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samedi, 26 novembre 2016

Pour maman

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© : cchambard

 

« On entre seul chez ceux qui furent.

Aucun cortège n’entre avec celui qui est mort dans le monde des morts qui n’est pas un monde

et la lamentation funèbre qui le pleure n’est même plus un bruit pour ses oreilles.

Celui-là qui jadis partit était aussi seul à quitter la lumière que celui qui déjà s’apprête à s’en aller, suffoquant à mourir dans le jour qu’il découvre.

Il faut dire de la mort : port terrible où on s’embarque seul

sur ce qui sombre

pour ce qui sombre. »

 

Pascal Quignard

« Sur la solitude »

in Sur l’idée d’une communauté de solitaires

Arléa, 2015

 

jeudi, 28 avril 2016

Alexandre Bergamini, « Quelques roses sauvages »

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© alexandre bergamini

 

« À Westerbork, le passé du camp est noyé dans les marais, l’humidité et la décomposition en hiver, resurgit en poussière avec la sécheresse et le vent d’été. La recherche scientifique s’appuie fondamentalement sur la recherche de la disparition et des traces. Les étoiles laissent des empreintes digitales dans l’atmosphère, un spectre et une ligne de calcium ; des raies de résonance de calcium perdurent. Une partie de notre calcium s’est formée après le Big Bang. Ce calcium constitue nos os, il est l’histoire de notre origine ; forgés d’un calcium d’étoile, notre squelette, nos ossements, protéines du choc sont des cellules vieilles de quinze milliards d’années, particules de cosmos. Nous partageons le Big Bang, sa force de destruction et de création. Nous portons en nous l’univers. Notre corps le contient, sa naissance, sa disparition.

La Shoah en faisant disparaître des millions de personnes a crée une sorte de trou noir astral dans le temps, dans la mémoire de l’humanité. Une noirceur si dense qu’elle irradie.

La mémoire a une force de gravité, une gravité de fer, d’aimantation, d’attraction terrestre. La gravité est au commencement de toute société. Aucune ne peut se construire sur la base de l’oubli du passé. Aucune ne peut perdurer sur la fondation d’un tri sélectif de la mémoire, d’un sable mouvant, sur des flous et des trous noirs, sans aller à sa perte.

En astronomie, un trou noir crée le vide autour de lui à cause de son insatiable voracité. Se coupant graduellement de toute source de vie, franchissant un rayon de non-retour, la brillance décline et s’éteint.

Tout commence par un individu. La conscience de l’homme se trouve dans les os et la cendre. »

 

Alexandre Bergamini

Quelques roses sauvages

Arléa, 2016

samedi, 14 mars 2015

Pascal Quignard, « Sur l’idée d’une communauté de solitaires »

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Pascal Quignard au capc, Ritournelles 2014 © cc

 

« Les “extraordinarii” désignaient au sens strict, à Rome, les hommes “tirés des rangs”.

Boutès est celui qui quitte le rang des rameurs.

Kafka est celui qui quitte le rang des assassins

La Fontaine, après avoir recopié et transposé un fabliau qui datait du xiie siècle, nota : “Aux derniers les bons”.

Le solitaire est une des plus belles incarnations qu’ait revêtue l’humanité, qui n’est elle-même rien par rapport aux paysages des cimes, des lacs, des neiges et des nuages qui surmontent les montagnes

[…]

Seul on lit, seul à seul, avec un autre qui n’est pas là.

Cet autre qui n’est pas là ne répond pas, et cependant il répond.

Il ne prend pas la parole, et cependant une voix silencieuse particulière, si singulière, s’élève entre les lignes qui couvrent les pages des livres sans qu’elle sonne.

Tous ceux qui lisent sont seuls dans le monde avec leur unique exemplaire. Ils forment la communauté mystérieuse des lecteurs.

C’est une compagnie de solitaires comme on le dit des sangliers dans l’ombre touffue des arbres. »

 

 Pascal Quignard

 Sur l’idée d’une communauté de solitaires

Arléa-Poche, 2015

jeudi, 02 octobre 2014

Pierre Veilletet, « Querencia & autres lieux sûrs »

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Le canif

 

« Jamais, dans leur histoire d’animaux préhensibles, les hommes n’auront vu autant de choses et jamais ils n’en auront touché aussi peu. La multiplicité des images nous fait perdre la singularité du contact. Un de nos sens s’émousse, annonçant une évolution de l’espèce qui se recycle en voyeurs non-touchants. Comme si, désormais, la saisie était une activité dégradante, nous en abandonnons la besogne à toutes sortes d’intermédiaires mécaniques, de télécommandes, qui obéiront bientôt à la voix et à l’œil, non au doigt qui, du silex, a fait jaillir l’étincelle fondatrice et se transforme peu à peu en un appendice de chair.

Nous tuons à distance, supprimant ainsi le remords qui prenait dans nos cauchemars l’aspect d’une main ensanglantée dont aucune eau ne lavait les taches. De tous les assassins, seuls les surineurs méritent quelque estime, car ils se salissent les mains.

Je n’aime pas les armes, même blanches. Le petit canif que j’ai au fond de ma poche n’en est pas une. Je le verserais plutôt au nombre des gris-gris hérités de l’enfance, tels que le brin de celle ou le caillou ramassé en chemin, qui n’ont d’autre fonction apparente que d’être pris en main. De temps à autre, je palpe le manche de corne ou d’ivoire, l’acier de la lame, inoxydable comme il se doit, entretenue avec soin. Il me semble que toucher des objets usuels rassérène et libère l’esprit en favorisant son essor vers des contrées de la mémoire où ces objets avaient leur place, à proximité de gens dont les traits se précisent alors. Le stylo n’est pas d’une autre catégorie.

Le canif est utile. Il sert à couper la viande, à décacheter les lettres, à déculotter le fourneau de la pipe, à marquer une page dans un livre, à tailler un bâton pour l’enfant soudain admiratif. Et quand, en pleine page d’écriture, se présente une situation à couper au couteau, il suft de le regarder. C’est lui qui tranche. »

 

 Pierre Veilletet

Querencia & autres lieux sûrs

Arléa, 1991

 

Pierre Veilletet est né le 2 octobre 1943 à Momuy dans les Landes, et mort le 8 janvier 2013 à Bordeaux.

vendredi, 28 février 2014

Michel de Montaigne, né le 28 février 1533, « Carnet de voyage »

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« Le 6 de mars, je fus voir la librairie du Vatican, qui est en cinq ou six salles tout de suite. Il y a un grand nombre de livres attachés sur plusieurs rangs de pupitres ; il y en a aussi dans des coffres qui me furent tous ouverts ; force livres écrits à la main, et notamment un Sénèque et les Opuscules de Plutarque. J’y vis de remarquable la statue du bon Aristide, avec une belle tête chauve, la barbe épaisse, grand front, le regard plein de douceur et de majesté : son nom est écrit en sa base très antique ; un livre de Chine, le caractère sauvage, les feuilles de certaine matière beaucoup plus tendre et pellucide que notre papier ; et parce qu’elle ne peut souffrir la teinture de l’encre, il n’est écrit que d’un côté de la feuille, et les feuilles sont toutes doubles et pliées par le bout de dehors où elles se tiennent. Ils tiennent que c’est la membrane de quelque arbre. J’y vis aussi un lopin de l’ancien papyrus, où il y avait des caractères inconnus : c’est une écorce d’arbre. J’y vis le bréviaire de saint Grégoire, écrit à main : il ne porte nul témoignage de l’année, mais ils tiennent que de main à main il est venu de lui. C’est un missel à peu près comme le nôtre, et fut apporté au dernier concile de Trente pour servir de témoignage à nos cérémonies. J’y vis un livre de saint Thomas d’Aquin, où il y a des corrections de la main du propre auteur, qui écrivait mal, une petite lettre pire que la mienne. Item, une Bible imprimée en parchemin, de celles que Plantin vient de faire en quatre langues, laquelle le roi Philippe a envoyée à ce pape, comme il dit en l’inscription de la reliure ; l’original du livre que le roi d’Angleterre composa contre Luther, lequel il envoya, il y a environ cinquante ans, au pape Léon Xe, souscrit de sa propre main, avec ce beau distique latin, aussi de sa main :

Anglorum rex Henricus, Leo decime, mittit

Hoc opus, et fidei testem et amicitiœ

Je lus les préfaces, l’une au pape, l’autre au lecteur : il s’excuse sur ses occupations guerrières et faute de suffisance ; c’est un langage latin bon pour scolastique.

Je la vis sans nulle difficulté ; chacun la voit ainsi et en extrait ce qu’il veut ; et est ouverte quasi tous les matins ; et si fus conduit partout et convié par un gentilhomme d’en user quand je voudrais. M. notre ambassadeur s’en partait en même temps sans l’avoir vue, et se plaignait de ce qu’on lui voulait faire faire la cour au cardinal Charlet, maître de cette librairie, pour cela ; et n’avait, disait-il, jamais pu avoir le moyen de voir ce que Sénèque écrit à la main, ce qu’il désirait infiniment. La fortune m’y porta, comme je tenais ce témoignage, la chose pour désespérée. Toutes choses sont ainsi aisées à certains biais et inaccessibles par autres. L’occasion et l’opportunité ont leurs privilèges, et offrent souvent au peuple ce qu’elles refusent aux rois. La curiosité s’empêche souvent elle-même, comme fait aussi la grandeur et la puissance. »

 

Michel de Montaigne
Journal de voyage

Arléa, 1998

jeudi, 25 avril 2013

Pascal Quignard, « Leçons de Solfège et de Piano »

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« L’étude est à l’homme adulte ce que le jeu est à l’enfant. C’est la plus concentrée des passions. C’est la moins décevante des habitudes, ou des attentions, ou des accoutumances, ou des drogues. L’âme s’évade. Les maux du corps s’oublient. L’identité personnelle se dissout. On ne voit pas le temps passer. On s’envole dans le ciel du temps. Seule la faim fait lever la tête et ramène au monde.

Il est midi.

Il est déjà sept heures du soir.

 

Il est des choses qui blessent l’âme quand la mémoire les fait ressurgir. Chaque fois qu’on y repense, c’est la gorge serrée. Quand on les dit, c’est pire encore, car elles engendrent peu à peu, si on cherche à les faire partager par ceux qui les écoutent, qui lèvent leur visage, qui tendent leur visage, qui attendent ce qu’on va dire, une peine ou, du moins, un embarras qui les redoublent. Elles font un peu trembler les lèvres. La voix se casse. J’arrête de parler. Mais alors je commence d’écrire. Car on peut écrire ce qu’on n’est plus du tout en état de dire. On peut écrire même quand on pleure. Ce qu’on ne peut pas faire en écrivant, quand on est en train d’écrire, c’est chanter. »

 

  Pascal Quignard

 Leçons de Solfège et de Piano

 Arléa, 2013

 

 Parution le 2 mai 2013

Vient de paraître aux éditions Galilée,

L’Origine de la danse.

dimanche, 10 avril 2011

Lucrèce, “Au cœur des ténèbres…”

Lucrece.jpg“Au cœur des ténèbres nous voyons ce qui est dans la lumière : car l’air le plus proche, assombri par cette noirceur, et qui est entré le premier dans nos yeux, qui a envahi cette place ouverte, est talonné et rejoint par un air porteur de feux, air lumineux qui purge nos yeux de ces ténèbres et dissipe les noires ombres antérieures ; air plus mobile, aux particules plus nombreuses, plus déliées et, par là, plus puissant. À peine a-t-il empli de lumière les canaux de nos yeux, à peine a-t-il rendu la liberté à ceux qu’assiégeait un air ténébreux, qu’aussitôt, à sa suite, arrivent les simulacres des objets situés dans la lumière, qui peuvent alors assaillir notre vue. Et si, inversement, nous sommes incapables, en pleine lumière, de percer l’intérieur des ténèbres, c’est que l’air plus épais qui s’amasse derrière le jour emplit les canaux des yeux et obstrue tous les accès offerts à la lumière, empêchant l’émission des simulacres d’émouvoir notre vue.”

Lucrèce “Simulacres et illusions”,

in La nature des choses

Traduit du latin par Chantal Labre

Arléa, 2004