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  • Ingeborg Bachmann, « Toute personne qui tombe a des ailes »

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    Une sorte de perte

     

    « Utilisés en commun : des saisons, des livres et une musique.

    Les plats, les tasses à thé, la corbeille à pain, des draps et un lit.

    Un trousseau de mots, de gestes, apportés, employés, usés.

    Respecté un règlement domestique. Aussitôt dit. Aussitôt fait. Et toujours tendu la main.

     

    De l’hiver, d’un septuor viennois et de l’été je me suis éprise.

    Des cartes, d’un nid de montagne, d’une plage et d’un lit.

    Voué un culte aux dates, déclaré les promesses irrévocables,

    porté aux nues un Quelque chose et pieusement vénéré un Rien,

     

    (­— le journal plié, la cendre froide, un message sur un bout de papier)

    intrépide en religion, car ce lit était l’église.

     

    La vue sur la mer produisait ma peinture inépuisable.

    Du haut du balcon il fallait saluer les peuples, mes voisins.

     

    Près du feu de cheminée, en sécurité, mes cheveux avaient leur couleur extrême.

    Un coup de sonnette à la porte était l’alarme pour ma joie.

     

    Ce n’est pas toi que j’ai perdu,

    c’est le monde. »

     

    Ingeborg Bachmann

     Toute personne qui tombe a des ailes (poèmes 1942-1967)

     Édition, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif

     Bilingue

    Poésie/Gallimard, 2015

  • Lionel Bourg, « J’y suis, j’y suis toujours »

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    « Rien ne devrait avoir de terme.

    La route pas plus que le chemin.

    La houle ample des gestes amoureux, le babil des nourrissons ni le vers du poème béquillant pied à pied, le bruit du cercueil que l’on cloue dans la poitrine, l’orage, l’averse ou, l’hiver, les merveilles de la neige.

    Interrompant le pas, j’ai chuchoté deux ou trois mots à celle que j’accompagne.

    Elle sourit. Me montra des cageots moisis, les cieux striés d’éclaboussures, une bicoque à cheval sur la voûte enjambant la rigole qui moussait sur l’asphalte.

    Nos doigts s’unirent.

    Nous fûmes émus. Un peu. Beaucoup. L’amour n’a pas d’âge. »

     

    Lionel Bourg

    J’y suis, j’y suis toujours

    Fario, 2015

     

    pour le 20 octobre 1990

     

  • Guy Bellay, « Les Charpentières »

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    © : Phil Journé

     

    La rencontre

     

    « Tu es la création des visages partis avec la buée sur les vitres que mes cheveux ont graissées.

    Tu traversais le même massacre. Tu peux rappeler aux survivants qui en font l’événement de leur vie qu’il leur fut imposé.

    Dans nos familles, la misère n’était pas seulement d’avoir peu de biens, mais la solitude maintenue, sous le bavardage des armoires, dans notre substance déchue.

    Nous nous sommes croisés dans des livres dont je sortais les oreilles en feu, ayant reçu une volée de coups sans en rendre. Détruit, libéré, je chérissais des pages mieux conçues que les murs d’une maison : elles accueillent sans exclure, elles réconfortent celui qui passe de n’être réel que par intermittences. Dans leur estuaire se baignent des peuples toujours imaginaires.

    Tu es ce que je suis – la trace d’une effusion. »

     

    Guy Bellay

    Les Charpentières

    Le Dé bleu, 2002

     

    http://www.mobilis-paysdelaloire.fr/magazine/actualites/in-memoriam-guy-bellay