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mercredi, 16 août 2017

W. G. Sebald, « All’estero »

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DR

 

« Il y a dans cette ville une autre qualité de réveil que celle à laquelle on est habitué. Le jour s’y lève en effet dans le silence, un silence seulement troublé par quelques éclats de voix, un rideau de fer que l’on remonte, les claquements d’ailes des pigeons. Combien de fois, songeais-je, ne me suis-je retrouvé couché dans une chambre d’hôtel, à Vienne, à Francfort ou Bruxelles, et n’ai-je écouté, les mains croisées derrière la tête, non point le silence comme ici mais, les sens en alerte, le déferlement de la circulation qui auparavant, pendant des heures, m’avait déjà hanté sans que j’y prenne garde. C’est donc cela, me disais-je alors, le nouvel océan. Sans relâche, en grands fournées qui recouvrent toute la surface des cités, les vagues accourent, de plus en plus bruyantes, enflent et se cabrent, se brisent avec une sorte de frénésie au paroxysme de leur tumulte et courent sur les pierres et l’asphalte tandis qu’aux retenues des feux rouges d’autres lames se préparent déjà à déferler. Au fil des années, j’en suis arrivé à la conclusion que la vie désormais naît de tout ce fracas, celle qui vient après nous et qui lentement nous mènera à notre perte, comme nous menons lentement à sa perte tout ce qui a été là longtemps avant nous. Irréel, parfaitement irréel, comme s’il ne pouvait qu’être déchiré d’un instant à l’autre, tel m’apparaissait le silence de Venise en ce petit matin de Toussaint où l’atmosphère blanche de la ville pénétrait dans ma chambre par les fenêtres entrouvertes et recouvrait tout, m’immergeant dans un flot de brume. »

 

W. G. Sebald

Vertiges

Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

Actes Sud, 2001

mercredi, 18 mai 2016

W. G. Sebald, « Les Émigrants »

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© : Eamonn McCabe

 

« Quand au cimetière juif, le fonctionnaire me remit, après avoir quelque peu cherché dans un coffre ad hoc suspendu au mur, deux clés dûment étiquetées, en me donnant cette explication pour le moins étrange que pour parvenir au cimetière juif il fallait, à partir de l’hôtel de ville, marcher mille pas vers le sud, en ligne droite, jusqu’au bout de la Bergmannstrasse. Lorsque je fus arrivé devant la grille, il s’avéra qu’aucune des deux clefs n’entrait dans la serrure. J’escaladai donc le mur d’enceinte. La vision qui s’offrit à moi ne correspondait pas à l’idée qu’on se fait d’un cimetière ; je vis un terrain en friche depuis de longues années, couvert de sépultures s’affaissant et tombant progressivement en ruine, de hautes herbes, des fleurs des champs, et les ombres mouvantes de quelques arbres. Seule une pierre çà et là montrait sur l’une des tombes que quelqu’un avait dû rendre visite à un défunt – mais depuis quand ? Si les inscriptions gravées n’étaient pas toutes déchiffrables, les noms encore lisibles – Hamburger, Kissinger, Wertheimer, Friedländer, Arnsberg, Frank, Auerbach, Grunwald, Leuthold, Seeligmann, Hertz, Goldstaub, Baumblatt et Blumenthal – m’inclinèrent à penser que les Allemands n’avaient peut-être rien tant envié aux Juifs que leurs beaux noms, si liés au pays et à la langue dans lesquels ils vivaient. Un frisson me parcourut devant une tombe où reposait Meier Stern, décédé le 18 mai, soit le jour de ma naissance, et de même le symbole de la plume d’oie sur la stèle de Friederike Halbleib, morte le 28 mars 1912, provoqua en moi un trouble dont je dus m’avouer que je ne parviendrais jamais à percer complètement les raisons. Je me l’imaginais écrivain, penchée solitaire et le souffle court sur son travail, et à présent que j’écris ces lignes, il me semble que c’est moi qui l’aie perdue et que la douleur de sa perte reste entière malgré le long temps écoulé depuis sa disparition. Je suis resté au cimetière juif jusqu’à la mi-journée, parcourant les rangées de tombes en lisant les noms des morts, mais ce n’est que tout à la fin que j’ai découvert, non loin de la grille fermée, un monument funéraire plus récent portant sous les noms de Lily et Lazarus Lanzberg ceux de Fritz et de Luisa Ferber. Je présume que c’est l’oncle de Ferber, Leo, qui a fait ériger cette tombe. L’inscription dit de Lazarus Lanzberg qu’il est mort à Theresienstadt en 1942, et de Fritz et Luisa qu’ils ont été déportés en novembre 1941 et n’ont plus reparu. Je suis resté longtemps devant cette sépulture où il aura été donné à la seule Lily, qui avait mis fin elle-même à ses jours, de reposer. Je ne savais que penser, mais avant de quitter l’endroit j’ai déposé, comme le veut la coutume, une pierre sur la tombe. »

 

 W. G. Sebald

« Max Ferber » in Les émigrants

Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

Actes Sud, 1999 (édition originale allemande, 1992)

lundi, 18 mai 2015

W. G. Sebald, « Vertiges »

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« Je suis resté jusqu’au milieu de la matinée à prendre mes notes à la Fondamenta Santa Lucia. Le crayon courait sans peine sur le papier et de temps en temps un coq chantait, enfermé dans une cage sur le balcon d’une maison de l’autre côté du canal. […] Chargée de montagnes d’ordures, une barge passa, avec un gros rat qui courait le long du bord et finit par plonger dans l’eau la tête la première. Peut-être est-ce spectacle qui m’incita à ne pas rester à Venise, mais à poursuivre sans attendre jusqu’à Padoue, pour aller visiter la chapelle d’Enrico Scrovegni, que je ne connaissais jusqu’ici que par une description parlant de la fraîcheur intacte des couleurs sur les fresques du peintre Giotto et de l’émergence, encore inédite à l’époque, de l’autonomie humaine qui se lisait dans chaque geste, dans chaque expression sur le visage des personnages représentés. Quand j’eus quitté la chaleur accablante pesant déjà sur la ville en ces heures matinales et me fus retrouvé à l’intérieur de la chapelle devant les quatre rangées de peintures qui couvrent les parois du sol jusqu’aux entablements, ce qui m’étonna le plus, c’est la plainte muette qu’élèvent depuis près de sept cent ans les anges planant au-dessus de l’infinie détresse. On croyait entendre cette plainte retentir dans le silence de l’espace. Quand aux anges eux-mêmes, la souffrance leur fronçait tellement les sourcils qu’on eût dit qu’ils avaient les yeux bandés. Et, pensais-je, ces ailes blanches relevées de quelques rares touches de vert clair de la terre véronaise ne sont-elles pas ce qu’on peut s’imaginer au monde de plus merveilleux ? Gli angeli visitano la scena della disgrazia – avec ces mots aux lèvres je rejoignis dans le tumulte de la circulation la gare toute proche, pour prendre le premier train à destination de Vérone, escomptant quelques éclaircissements aussi bien sur mon séjour si brusquement interrompu sept ans auparavant que sur le sinistre après-midi que le Dr Kafka, comme il le relate lui-même, avait passé dans cette ville, sur le chemin qui le menait en septembre 1913 de Venise au lac de Garde. La lumière du paysage entrait à flots par les fenêtres ouvertes et quand, au bout d’une heure à peine de trajet aéré, la Porta Nuova se profila à mon regard et que j’aperçus la ville blottie dans le croissant des montagnes, je fus incapable de descendre. Paralysé, ébahi de ce qui m’arrivait, je restai assis à ma place, et quand le train eut quitté Vérone et que le contrôleur repassa dans le couloir, je le priai de m’établir un billet supplémentaire pour Desenzano, où je savais que le dimanche 21 septembre 1913 le Dr Kafka, heureux à la seule idée que personne ne savait où il se trouvait, mais par ailleurs en proie à un immense désarroi, était resté allongé dans l’herbe au bord du lac, à contempler le friselis des vagues dans les roseaux. »

 

W. G. Sebald

Vertiges

Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

Actes-Sud, 2001

 

Max Sebald est né le 18 mai 1944.

Bon anniversaire Max.

 

dimanche, 18 mai 2014

W. G. Sebald, « Le promeneur solitaire »

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« Le premier texte que j’ai lu de Walser était son Kleist à Thoune, où il est question des souffrances endurées par un homme qui désespère de soi et de son métier, et du paysage environnant, d’une enivrante beauté. “Kleist est assis sur le mur d’un petit cimetière. Il fait un temps humide et lourd à la fois. Il ouvre son habit pour dégager sa poitrine. En contrebas, comme jeté dans les profondeurs par une puissante main divine, s’étend le lac éclairé d’une lumière rougeâtre et jaunâtre. Les Alpes se sont animées et plongent leur front dans l’eau, en mouvement merveilleux.” Plus tard, je n’ai cessé de revenir à ce bref récit de quelques pages et, partant de lui, d’explorer l’œuvre walsérienne au gré d’excursions plus ou moins étendues. Est également lié à l’expérience de ces premières lectures, remontant à la seconde moitié des années soixante, le fait que j’aie trouvé, insérée entre les pages de la biographie de Keller par Bächtold, dont j’avais acheté d’occasion les trois volumes à Manchester, une belle photographie sépia de la maison sur l’île de l’Aare dans laquelle, au milieu des buissons et des arbres, Kleist travaillait, au printemps de 1802, à son drame de la folie, La Famille Ghonorez, avant de devoir se rendre, lui-même malade, à Berne, pour y être soigné par le Dr Wyttenbach. Depuis, j’ai lentement compris que tout est lié par-delà les époques et l’espace, la vie de l’écrivain prussien Kleist et celle du prosateur suisse qui dit avoir été l’employé d’une société de brasserie par actions à Thoune, l’écho d’un coup de pistolet sur le Wannsee et le regard par une fenêtre de l’asile d’Herisau, les promenades de Walser et mes propres excursions, les dates de naissance et les dates de décès, le bonheur et le malheur, l’histoire naturelle et celle de notre industrie, celle de notre pays et celle de l’exil. Sur tous les chemins, Walser m’a sans cesse accompagné. Il suft que je quitte un moment mon travail quotidien pour l’apercevoir quelque part à l’écart, gure reconnaissable entre toutes du promeneur solitaire qui contemple un instant le paysage qui l’entoure. Et parfois je m’imagine voir par ses yeux le Seeland sous la lumière, et au milieu du Seeland, telle une île scintillante, le lac, et sur cette île au milieu du lac une autre île, l’île de Saint-Pierre, “baignant dans la légère vapeur, dans la lumière laiteuse et tremblante de l’aurore.” »

 W. G. Sebald

 Le Promeneur solitaire. En souvenir de Robert Walser

 in Séjours à la campagne

 Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau

 Actes Sud, 2005

Posté le 18 mai 2014,

soixante-dixième anniversaire de Max Sebald

mercredi, 09 octobre 2013

Claro, « CosmoZ »

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Journal d’Oscar Crow
Hôpital psychiatrique du Vinatier

 (extraits)

 

 «  3 janvier 1942

C’est toujours la même chose : une douleur me réveille, me transperce, de part en part, non, de paille en paille, c’est peut-être ça le renouveau de la dernière des choses mortes. Renaître ? Il est temps de vivre ailleurs, de vivre dans l’ailleurs, car je n’ai plus une once d’Oz en moi, rien que le regret de ce qui n’a jamais existé mêlé au remords de tout ce que les hommes m’ont fait, quelle farce. Je voulais une cervelle pour que la pensée soit et reste électrique, mais je n’ai eu droit qu’aux tergiversations du corps, vaincu et consentant, autrement dit une formidable absence, avec tout ce que cela comporte d’élégance dans la chute, le retour à la boue, le goût du rien. Mon territoire est celui de la répétition.

 

 4 janvier 1942

Si le néant est juste une habitude, si mourir n’est qu’un exercice, eh bien me voilà parvenu au bout de la boucle, là où la fleur du même ose enfin recracher sa graine : nous ne sommes que la vengeance de la différence. Oui, quelle belle cervelle que celui qui accouche de cette non-philosophie. Quelque part, je sais que je suis toujours dans le champ à la croisée des chemins, empaillé et crucifié, insipide et filandreux, à la fois pitre et menace, perchoir à bêtes noires, à bêtes cruelles. Les cris des becs, les griffes des ailes, me faut-il une dernière fois les appeler de toute ma détresse ? C’est toujours la même chose : une douleur me réveille, me transperce, de part en part, non de paille en paille, c’est peut-être ça le renouveau de la dernière des choses mortes. »

 

Claro

 CosmoZ

Actes Sud, 2010


Samedi 12 octobre à 16h, à l'occasion de la dixième édition de Lettres du Monde à Bordeaux, Claro sera invité à la bibliothèque Mériadeck pour présenter sa bibliothèque idéale

http://bibliotheque.bordeaux.fr/on-en-parle/post/claro-in...

dimanche, 04 août 2013

Eduardo Berti, « La Vie impossible »

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Le Don

 

« Tout comme Funes peint par Borges, ma mère avait le don de savoir l’heure sans avoir besoin de consulter une montre. Elle vécut durant presque vingt ans dans l’ignorance de cette faculté, jusqu’au jour où quelqu’un, une voisine à ce que je crois, la lui fit remarquer. Dès lors, ma mère ne porta plus jamais de montre à son poignet.

Quand j’étais enfant, l’exactitude avec laquelle elle pouvait dire l’heure me stupéfiait. Pourtant, ce don la troublait tant qu’elle m’avait interdit de la divulguer au-delà du cercle familial. Je devais avoir quatorze ans quand mes parents et moi fîmes un voyage au Luxembourg. Nous étions tous trois dans un café et j’eus l’idée de lui demander l’heure, ce à quoi elle me donna sans sourciller une heure incorrecte, une heure impossible pour ce moment de la journée. “Tu t’es trompée”, lui dis-je, étonné. C’était la première fois que je la voyais se tromper. Mais mon père signala qu’il n’y avait aucune erreur, que ma mère avait donné l’heure de Buenos Aires, car les dons sont liés, profondément, à l’endroit où on les a reçus. »

 

Eduardo Berti
La Vie impossible

 Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu

 Coll. Le Cabinet de lecture, dirigée par Alberto Manguel

 Actes Sud, 2003

lundi, 27 mai 2013

Anne-Marie Garat, « Nous nous connaissons déjà »

madonna+del+parto+particolare+2.jpg« La Madonna del parto, disait Enzo, tandis que nous roulions à grande vitesse sur l’autoroute nocturne, n’est certes pas la seule, mais une des rares qui présente ainsi la grossesse de la Vierge, encore tire-t-elle, dans les autres modèles, son manteau virginal sur son ventre ou y noue pudiquement la ceinture mariale, alors qu’ici elle l’expose avec orgueil au regard, mais assurément elle est la seule d’un format de fresque aussi monumental, d’une posture altière et mystérieuse telle qu’elle n’a pas manqué de saisir l’ingénieur venu d’Arrezo, à la fin du xixe siècle, inspecter un vieux puits du village et qui, en cette occasion, la redécouvrit par hasard, négligée puis oubliée qu’elle était dans son sanctuaire, presque aussitôt que peinte par Piero, en dépit de sa grande réputation, cependant elle y demeura, à travers les vicissitudes du temps, épargnée par une destruction de l’édifice qui concerna la nef et non, providentiellement, le chœur où elle était peinte. On ne peut que s’étonner de la pérennité miraculeuse de cette œuvre à la gloire de la maternité divine, même si l’on sait que les femmes venaient dès le haut Moyen Âge en pèlerinage à cet endroit pour avoir un enfant, soit que de très ancienne date un ruisseau proche, nommé Momentana, ait suscité la croyance profane en la fécondité instantanée de ses eaux de source, soit qu’une statue votive en bois de la chapelle ait relayé cette dévotion locale, et la mère de Piero était elle-même originaire de ce village, mais on ne sait si celle-ci inspira le peintre ou bien la longue tradition du lieu, ainsi les hommes perdant les raisons qu’ils ont de croire reportent-ils de manière immémoriale la ferveur de leur espérance sur des objets qu’obscurément ils savent dignes d’elle. Quelles que soient les fictions, les légendes ou les rêveries qu’ils engendrent, que ce soit le ruisseau, la Vierge de bois ou la mère de Piero, la maternelle puissance d’une prière est constante en ce lieu depuis des siècles. Surtout, disait-il encore, elle a ce geste sans pareil, qui a tant fait couler d’encre, par lequel elle désigne ostensiblement la place de sa maternité, les doigts de sa main droite bizarrement disposés, en une prise paradoxale, qui à la fois écarte et referme, désigne et confisque la fente que son ventre gros d’enfant ouvre sur un jupon blanc, devant lequel nous sommes comme les petits enfants posant, dans leur besoin acharné de connaissance, avec ingénuité, avidité et constance, sans toujours la formuler, la plus vieille question de notre humanité : d’où viennent les enfants, de même que sous des formes de pensée dissidentes nous spéculons et bâtissons des équations apparemment lointaines qui reviennent pourtant à la même interrogation vitale, à laquelle nous avons trouvé les réponses de la raison sans en réduire l’énigme, et s’il y a toujours une mère pour désigner son ventre, la paternité reste sans solution, insolubles la conception et ses voies spirituelles. C’est le génie de Piero que d’avoir résumé dans cette œuvre ce que toute une vie s’épuise à formuler, en une image d’art qui comme toute image d’art n’est que la place où s’absente le monde pour se représenter. bourne148_parto_0397.jpgMais plus encore que la main de la Madone c’est son regard pathétique qui donne la direction, disait Battistini, ce regard oblique et baissé qu’on connaît aux Vierges de la Renaissance, Piero en a trouvé ici l’expression sublime, car ce qui bombe sa paupière, alourdit son arche sur le globe oculaire, le savent les neurologues, c’est l’action des nerfs proprement “pathétiques”, l’unique paire des nerfs crâniens, parmi les douze qui commandent les muscles de l’œil, les seuls à avoir pour fonction de contrôler cette position du regard oblique, intense, porté vers le bas et sans objet que de désigner, dans le même axe chez les Vierges de Memling comme de Lorenzetti, cette place ineffable de soi, qui est le secret de la gestation, le secret de l’incarnation, vers lequel il plonge comme dans l’insondable de l’âme, regard d’absence au monde et si pénétrant qu’à éviter le nôtre il nous invite plus instamment à y méditer, à entrer dans le tragique imaginaire maternel. D’intuition les peintres, bien avant les anatomistes, ont compris que ce regard pathétique absorbe le cercle optique de l’horizon terrestre et le focalise en un seul point, d’attente et de remémoration, disait la voix de Battistini, assourdie par le ronronnement du moteur et le chuintement d’un coulis d’air dans un interstice de vitre baissée qui colmatait mes oreilles et appesantissait mes paupières comme dans les instants qui précèdent l’endormissement, et je me suis demandé plus tard s’il m’avait vraiment raconté tout cela, ou si ma pensée, vagabondant tandis qu’il parlait, accompagnait son discours d’un songe éveillé, où me devenaient intelligibles les sensations confuses et violentes du bref instant passé devant la Madonna del parto, et sur la petite route du domaine devant le paysage de la Résurrection qui, rassemblant ce que j’ignorais savoir de moi-même ce soir-là, et comme le disait Laura devant le monument aux morts du village désert, m’avait fait sauter le pas, et commencer à vouloir me souvenir. Ainsi, disait peut-être encore la voix sourde de Battistini, les hommes savent-ils que toute création exige un lieu retiré de songerie sauvage où ne s’opposent plus, mais s’échangent et se marient, la raison logique et l’intuition, se fabriquent les opérations imaginaires par lesquelles ils consolent, à défaut de guérir, la désespérante condition humaine, aussi le regard oblique et bas de la Madonna del parto donne-t-il à qui entre là, si ignorant ou savant soit-il, dans ce sentiment mêlé d’angoisse et de paix, la conviction qu’elle parle sa langue intime à tout un. »

 

 Anne-Marie Garat

 Nous nous connaissons déjà

 Coll. Un endroit où aller. Actes Sud, 2003

 Rééd. Babel n° 741, 2006

 

 

Troisième page consacrée à la Madonna del Parto

de Piero della Francesca.