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samedi, 06 juillet 2019

Pai Chu Yi, « En plantant un pin »

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« 1

J’aime ce pin d’un pied à peine,

Replanté de mes propres mains.

Il garde encore le vert que reflétait le ruisseau,

Il est encore voilé de la brume humide de la montagne.

Je l’ai replanté au soir de mon âge,

Il mettra longtemps à grandir.

Pourquoi passé quarante ans,

Planter un arbrisseau de quelques pouces ?

Pourrais-je voir ses ombrages ?

Vivre soixante-dix ans est bien rare.

 

2

J’aime votre ténacité devant l’hiver,

Et j’aime votre droiture.

Pour vous voir chaque jour,

Je vous ai planté devant mes marches.

Si la mort ne vous en empêche,

Je sais que vous atteindrez les nuages. »

 

Pai Chu Yi (Bai Juyi) – 772-846

in La poésie chinoise des origines à la révolution

Traduction, choix et présentation de Patricia Guillermaz

Seghers, 1957, rééd. Marabout université, 1966

jeudi, 28 mars 2019

Dominique Preschez, « L’enfant nu »

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DR

 

 

« Qu’y-a-t-il de plus beau, quand on commence un chant qui se termine, que de louer un enfant perdu à la chair si brune, et son ami dont la hauteur introduit un sens dans l’homme ! Seulement des larmes… Tu ne seras plus longtemps amant. Ô mortelle lassitude, sur les chemins aimés les âmes te suivront et au plus profond de toutes nos prières, à toi d’offrir le sacrifice — terre froide et aveugle ! Mon enfant, tu te détournes de moi. Tu me fuis le long des jours et le long des nuits. Ta pensée joue le mannequin.

Je sens mon regard rendormir dans la mort la mémoire d’un enfant qui n’est plus.

Le doux repos, ton corps l’effacera.

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Souviens-toi des roses noires sur le front de l’enfant relâchant le bouquet des draps — son empreinte de neige sous la paupière close —, l’œil muré faisant reculer l’horizon au creux du matin — sa perte, ta douleur et tes pleurs — comme un vaste filet jeté par le pêcheur sur un lit placé bien bas…

C’est l’heure à présent où mes prunelles amères ont l’inflexion de sa voix, ainsi qu’une pierre invincible où loge le vers.

Il agonise crucifié comme cette fin d’été sous un ciel de novembre. Le voici nu et blanc dans le cercle des tombes, sous les arbres d’un chemin penché sur l’hôpital, dépouillé de corps à l’heure où finit son absence. La fin vient sur toi au détour de l’allée et

“…moins fort que moi, tu absous…”

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L’amant de la mort est exempt d’ambition mauvaise ; il se met à l’abri des parleurs, attend le couteau sur la gorge. Or la peur est là, qui lui dit : “Tout le monde en fait autant.”

Voyant alors des arbres dans la rivière, il y jette sa vie, et le ciel se recouvre soudain de nuages en blocs de neige où meurent les oiseaux. »

 

Dominique Preschez

L’enfant nu

Précédé de Pourquoi cette douleur par Mathieu Bénézet

Seghers, 1981

mardi, 28 août 2018

Franck Venaille, « Cinq éléments d’une réponse »

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DR

 

« Dans tout ce que j’écris il y a la permanence d’une grande pudeur. C’est donc tout le contraire d’une attitude qui se voudrait sciemment scandaleuse. Je m’attache au contraire à sauvegarder, préserver tout ce qui, j’y reviens, provient de l’enfance.

Les actions d’un enfant, d’un adolescent, ne se jugent pas en terme de “normalité”. L’écriture non plus. Et puis, finalement, je ne cherche jamais à m’interroger sur les réactions de mes lecteurs. Bien sûr je préfère qu’ils aiment ce que j’écris, mais dès qu’un texte est écrit, tapé à la machine et à plus forte raison dès qu’il est édité il ne m’appartient plus. J’en suis très détaché. Je le lis comme s’il s’agissait de la création d’un autre. Alors, que ce texte soit “scandaleux” ou non, cela m’indiffère. Ce qui compte ce sont les mots qui lui ont donné naissance, le moment qui l’a fait naître.

Je ne relis pratiquement jamais mes livres. Je me souviens très mal de ce que j’écris. En cours d’écriture je peux passer une journée entière sur dix lignes que je reprends encore le lendemain. Je me rends malade pour un mot, une ponctuation à propos de laquelle je m’interroge. Il m’arrive de ne pas en dormir de la nuit : c’est mon travail. Mais une fois que le livre est publié : c’est fini ! Je n’ai que mépris et haine pour la littérature en général et mon écriture en particulier. Puis, avec le temps, cela repart…

À la base de la pudeur il y a mon attirance et la peur de la sexualité. Je crois à la nudité, à ces moments du corps à corps amoureux où l’on ne peut pas tricher, même et surtout dans la perversion. Et puis, la queue, c’est aussi l’anti-angoisse ! » *

 

* (extrait du texte entièrement repris et écrit à partir de la série d’entretiens réalisée par Jean Daive sur France Culture, en 1976)

 

Franck Venaille

Construction d’une image

Seghers, 1977

jeudi, 22 mars 2018

Geneviève Huttin, « Seigneur… »

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DR

 

« De l’impossible profération où longtemps il se plaint, résonnent le mots dans l’air tiède. C’est un hymne très lent et très ample, tu t’en souviens pour t’en être laissé agiter, pénétrer. Mais les nuances de ses mots, de ses gestes t’échappent. Aussi la beauté, la grandeur de ses intentions se perdent. Dans leurs terminaisons tu flottes, comme un pan libre de voile.

 

            Ad te clamo

            Vers toi Seigneur je crie…

          Te verrais-je marcher, venir à moi, répondre à mes caresses, je deviendrais tranquille…

 

Entre les arbres de ses thèmes, tu cherches, tu veux un cours puissant, un ample mouvement de passage. Un mince fil de ta bouche, et les cailloux remontent vers tes lèvres, mais cette fin ne lui est pas encore assez violente…

 

 * * *

Tu reçois toutes ses expressions perdues. Cet informe vêtement violent tu t’en vêts, t’en dévêts, tu fais ce que tes yeux l’ont vu faire, cependant qu’il avance, de plus en plus sans règles. Fidèle sans le poids des liens, tu fends dans ce courant, avec ce visage fol de qui vient demander à être armé, l’adoubement n’est pas de main humaine, c’est un toucher, un geste de poudre…

 

             Tu m’as sur ton écu vomi, je suis souillé de tes crachats…

 

Plus tremblant que le trait lui-même, planté, replanté, qui t’élance, comme il t’effleure, avec cette indécence des aveugles touchant quelqu’un de leur bâton, tu tressailles. Écriras-tu les messages de ses doigts, les menées de ses lèvres, pour qu’enfin cesse en toi le pressentiment de sa phrase… »

 

Geneviève Huttin

Seigneur…

Dernière de couverture par Philippe Lacoue-Labarthe

Coll. Poésie, dirigée par Mathieu Bénézet et Bernard Delvaille, Seghers, 1981

 

samedi, 29 juillet 2017

Gertrud Kolmar, « Mondes »

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DR

 

La vieille femme

 

Aujourd’hui je suis malade, et demain je serai guérie.

Aujourd’hui je suis pauvre, aujourd’hui seulement, et demain je serai riche.

Mais un jour, je resterai toujours assise ainsi,

Blottie, grelottante, dans un châle sombre, la gorge qui toussote, se racle,

Je me traînerai péniblement jusqu’au poêle en faïence où je poserai mes mains osseuses.

Alors je serai vieille.

 

Les sombres ailes de merle de mes cheveux sont grises,

Mes lèvres des fleurs séchées, poussiéreuses,

Et mon corps ne sait plus rien des cascades et jaillissements des fontaines rouges du sang.

Je suis morte peut-être.

Bien avant ma mort.

 

Et pourtant j’étais jeune.

Étais aimante et bonne pour un homme comme le nourrissant pain doré de sa main affamée,

Étais sucrée comme un réconfortant à sa bouche assoifée,

Je souriais,

Et les enlacements de mes bras de vipère mollement enflés attiraient dans la forêt magique.

Et à mon épaule bourgeonnait une aile bleue comme de la fumée

Et j’étais allongée contre la plus large poitrine broussailleuse,

Murmurant vers l’aval, une eau vive jaillissait du cœur du rocher aux sapins.

Mais vint le jour et l’heure vint

Où les blés amers se trouvèrent mûrs, où je dus moissonner.

Et la faucille coupa mon âme.

“Va”, dis-je, “Amour, va !

Regarde ma chevelure agite ses fils de vieille femme,

Le brouillard vespéral déjà humecte ma joue,

Et ma fleur d’effroi se fane dans les frimas.

Des rides sillonnent mon visage,

Des rigoles noires les pâturages d’automne.

Va, car je t’aime beaucoup.”

 

En silence je retirai la couronne d’or de ma tête et me voilai la face.

Il partit,

Et ses pas apatrides l’emportèrent sans doute vers une autre halte sous des pupilles plus claires.

 

Mes yeux se sont brouillés et c’est tout juste s’ils passent encore le fil dans le chas de l’aiguille.

Mes yeux pleurent fatigués sous les paupières lourdement plissées, au pourtour rougi.

Rarement

Dans le regard éteint point de nouveau la faible lueur au loin enfuie

D’un jour d’été,

Où ma robe légère, ruisselante, inondait les champs de cardamine

Et ma mélancolie lançait dans le ciel béant

Des cris d’allégresse d’alouette. »

 

Gertrud Kolmar

Mondes (1937)

Bilingue. Édition établie, postfacée et traduite de l’allemand par Jacques Lajarrige

Coll. Autour du monde, Seghers, 2001

mercredi, 14 novembre 2012

Agnès Rouzier, « Maurice Blanchot : le fait même d’écrire »

« (déchiffrer, désire. Déchiffrer est un mouvement, un déplacement rigoureux, une projection en avant admettant de pulvériser méthodiquement ses assises, là où même  “n’être rien” prend un sens fragmentaire, passage, petit abîme, léger abîme, complice de ce point où l’espace, là cependant, au plus court, l’espace, tout l’espace nous manque. Déchiffrer ne déchiffre à sa clé qu’un autre monde qui se veut provisoire. Métamorphoses comme autant de morts acceptées, comme autant de morts, tant que nous serons vivants, à minutieusement refaire, chute, vide soudain : la passivité, le neutre.)


“Le désastre est séparé, ce qu’il y a de plus séparé.”

 

(la passivité, le neutre, imperceptible décalage. Depuis nous ne sommes plus les mêmes. La légèreté devient dure, sans nimbe, sans arrière-plan : le oui, le non, le rire, les larmes. Nous attend un autre chemin aux bords étroitement décisifs. Nous attend de notre pensée comme une mutation (“passive”). “Vivre” le neutre (mots, actes, confrontés, défaits, dès que nous l’éprouvons en nous comme une stricte présence : cela qui maintenant est. Souffle. Manque de souffle.)

 

“… regarder dans la nuit ce qui dissimule la nuit, l’autre nuit. La dissimulation qui apparaît.”

 

(la légèreté, la transparence comme un noyau décentré, porté en soi et hors de soi, au bord du corps et sur le corps. (Te lisant quelque chose a peur, quelque chose devine, acquiesce, quelque chose qui n’est pas l’inconnaissable, quelque chose qui ne connaît pas.)

 

(Transparence n’est pas transcendance : patiente, ta parole, au plus proche, trace la mobilité, le fragment par lequel tout, une première fois recommence, pour ne pas être dit : intact.)

 

Agnès Rouzier

« Maurice Blanchot : le fait même d’écrire » (1977-1979)

 in Le Fait même d’écrire

Coll. Change. Seghers, 1985