paradoxe qui récapitule l’univers et, en le récapitulant, le détruit ; l’univers doit repartir du début, et Achille dépasser d’innombrables tortues. À chaque nu qui se révèle on reçoit en pleine figure le vent que soulèvent les formations à basse altitude des anges rebelles : tout ce qu’ils frôlent devient désert. »

 

 Walter Siti

 Leçons de nu

 Traduit de l’italien par Martine Segonds-Bauer

 Coll. Terra d’altri, Verdier, 2012

 

jeudi, 13 octobre 2011

François Dominique, "Solène"

arton26442-41073.jpg« Si vous m’entendez, c’est que je serai morte depuis longtemps. »

Nous l’entendons Solène, mais je ne la crois pas morte pour autant. Elle vit, près de Lyon, sur les hauteurs, dans une grande maison, entourée d’un parc — étang, arbres & potager, bêtes… —, avec ses trois frères & ses parents. Elle vit, elle est vivante dans un temps indéterminé qui est peut-être celui qui suit une catastrophe ou plus simplement encore celui dans lequel nous nous débattons & qui est une catastrophe en soi. En tous cas dans le temps de la narration qui nous embarque dans le cerveau d’une petite fille qui entend peut-être ce que nous pensons. Nous lisons ses pensées sur la page, nous assistons à ses activités, ses rapports aux autres, à sa famille, au monde de l’autre côté des murs des Lisières, à ce qu’elle veut bien nous confier — à nous d’un temps qui serait postérieur au sien si nous l’en croyons — par la grâce de François Dominique qui écrit là un des livres les plus surprenants, les plus attachants, les plus déroutants, un petit événement dont on a peur qu’il passe inaperçu au milieu de l’agitation de cette rentrée éprouvante.

Le monde selon Solène, le périmètre dans lequel elle nous entraîne, est empli de végétation, de bêtes & d’inconnu(s) : les ombres létales, les Ravagés & les Blafards… ce n’est pas un monde tranquille. Pourtant, au cœur des Lisières, la famille survit, chacun s’occupe de ses affaires, de ses mystères. Le père médecin, la mère musicienne, les grands frères Nick & Rob, le plus jeune Ludo qui est très proche de la petite fille — ils dorment d’ailleurs dans la même chambre — forment une famille, mais une famille dans laquelle chacun à le sens de sa propre individualité & où chacun pour ainsi dire se méfie de l’autre.

Tout en haut, sous les combles, au sommet d’un escalier plaintif, il ya a cette chambre blanche énigmatique dans laquelle tout va se précipiter pour Solène, pour Ludo, & peut-être pour chacun. L’ombre gagne sur le blanc. Fallait-il entrer dans cette pièce, fallait-il risquer l’inconnu, le secret ? Fallait-il risquer le démantèlement de la phrase, la perte du langage, des mots, de la syntaxe, des jeux, des devinettes, des portraits chinois, pour un secret qui n’en est sans doute pas un… Fallait-il, en perdant l’innocence, laisser surgir la peur qu’elle avait si bien contenue jusque là ? Solène ne joue t’elle avec le feu, avec la vie, avec la narration qui les tient en vie, elle & les siens : « J’ai vu en rêve une horde de mots qui se perdaient dans l’air et revenaient en lambeaux… Je pense à ces millions de mots plus vite effacés que la poussière par le vent ;  je pense à tous les mots qui me précèdent, à tous ceux qui me suivront. Je voudrais tellement les ramasser, en faire quelques bouquets avant que le silence n’avale tout et ne s’avale lui-même ».

Le chaos rôde, mais où est-il le plus fort, à l’entour des Lisières ou au cœur de chacun ?

Solène n’est pas une fable, c’est un roman terrible & doux comme un rêve d’enfant, plein des mots qui constituent un être, une petite fille, qui se heurte au monde dans lequel ses mots n’auront plus la même valeur, l’oublieront, la nieront sans doute, elle seule en sera garante jusqu’au bout, jusqu’à ne plus pouvoir les prononcer, jusquà créer son propre langage dans lequel vivre &/ou disparaître : «  Cigales… abeilles… étoiles… fadosol… Sol… cig… ab… ét… cig… cig… cig… je… s’en va. »

 

Claude Chambard

 

François Dominiquefrancoisdominique.jpg

Solène

14x22 ; 136 p. ; 14€50 isbn : 978.2.86432.654.0

Verdier, 2011, http://www.editions-verdier.fr/v3/index.php