UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 06 avril 2020

Henri Deluy, « Deux poèmes de “L’infraction” »

838_aut-deluy-henri.jpg

DR

 

« La plus belle eau

 

Le lis au lys

Liliacée vous même

 

Mais au fond

Au fond levé du sexe

L’eau manque encore et toujours

 

 

Un peu d’amour 

 

Je ne sais pas où je t’ai vue, la première fois.

C’était peut-être sous une porte cochère.

Le jour des cadeaux. Il pleuvait pour moi.

Tu avais mal aux bras.

J’étais cet enfant-là qui foule les rivières.

 

Aujourd’hui,

Pour finir,

Tu repasses en moi tes aiguilles et ton faux fil.

 

Nu dans le chenil,

Je viendrai ce soir

Boire allongé cette eau dont tu es faite.

 

J’ai ton anniversaire aux bouts des doigts. »

 

Henri Deluy

L’infraction

Poésie 74, Seghers

mercredi, 25 mars 2020

Constantin Cavafy, « Deux poèmes»

AVT_Constantin-Cavafis_8083.jpeg

DR

 

« Une nuit

 

La chambre était pauvre, vulgaire,

Cachée à l’étage d’une taverne louche.

De la fenêtre, on apercevait une ruelle,

Étroite, malpropre. De la salle,

Montaient les voix de quelques ouvriers

Qui jouaient aux cartes et s’amusaient.

Là, sur un lit simple, ordinaire, j’avais eu

Son corps, le corps même de l’amour, j’avais

Eu les lèvres, les lèvres voluptueuses et

Rouges de l’ivresse. Rouges et d’une telle

Ivresse qu’à l’instant même où j’écris,

Après tant d’années, dans ma maison solitaire,

Je suis ivre, ivre à nouveau.

 

Jours de 1908

 

Il se trouvait sans travail, cette année-là,

Il vivait des parties de cartes et de trictrac,

Il vivait d’emprunts.

 

On lui avait offert un petit emploi,

Trois livres par mois, dans une petite librairie ;

Il avait refusé, sans hésiter. Ce n’était pas pour lui.

Ce n’était pas un salaire pour un jeune homme

De vingt-cinq ans, et de bonne formation.

 

Il gagnait à peine deux ou trois shillings

Par jour. Il ne pouvait pas gagner plus aux cartes,

Ou au trictrac, le pauvre garçon, dans les cafés populaires

Où il pouvait aller, même en jouant bien, même

En choisissant des adversaires idiots. Quand aux emprunts,

C’était presque rien. Il obtenait rarement un thaler,

Plus souvent la moitié ; il se contentait assez souvent

De shillings.

 

Dans la semaine, quelquefois à plusieurs reprises,

Lorsqu’il réussissait à s’éveiller dispos,

Il allait au bain, la nage le ranimait.

Ses vêtements étaient dans un état lamentable.

Il portait toujours ce même costume,

Un costume décoloré.

 

Ah ! Jours de l’été 1908 !

Oublié, le lamentable costume

Décoloré, il a disparu de votre image.

 

Vous conservez celle de ce moment-là

Où il enlevait ses vêtements indignes,

Son linge trop usé ; il restait alors

Totalement nu, miraculeusement beau,

Cheveux ébouriffés, corps légèrement bronzé,

À cause du bain, et de la plage, dénudé, le matin. »

 

Constantin Cavafy

Poèmes

Présentation et texte français par Henri Deluy

Fourbis, 1993