UA-62381023-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 25 avril 2018

Jean-Louis Baudry, « Les Corps vulnérables »

auteur_1479.jpg

DR

 

« Le désir d’écrire a quelque chose en lui qui le rend tenace et instable et paradoxal : il ambitionne de donner un peu de consistance au moi de l’écrivain, alors que celui-ci fait d’abord, en se confrontant au langage, l’expérience de l’altérité qui le constitue. Mais il implique de plus une contradiction peu différente de celle qui travaille le désir sexuel. Il préexiste à l’objet sur lequel il se portera. Il ignore tout de lui. On veut écrire avant de savoir ce qu’on écrira. Celui qui écrit aimerait s’éprendre de l’objet qu’il découvre en écrivant mais, à moins que le narcissisme ne l’aveugle, ce qu’il écrit à toutes les chances de lui apparaître contingent et mineur au regard de ces choses essentielles qu’il ne se sent pas en mesure d’aborder. C’est ce qui rend le souci d’écrire si fragile devant l’amour qui, lui, se définit justement par l’unité enfin trouvée d’un désir et d’un objet. »

 

Jean-Louis Baudry

Les Corps vulnérables

L’Atelier contemporain, 2017

http://www.editionslateliercontemporain.net/mot/jean-loui...

lundi, 23 avril 2018

Pascal Quignard, « Une Journée de Bonheur »

29_Ritournelles15_F.Desmesures.jpg

© : Frédéric Desmesure/Ritournelles

 

« Ce n’est pas une image : cette vieille plume d’oie ou d’oiseau tenue très fort, serrée entre le pouce, l’index et le majeur dont les phalanges blanchissent, réinstaure, le plus qu’il est possible, le holding indicible jadis vécu dans l’ombre, quand on pinçait, avec les mêmes trois doigts, le cordon nourricier, pour accélérer l’écoulement du suc, pour le rouler sous les doigts comme un fuseau, pour s’agripper à lui comme à une corde ou une tige.

Tenir c’est joindre.

Tenir c’est adhérer et adhérer c’est déjà étreindre.

Écrire c’est agripper ces trois doigts sur le fil imaginaire – sur la ligne qui s’invente à l’horizon du réel sans y être, au bout de la lumière du jour.

S’accrocher.

Tenir le coup.

Survivre. »

 

Pascal Quignard

Une Journée de Bonheur

Arléa, 2017

 

Recopier la page, pour souhaiter un bel anniversaire à Pascal Quignard – né le 23 avril 1948.

mercredi, 18 avril 2018

Frédéric Boyer, « Peut-être pas immortelle »

Capture-d’écran-2016-10-10-à-15.15.12.png

© : P.O.L

 

« Quelqu’un l’aurait-il vue cette vie qui à jamais ne fut et qui serait pourtant ? À l’époque où la terre s’embrasa quand nous étions les plus solitaires des vivants.

Et le froid est venu tout à l’intérieur de moi, comme un signe d’impatience messianique quand nous aurions voulu donner à l’autre plus que nous n’avions.

J’espère malgré tout que nous pourrons avoir de temps en temps des nouvelles l’un de l’autre. Mais ce n’est pas certain, tu t’en doutes, n’est-ce pas ? Par un retournement étrange, souvent, la pensée de la séparation n’éveille en nous que davantage d’attachements. Un bref instant dans lequel disparaissent tous les autres possibles mondes.

Et tu pleurais doucement

ces choses que tu appelais de tes vœux en riant. »

 

Frédéric Boyer

Peut-être pas immortelle

P.O.L, 2018

mercredi, 11 avril 2018

Thomas Bernhard, « Corrections »

OK8CDQaIjelqKpRAlNpusQoVOn4.jpg

DR

 

« Alors que nous avons en vue notre travail et ce qu’il y a de dangereux et de fragile dans notre travail, nous utilisons la majeure partie de notre temps uniquement pour d’une manière générale pouvoir jeter un pont pour traverser le temps le plus proche, toujours le temps le plus proche de nous et nous pensons que, d’une manière générale, nous avons seulement besoin de penser à jeter un pont pour traverser le temps et non pas de penser au travail, à plus forte raison à un travail compliqué, requérant toute notre existence. Peu importe comment, seulement jeter un pont pour traverser, pensons-nous, sentons-nous instinctivement. Cela déjà étant enfant. Comment avancer, c’est que nous pensons sans interruption, et la plupart du temps, il est complètement indifférent de savoir comment nous avançons pourvu que nous avancions. Parce que c’est seulement sur le fait d’avancer et sans rien effectuer au-delà de cet objectif, ainsi s’exprime Roithamer, que nous devons concentrer nos énergies physiques et intellectuelles disponibles. Le travail, un auxiliaire pour nous faire traverser le temps intermédiaire, peu importe quel travail, quelle occupation, bêcher dans le jardin ou pousser au premier plan un objet de réflexion philosophique, c’est la même chose. Ensuite nous sommes possédés par une idée et nous n’avons au fond que la force de survivre, c’est pourquoi nous sommes dans un état plein de tourments extrêmes. Nous ne sommes engagés à rien, ainsi écrit Roithamer, rien souligné. Comme on nous a mis dans nos têtes d’enfants que nous n’aurons un droit à la vie que si nous travaillons raisonnablement, comme on nous assuré que nous devons accomplir notre devoir ! »

 

Thomas Bernhard

Corrections (1975)

Traduit de l’allemand par Albert Kohn

Gallimard / Du monde entier, 1978, rééd. Gallimard / L’imaginaire, 2005

 

Cet extrait, pour souhaiter un excellent anniversaire à Emmanuel Hocquard, né le 11 avril 1940,

qui vient de publier chez P.O.L, Le cours de Pise
http://www.unnecessairemalentendu.com/archive/2018/03/15/...

lundi, 09 avril 2018

Elizabeth Willis, « Fleurs météoriques »

elizabeth-willis.jpg

DR

 

« LE GRAND ŒUF DE LA NUIT

 

L’enfance nous montre sa lune grâce aux nuages brumeux, un courant d’air ascendant presque lavé de toute intention. Manipulée et monnayée dans l’ombre subalterne, je ne pouvais pas me débarrasser du souvenir d’un train qui striait les collines de blanc. La colonne en reddition déverse ses uniformes. Des épiphanies gantées de vélin nous dépassent à vive allure dans leur grosse cylindrée. Dans les mots des jonquilles, suis-je avec mon foulard plus jolie que la cendre projetée par la roue ? Quelle forme prennent les femmes ? Ou elle est-il pris comme chemin menant à une métaphore verglacée, une graine plus facile à écraser qu’à ouvrir ? Un mot peut-il être renversé par jeu, ou faut-il une étincelle perdue pour embraser ton arsenal de dentelle ? Le bleu le plus sombre est noir, au bord de la perception. Je donne à la fraîcheur le signal du départ, une chance de gagner, j’orchestre notre descente vers des destinations décentes, je pilote jusqu’à la maison. »

 

Elizabeth Willis

Fleurs météoriques

Traduction collective de l’américain au CIPM, relue par Emmanuel Hocquard & Juliette Valéry

CIPM / Un bureau sur l’Atlantique, 2009

http://cipmarseille.fr/publication_fiche.php?id=e36821f7e...

http://cipmarseille.fr/pop_audio.php?id=200

mardi, 03 avril 2018

Fan Chengda , « Chantant mes pensées en riant de moi-même »

052102523120147578.jpg

 

« Des glaçons glissent de l’auvent, le printemps est encore gelé ;

Mes portes même tard restent fermées.

Je vis retiré et oisif, surpris quand vient un visiteur,

Vieillissant, paresseux, je crains que viennent des missives.

Jour après jour, j’ordonne d’arroser les bambous

Et chaque matin, je prends des nouvelles des pruniers.

Le jardinier certainement rit de moi en secret,

Qui prétend que mon cœur n’est plus que cendres. »

 

Fan Chengda — 1126-1193

« La dynastie des Song du Sud »

Traduit, présenté et annoté par Stéphane Feuillas

In Anthologie de la poésie chinoise

La Pléiade, Gallimard, 2015