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vendredi, 13 octobre 2017

Israël Eliraz, « Hölderlin »

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© : patrick soulard

 

« tous les Dieux dansaient et celui qui dansait

se déguisait en Dieu. Facile et difficile. Facile de vieillir,

difficile de mûrir, pensait Hölderlin, écrivait Hölderlin.

Dans le rêve, il enlevait de son visage

le nez rouge à moitié mort, il pensait : quand ça

m’arrivera ? Hölderlin écrivait, lisait, gommait.

Comment déplacer une pierre sans être un loup ou Krishna ?

Le vide dans la pierre c’est du feu. Hölderlin pensait, écrivait,

déchirait et n’envoyait pas de lettres à

sa mère morte depuis des années comme elle le lui

avait dit, hier, avant de monter dans le train (il venait

d’être inventé). Le train se dirigeait vers le nord. Vers où ?

Hölderlin, dans sa poitrine courait après lui. Il se réveilla. Dans

la stupeur les poux remplissaient ses poches usées »

 

 

Israël Eliraz

Hölderlin suivi de Les villes saintes se répètent

Traduit de l’hébreu par Esther Orner et Laurent Schuman

Coll. Avec (dirigée par Bernard Noël), L’Atelier des Brisants, 2001

mardi, 10 octobre 2017

Hwang Ji-U, « De l’hiver-de-l’arbre au printemps-de-l’arbre »

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DR

 

« Mon corps nu

 

Assis dans un bain public je me lave soigneusement tout le corps, ce n’est pas seulement parce que je ne me suis pas lavé d’une ou deux semaines.

Une vie ! J’ai vécu jusqu’à ce volume de mon corps !

Semblable à un bol en argile, il est fragile.

Cependant, je me demande ce que j’ai mis à l’intérieur ?

Y vivais-je ? Comme les eaux que le volume de mon corps fait couler hors de la baignoire ?

Seul le mensonge m’a façonné.

Extrême jalousie intellectuelle. Complexes. Plaisir de me montrer.

C’est le résumé d’une trentaine d’années de vanité,

Haletant, j’ai franchi la ligne du milieu.

Ainsi, s’il était en vie, il aurait à peu près mon âge

Jeon Tae-Il, un saint.

Ma vie a été frappée et découverte par l’éclair de sa courte vie. Laide. Honteuse. Déshonorée.

Son tonnerre arrive tardivement à moi, à cet âge là.

Ma jeunesse foudroyée ! J’étais sous le paratonnerre.

Moi. J’étais là.

Je n’avais pas le choix, c’étaient les aléas de la vie.

Ce qui existe en moi, c’est une petite agriculture muette.

Il est peut-être au pied d’une forêt à l’abri du vent de Bukpyeong dans la commune Sinwol qu’il ne pouvait plus quitter,

Et peut-être mesure-t-il le terrain avec la visière d’un chapeau de Saemaeul appartenant à Monsieur Yun ?

Ou bien, pouvait-il traverser la colline voisine Doam,

Voulait-il devenir le potier qui met les pots au feu ?

Sinon était-il un menuisier ou un plâtrier silencieux avec un caractère difficile ?

Ah ! Il est sorti en ville, à cause de son manque de sérieux, peut-être est-il devenu terrassier ?

Ou peintre de panneaux de cinéma, surveillant dans une usine textile, ouvrier des chemins de fer.

Suivant la veine bleu foncé de la vie glaciale,

Il aurait dû embraquer au marché de Pyeonghwa à Cheongaecheon. Marchand de bois, vendeur de chewing-gums, vendeur de journaux.

Il aurait dû être brocanteur. Derrière la gare, au bord de la rivière noire, en extrême pauvreté, il restait debout, l’estomac vide depuis trois nuits et quatre jours.

Et l’égout amer déborde abondamment dans mes viscères.

Les globes de mes yeux ardents aperçoivent les œufs rouges des vers intestinaux volant sur le ciel bleu.

J’avais la tête qui tournait. Dans mes vertiges, j’ai vu père, mère, frère aîné, frère cadet, toute la famille.

Chacun était orphelin. Après le départ de mon frère aîné qui s’est engagé dans l’armée,

En comptant les traverses, j’ai marché jusqu’au sud de Kwangju pour ramasser les escarbilles de charbon.

Un train de marchandises chargé à bloc roulait vers Yeosu.

Plus bas que le pire dénouement, je suis arrivé devant la barrière. Au feu rouge,

Je restais debout. Oh ! les jours de misère !

Dans ce monde sombre, j’étais face à ma vie, mais

J’ai tenu tous ces jours pour rien. La confession m’ennuie.

Comme tous les autoportraits sont affreux, j’ai retrouvé le plein air où vivre.

Plusieurs affluents obscurs ont coulé en moi.

Avaient coulé. Coulent.

Maintenant mon corps est nu.

Ma main touche mon corps. Me voici.

Si on enlève de plus en plus la crasse, la vie devient transparente.

Les traces de faucille, de couteau, la plaie sur mon genou quand je suis tombé de vélo,

Grandissaient avec mon corps.

Je tourne la tête, comme moi, des corps nus étaient là, avec quelques seaux d’eau, chacun nettoyant sa vie en face.

Oh ! Corps nus ! Tous les “moi” sont absents en ce moment.

Mais je n’ose pas encore demander à quelqu’un de me laver le dos.

Tenant un gant italien, je me suis approché du dos d’un vieillard.

De mon propre dos, je n’y arriverais pas. »

 

Hwang Ji-U

De l’hiver-de-l’arbre au printemps-de-l’arbre — cent poèmes

Traduits du coréen, présentés et annotés par Kim Bona

Prélude, Claude Vigée

William Blake & Co. Edit, 2006

http://www.editions-william-blake-and-co.com/spip.php?art...

jeudi, 05 octobre 2017

Pierre Michon, « Abbés »

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Pierre Michon dans Barbara de Mathieu Almaric

 

« Èble est cet homme de taille et d’embonpoint médiocres, mais à tête d’étoupe toute blanche et remarquable, qui considère l’eau, dans un mois de mai proche de l’an mille.

Cette eau n’est pas tout à fait de l’eau.

L’île naine se tient juste dans l’embouchure, face à la mer où deux rivières s’épousent, à droite le Lay, à gauche la Sèvre : et ces épousailles justement sont fécondes en sables, en boues, en coques d’huîtres, et de tous ces rebuts que les rivières calmement arrachent et broient, vaches mortes et chablis, déchets que les hommes jettent par jeu, nécessité ou lassitude, et leurs propres corps d’hommes parfois jetés de même par jeu, nécessité ou lassitude. De sorte que ce n’est pas la droite mer ni le fleuve franc qu’Èble a sous les yeux, mais quelque chose de tors et de mêlé : mille bras d’eau douce, autant d’eau salée, autant d’eau ni douce ni salée, étreignent mille lots de vase bleue nue, de vase rose et grise nue, de vase rousse, de sable nul, où le diable, c’est-à-dire rien, va son train. Il est d’ailleurs le seul à pouvoir y mettre le pied, car tout le reste, hommes, chiens et chevaux, mulots, s’y enfonce en un clin d’œil, dans un suaire de gaz puants. Seules y passent les barges à fond plat qui amènent la pitance des moines, sur les bras d’eau, et encore cette eau est si mince qu’il faut s’aider de grandes perches pour voguer sur la boue. Ce n’est pas la terre, puisque les mouettes crient au-dessus des anguilles, ni la mer puisque des corbeaux et des milans s’envolent avec une vipère dans le bec. Èble n’est pas sûr que cela lui convienne : c’est comme quand on ne sait pas bien si le pré de Longeville est à Barbe torte, à Longue-épée ou à Tête d’étoupe, et alors il faut bien sortir le fer, ajuster les palabres, pour décider si Longeville est à un des trois, ou aux trois à la fois, autant dire au diable. Èble pense un instant à son frère Guillaume, broigne, haubert et casque, étoupe blonde dans le vent, lance haute, chevauchant fermement sur ce marais, le survolant d’un galop d’ange, de saint Georges. Èble sourit, ce qu’on ne voit pas, car on le voit d’assez loin et de dos, accoudé aux fortifications, petite silhouette toute noire portant au bout la tête rayonnante — car c’est un moine noir, un bénédictin, bien découpé et visible sur le calcaire blanc. »

 

Pierre Michon

Abbés

Verdier, 2002

http://editions-verdier.fr/auteur/pierre-michon/

18:24 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent | Tags : pierre michon, abbés, verdier

dimanche, 01 octobre 2017

Guillaume Decourt, « Le cargo de Rébétika »

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DR

 

«  VI

Grupetta est bien jolie.

Elle est bien gentille mais n’entend que peu

ce que mon intérieur demande, un couscous

ou bien son fameux bœuf bourguignon qui me comble

tant et tant.

Je n’ai droit qu’à du réchauffé :

tambouille qu’elle prépare au retour de la chasse aux huîtres.

 

X

C’est peu dire qu’à l’Hôtel de l’Existence nous jouîmes,

elle criait si fort qu’au matin les hommes

de chambre tenaient leurs yeux baissés.

Et le petit déjeuner ! Par les meurtrières on apercevait les mouettes

en croquant nos tartines. Je puis dire

que cela ressemblait au bonheur comme

deux gouttes d’eau.

 

XVI

Une olive entre deux seins semblait

une tache de vin,

elle avait aussi un grain de beauté sous l’aisselle

droite, ses amants anciens, austères, n’en firent point leur miel,

Grupetta.

 

XXIV

Je connus Rébétika par le biais de l’acupuncteur. Elle louait mansarde

dans son arrière-cour et flânait à heure fixe autour de

la Fontaine aux Affins. Plus que son tape-cul

ce fut son sourire dilapidé qui

me fit percer le judas. Dure d’oreille et la salive propre comme

atout premier. Elle ne fut pas insensible à mes

bégaiements de soutier.

Nous signâmes pour une barcarolle bien déterminée.

 

XL

Grupetta, Rébétika.

J’ai pêché à la senne des petits poissons de remembrance

dont on peut manger la tête et la queue

sans frémir.

Grupetta, Rébétika. »

 

Guillaume Decourt

Le cargo de Rébétika

Lanskine, 2017

http://www.editions-lanskine.fr/

19:18 Publié dans Blog, Écrivains | Lien permanent