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mercredi, 26 septembre 2018

Claude Dourguin, « La forêt périlleuse »

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 Caspar David Friedrich, Der Heldstein bei Rathen an der Elbe, 1828, Graphische Sammlung, Germaniches Nationalmuseum, Nuremberg

 

« La route maintenant grimpait raide pour rejoindre les derniers ressauts du plateau. Galaad s’arrêta un instant : aussitôt venait à lui le silence de cette nuit, un silence sans mesures, royal, une sorte d’accord parfait du silence, qui lui ouvrait comme les portes d’un Grand Passage. Il se demanda comment on pouvait dormir en un tel moment, et il lui vint, de ses sommeils engorgés et des impossibles matins sur lesquels ils le jetaient, un sursaut de dégoût et de honte.

Sur sa gauche, à une centaine de mètres, il reconnut le groupe d’ormes, silhouettes empennées de noir d’encre, qui — ainsi en avait-il depuis toujours décidé — marquait l’entrée de ses terres. La route se frayait un passage désormais facile, assigné par le ciel là-haut à la terre dénudée — qui offrait son dépouillement. Galaad la regardait encore, la reconnaissait, et, à cet instant, quelque chose se brouilla dans son cœur et dans sa vue. Face à lui, la route, ancienne ligne de vie, tendait dans la nuit, insolite, son tracé inutile. Il la voyait plus tard — ses bordures effrangées, d’herbes folles et de coulures de terre —, plus rêveuse, au bord d’une divagation, trace presque effacée, témoignage usé, retourné à la terre, absorbée par elle. Cette vision le rassurait et induisait à la fois un malaise. Il aimait, complice, la puissante digestion de la terre, l’assimilation placide, immédiate, qu’elle réalisait des constructions humaines — cette façon qu’elle avait, toujours, de reprendre le dessus, d’infiltrer sournoise, patiente, ses herbes, ses lichens, d’absorber, de camoufler. L’éternité se réinstallait avec ses saisons. Mais, en même temps, l’idée de la fin si inexorablement jetée au visage l’ébranlait. Il comprenait l’acharnement qu’il trouvait à l’ordinaire gratuit, à maintenir — des voies, des bâtiments, même inutilisés : signe, façon d’opposer une présence, d’empêcher le recouvrement. C’était une garantie morale — une distraction de la mort. »

 

Claude Dourguin

La forêt périlleuse

Coll. Recueil, Champ Vallon, 1994

http://www.champ-vallon.com/claude-dourguin-la-foret-peri...

jeudi, 20 septembre 2018

Claude Dourguin, « Saint Jérôme »

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Antonello da Messina, Saint Jérôme dans son étude, National Gallery, Londres

 

«  […] La passion de la langue t écrire Jérôme. On sait que les anges le rouèrent de coups pour avoir lu et relu tout Cicéron ; ce chrétien ne pouvait se résoudre à lire la Bible tant la langue des prophètes le blessait. Ainsi vrai écrivain. Ne méconnaissant pas le monde, dans l’attention à ce qui le fait multiple, varié, mais des livres allant aux livres. (La tradition le présente lecteur fervent, curieux de tous les écrits, vérificateur scrupuleux.) Le menu désordre des volumes autour de lui : la circumnavigation de l’écriture.

Pas à pas, en retrait labeur efficace, et cette exigence minutieuse qui le caractérisa — dans son décor familier le goût du détail le révèle : Jérôme est d’abord un artisan. Qui se souciait de la chose faite, et si possible bien faite. Celui pour qui l’écriture est une tâche. Jérôme, loyal patron des écrivains. Et cette profondeur, ce mystère, cette évidence pourtant, ce qu’on éprouvait sans pouvoir l’expliquer comme l’une des formes les plus attachantes de la beauté, ne serait-ce pas, qui a touché le lieu, le surcroît d’être et d’intensité quand on écrit le monde ?

Les socques de bois sont au bas de l’escalier, ample cape doublée de laine ou gilet de fourrure. Jérôme travaille, rêve — un Van Eyck nous le montre dans une pose somnolente, coude replié, joue dans la main, la page abandonnée —, ni dans l’universel ni dans l’absence, calfeutré pour mieux sentir et surtout mieux dire, dans le confort de sa cabane savante plein de cette adhésion calme à l’ordre du monde, il habite, seul, “l’espace heureux” de qui écrit. »

 

Claude Dourguin

Écarts

Coll. Recueil, Champ Vallon, 1994

http://www.champ-vallon.com/claude-dourguin-ecarts/

mardi, 18 septembre 2018

Claude Dourguin, « Lettres de l’Avent »

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Hercule Segers

 

« Je vous écris d’un pays qui est le mien, aussi. Je vous écris de ce pays d’avant.

 

J’ai ouvert la fenêtre sur les lointains. Ici, toujours, voyez-vous, sont donnés d’abord les lointains. Sans cesse ils appellent. Ils parlent d’autres collines, de vallonnements tendres où la fraîcheur de l’air serait presque musicale.

 

Les collines se lèvent dans les nuages. Prises chaque matin dans une brume blanche et dorée qui les enveloppe, les rend à l’indéfinité mouvante des lointains. Ceci d’abord m’attache à ce pays : la terre plus immatérielle qu’ailleurs, et le renouvellement des promesses.

Plus tard la brume se perd vers les faîtes des collines. Immobiles et noirs, les cyprès. De la terre au ciel leur silencieuse ponctuation sur la lumière. J’attends.

La brume toujours — les collines nées de l’indécision du ciel.

Parfois je pleure. Insupportable, comprenez-vous, cette offrande d’éternité, insaisissable et là pourtant, toujours, comme si quelque chose nous était rendu dans ce qui s’éteint, et là seulement.

Je ne sais plus alors la différence entre votre visage et les collines de ce pays. Je vous appelle des noms d’ici.

Vers le soir une paix plus étale scelle les collines cernées encore de la brume bleutée. Le paysage se réduit à la modulation sur le ciel des lignes du relief, proches, données.

Cette harmonie : là d’emblée, évidente sans qu’on en sache rien dire. À regarder les collines s’avancer dans la lueur neuve d’avant la nuit comme si elles entraient dans la fixité du temps, je songe qu’à force on devrait accéder à une autre vie — plus vacante, plus susceptible d’échos ?

 

Voici que se sont immobilisées les dernières collines, très foncé maintenant, le bleu de la buée légère a rejoint le ciel. Sous cette tremblante lumière les murmures de votre nom et la lenteur des grandes choses exaltées, allées au fond des mers là-bas. »

 

Claude Dourguin

Lettres de l’Avent

Coll. Recueil, Champ Vallon, 1991

http://www.champ-vallon.com/claude-dourguin-lettres-de-la...

samedi, 09 septembre 2017

Benoît Conort, « Sortir »

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DR

 

« Prologue

 

I

 

consentir que ça commence là

de ce côté à cet endroit qu’on ignorait

qui n’était pas le premier

au milieu juste médian mitan

combien croire et feindre que

c’est la dernière fois qu’on

brise le silence

 

II

 

un mot tombe

sombre de la citerne

quand cela revient

on ne sait qui le ramène

ni pourquoi

de la douleur qui l’accompagne

 

III

 

on voudrait

heurtée l’épaisseur de l’air

cesser d’être

nageur malhabile

à pleins poumons pouvoir

expirer la peur

 

IV

 

nulle parole qui

ne soit nue

même peau

la caverne est d’ombre

rêvée la paroi

muqueuse des mots

 

V

 

j’écris peu

le peu que j’écris je le jette

je regarde le mur

sur le mur il est dit rien

ne s’écrit que rien ne s’écrira

je me lève

je regarde par la fenêtre

il fait dehors comme

dedans »

 

Benoît Conort

Sortir

Coll . Recueil, Champ Vallon, 2017

http://www.champ-vallon.com/

mercredi, 10 avril 2013

Ludovic Degroote, « Monologue »

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« probable qu’une façon de se supporter à travers son passé c’est d’en faire quelque chose qui soit une capacité à vivre avec soi, sinon on se tuerait chaque jour

 

cela m’apparaît si simple et si compliqué que je ne sais plus comment regarder les choses ni comment les vivre, si elles sont vivables ni même si je peux les regarder, car cela me demanderait de vivre avec tout ce que j’ai enfoui, or, comme je les ai enfouies, c’est parce que je pensais ne pas vivre avec elles, à l’instant où je croyais encore, dans l’illusion qu’il m’aurait été permis de choisir, que je pourrais vivre en les abandonnant

 

alors je continue à voir ma vie comme si j’étais à côté parce qu’y pèse toujours quelque chose qui manque

 

cette impression d’être brisé, qui est une exagération, puisqu’elle n’a officiellement rien supprimé de ma vie, je retombe dans une forme d’enfance à partir de quoi il me semblerait pouvoir recommencer, si je comblais les manques

 

depuis mon adolescence j’essaie de rationaliser ce qui peut l’être pour tenter d’échapper à moi-même, je n’y arrive que par fragments, à la manière dont on s’atteint à travers ce qu’on vise, parce que, si on se rate, on touche à quelque chose d’autre de soi »

 

 Ludovic Degroote

 Monologue

Champ Vallon. Coll. Recueil, 2012