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vendredi, 08 janvier 2016

Sylvie Fabre G., « Dans la lenteur »

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« J’ai toujours prononcé un nom que je ne connaissais pas. Je l’ai cherché dès l’enfance dans les livres et les images. Je l’ai senti quelques fois au gré de la lumière ou du vent. Il se dessinait sur mes lèvres, il arrivait sur ma langue comme une herbe de printemps. J’ai pensé le recueillir comme se recueille le temps, malgré son indéchiffrable.

*

Nulle enfance ne peut être muette, et le cri que tu portes en toi se reflète dans tes yeux. Ou ne fait-il que retentir en moi ?

Je l’entends, je le lis dans tes mots. Il ne trouve pas refuge. Jamais. Son intensité est dans la solitude. Dans le miroir son silence. Il m’apprend le plus délaissé, le fragile et tout l’inassouvi.

 

Le poème est son accomplissement. Et je l’écris pour vaincre l’oppression. Si douloureux tu sais l’inexprimé, jamais tari. Jamais. »

 

Sylvie Fabre G.

Dans la lenteur

Unes, 1998

jeudi, 10 décembre 2015

Pia Tafdrup, « Les Chevaux de Tarkovsky »

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LE MOYEU DE LA ROUE

 

Elle tourne et elle tourne,

la roue ne retourne jamais

À LA MAISON

le monde est en feu.

Je suis en mouvement

généré en écriture.

Ce que je dis

sont des mots

parvenus du moyeu de la roue.

Depuis ses profondeurs

l’écrin déborde

                   secrètement

comme les pierres flottent

sur la surface de la mer

des champs de mon père.

Des ronds s’étendent

perçants.

Les yeux, les oreilles,

le pouls fracassant du cœur.

Il y a suffisamment de place

pour que six milliards ou plus

d’êtres esseulés

sans se noyer

                     puissent contempler

la nuit noire, béante, ondoyante.

 

Pia Tafdrup

Les Chevaux de Tarkovsky

Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen

Unes, 2015

 

samedi, 20 juin 2015

Caroline Sagot Duvauroux, « ’j »

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« Les anémones bleues délivrent des bourdons noirs. On est parti du cœur. Y retourne-t-on ? Aider quelqu’un aiderait. On s’est trahi pour ramasser une forme, on a trahi la course, ravi. C’est l’amour qui accomplit la beauté. Au cœur. On vit tout ce qui fut vécu par d’autres. On se nomme encore quelle bizarrerie. On ne sait plus lire. On voudrait dire je ne sais plus lire mais d’où vient que je puisse l’écrire. On est trop vieux des yeux, des yeux à la pensée, trop vieux. Les anémones bleues s’installent dans les yeux. On pense. Ça ne concerne pas les yeux.

Rejoindra-t-on le cœur ?

 

Le cœur tout noir est un bourdon. Très doux. On voudrait dire je le délivre, regarde. Oui, regarde on voudrait dire mais on ne dit rien à cause du maître chien. Alors sèchent des amours tout autour d’ici là. Là c’est un bulbe, sûr, mais combien de temps faut-il considérer les fanes, ici ? D’ici là s’emplit de faneries qu’en fera-t-on. Plier, déplier, tapisser, le ciel, un bout, un mouchoir touche au fond du puits, touche le fond par rien entre, on voit le nandina sur le bord. Joli feuillage. On entend qu’un souffre à l’épaule et puis qu’il meurt. On ne va pas parler de ça qui n’aide pas. Une peinture légère aiderait. Qui vous a posé sur le monde avec cette pensée compliquée, le rire si facile ? On ment c’est constitutif on ne peut tout de même pas avouer parce que l’aveu n’importe pas, l’aveu si, mais la chose à avouer pas du tout. »

 

 Caroline Sagot Duvauroux

 ‘j

 Unes, 2015

jeudi, 27 novembre 2014

Ludovic Degroote, « José Tomás »

ludovic degroote,josé tomás,unes

« pourquoi ferais-je un poème s’il n’y a pas à en faire – aligner les vers ne fabrique qu’un alignement de vers ; je n’ai pas de théorie sur ce qu’il faudrait faire de plus ; le poème en soi ne porte rien de mieux : il ne porte que si c’est devenu un poème : ce qui fait basculer dans le poème – j’en reviens toujours au même

 

les mauvais poèmes qu’on pourrait faire sur la tauromachie, le torero, le toro : ils se pressent à la porte ; on peut y glisser un picador ou un banderillero : ça ne fait pas de mal et ça joue couleur locale ; la chute parfaitement adapté à la mort : n’oublions pas les métaphores et les symboles : ça profite à l’esprit

 

pendant ce temps, josé tomás a laissé son corps à l’hôtel : ce sont ses propres mots

 

il faudrait parler des accidents : non pas l’accident qui vous mène à l’infirmerie des arènes, mais celui qui crée un angle lorsque vous écrivez, qui vous embarque soudain dans une direction inattendue et imprévisible – l’accident est une propriété de l’art : choisir ou non de l’intégrer pose un problème qui rejoint la question du risque

 

je suppose que josé tomás n’est pas cantonné à ce qu’il évalue que permet le toro : il doit se tenir disponible à un imprévu qui ouvrirait une possibilité qu’il ne pouvait deviner, et dont la surprise laisse entendre qu’elle ne pourrait l’être, alors qu’elle rompt avec ce qui précédant autant qu’elle s’inscrit dans une logique de l’imprévisibilité

 

chez l’artiste, l’errance peut provoquer l’accident – pas dans l’arène

 

beaucoup d’errances dans la vie peuvent mener à écrire »

 

Ludovic Degroote

josé tomás

 Éditions Unes, 2014

Signe du toro du 21 octobre 2012 : http://www.dailymotion.com/video/xuhq3d_signes-du-toro-sp...