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lundi, 03 novembre 2014

Michaël Glück / Susanna Lehtinen, « Mon chien »

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« Un chien sans laisse toujours traverse les coulisses. Où ai-je lu ce proverbe, pense-t-il ? Je déteste mon chien particulièrement depuis qu’il parle et prétend me dicter ma conduite, depuis qu’il s’est mis en tête et en voix de commenter le moindre de mes gestes, bref depuis qu’il me tient en laisse. Je n’ignore pas que tous les chiens, ou presque, tiennent leur maître (ou leur maîtresse, il ne faut pas écarter cette hypothèse) en laisse, c’est une image convenue et tout autant indiscutable, mais tous les chiens ne parlent pas ou, du moins, n’en font pas comme le mien étalage.

 

Le problème avec monchien c’est dit-il. Quand dit-il se permet une intrusion entre monchien et moi, quand il s’interpose entre nous, c’est grand vent de panique et de colère, tumulte et rage et je crois bien que l’animal dont les lèvres se retroussent sur des canines menaçantes, oui, je crois bien que l’animal le plus terriant, c’est moi. Dit-il.

(Sauf que mes canines, dit-il, un autre, c’est une ction, un travail de faussaire, du grand art mais faux et usage de faux.)

Vous avez vu.

L’air de rien, hein.

Sournois dit-il. »

 

 Michaël Glück

 Mon chien

 Illustrations Susanna Lehtinen

Cousu Main, 2013

http://susannalehtinen.com/

http://editionscousumain.blogspot.fr/

mercredi, 13 août 2014

Michaël Glück, « Tournant le dos à »

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© : C. Chambard

10.

on parle pour

ne pas laisser place

au goût de la terre

on fait comme

on tient debout

on dit il elle

ne sait qui

tient l’autre

les lits sont défaits

les guerres passées

les étreintes aussi

deux oublient

 

11.

ce qui est fait ce peu

dit : un legs ce n’est pas plus

ce qui se transmet sans savoir

une errance de la matière

dit encore c’est encore

corps qui se reproduit

retient le vieux code

depuis genèse du vivant

se tue au labour

lire ce va-et-vient

boustrophédon ou

travail de la navette

 

22.

et c’est un autre jour et

un autre cela fait une vie

et c’est un temps et le temps

entre les doigts n’est rien

un oiseau traverse les yeux

battement de cils

à peine le temps du cœur

d’un écureuil

qui bat au poignet

à peine le temps de se retourner

de jeter le sel

par-dessus l’épaule »

 

Michaël Glück

Tournant le dos à

Lanskine, 2013

mardi, 18 février 2014

Michaël Glück, Anik Vinay, « Tour Aurore, place des Reflets »

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I
quai d’une gare

l’attente d’un train

la patience minutieuse

 

les pas

le long le large

la geste des voyageurs

 

les talons hauts

près des valises

 

 

VII

 

la destination

l’adresse de la langue

 

une flaque d’eau

un nuage entre les rails

j’attends

 

tu es là dans le jour »

 

Michaël Glück

Tour Aurore, place des Reflets

avec une gravure d’Anik Vinay

130 exemplaires numérotés et signés. Achevé d’imprimer en juillet 1987 par l’Atelier des Grames, 9e titre de la collection « Les Florets » animée par Gil Jouanard. Exemplaire : 35

Atelier des Grames

 

mardi, 21 mai 2013

Michaël Glück, « L’Enceinte »

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« Elles ont paupières lourdes comme des céréales, toute l’eau du paysage dans les yeux, ce voile du regard qui épouse la montée des brumes. Elles sont épouses des eaux, elles, les fertiles, les fécondes. Elles ne disent pas la Peinture, elles vivent ; elles ne commentent pas l’œuvre, elles œuvrent, elles ouvrent, elles s’ouvrent vers les mots venus du dehors, elles s’ouvrent au texte qui s’est écrit au-dedans dans cette matière de la langue. Elles ne disent pas la géométrie reflet de la cosmométrie, elles ne mesurent pas la terre, elles sont la terre et comptent les mois et les jours, l’éclosion des mots dans le ventre. Elles savent, d’une mémoire aussi sûre que les engendrements, l’épiphanie de la langue ; en elles toute langue est annonce. Le ciel est muet pour que parlent les corps. Elles ne s’interrogent pas sur la virginité, moins encore sur l’Immaculée Conception. Elles ont couru, jeunes filles, avec les jeunes gens de ce village ou des villages voisins, le long des rives du Cerfone, elles s’y sont baignées avec eux selon un rite très ancien. Elles ont parlé pour que les mots de l’amant viennent en elles. La pureté, l’impureté de la conception ne les préoccupent pas. Elles ne lisent pas la Madonna del Parto comme un traité de la Cité de Dieu. Elles sont la Cité qui s’accroît entre deux anges dont les couleurs se croisent ; le bien, le mal. La main gauche patiente sur la hanche, de ce même geste qu’elles ont entre le labeur du corps et les travaux des champs. Elles portent, elles aussi, la sainteté comme un panier sur la tête. Elles sont altières, sans être jamais hautaines. Celle qui marche, la Gradiva, pèse de son poids d’eau debout dans le sillon ; elle est la Gravida.

Regarde-moi, dit-elle. Vois d’où tu viens, de quelle beauté tu as pris jours et nuits. Ta tête est mémoire du ventre. Souviens-toi. »

 

 Michaël Glück

 L’Enceinte

 Cadex, 1993, rééd, 2010

 

Première page consacrée à la Madonna del Parto

de Piero della Francesca.

lundi, 17 décembre 2012

Michaël Glück, « la Table »

V

 

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« chacun selon sa langue recommencer dans le commencement de la séparation chacun selon sa langue réinventer le jour frapper la pierre d’un mot reprendre la filiation des noms dans le livre des schistes chacun selon sa langue le poème réfractaire et les lèvres rebelles à l’idole

 

lapidaire lazuli

 

 

ni ciel gris ni ciel noir ni la foudre ni l’effondrement ni la ruine rien rien de tout ça le récit ne dit rien seules les images dans l’après ont réitéré la nostalgie de l’unisson

 

comme si le rêve en sa blessure avait redoublé l’expulsion du jardin d’éden comme si quelque faute avait été commise entre le temps de la fondation et celui de la fuite de babel

 

­­­­­­­­

 

et par le ressassement de la malédiction en eux venue d’un dehors vide par les lamentations proférées face à l’autre incompréhensible par la déploration devant le miroir ils oublient qu’ils se sont eux-mêmes maudits qu’ils se sont eux-mêmes châtiés ils n’entendent pas la chance qui leur est donnée d’un recommencement

 

 

car chance est là donnée non dans un retour compulsif vers quelque langue parfaite mais dans le rappel à chacun de l’offrande et du devoir de s’énoncer pour s’annoncer car chance est là donnée dans ce qui est non pas le châtiment d’avoir voulu monter à l’assaut du ciel de cela celui qui s’est dans le commencement retiré rirait plutôt mais la juste exhortation à ne jamais se soumettre

 

 

ton assiette est vide et ton verre est brisé si nul convive ne vient s’asseoir face à toi la table est détruite tu te tiens devant l’auge tu es la proie de qui vient y jeter le brouet qui te prolonge à peine vers le lendemain celui-là qui arrive derrière toi marque ton épaule d’un signe que tu reproduis dans l’argile qui te cuit

 

 

couler dans le moule passer au four calibrer mesurer jeter au concasseur l’impur et l’imparfait faire est parfaire trier éliminer sélectionner transporter conformer fabriquons cuisons bâtissons entreprenons concentrons parlons d’une même lèvre commerçons

 

et les poètes

 

nous en ferons l’économie

 

 

chacun vit asservit au rêve de l’empire chacun se satisfait de cette soumission chacun à l’illusion de bien conduire ses pas sur la route tracée dont il relève les bornes dont il comble les trous avec le goudron de l’angoisse chacun délègue à l’empire le soin de broder le sens »

 

Michaël Glück

La Table

Second volume de la série « Dans la suite des jours »

L’Amourier, 2005