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dimanche, 10 juin 2018

Wu Ming-yi, « Le Magicien sur la passerelle »

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« Quelquefois, monsieur T’ang venait nous acheter des livres, il examinait avec soin toutes nos piles avant de choisir ceux qu’il voulait. La plupart des livres dont il faisait l’acquisition étaient en anglais, simplement je n’ai absolument pas leurs titres en mémoire étant donné que je ne connaissais pas encore l’alphabet latin. Mais le fait que monsieur T’ang puisse lire des livres en anglais était pour moi quelque chose de prodigieux, je crois qu’à part peut-être le patron du magasin de disques “Columbia”, personne d’autre n’était capable de lire l’anglais au marché. Il rangeait les ouvrages nouvellement acquis sur les étagères d’une bibliothèque qu’il avait lui-même fixée près de sa salle de bains. Quand je me rendais dans sa boutique, j’avais soudain l’impression que ces livres étaient flambant neufs, comme s’ils étaient devenus d’autres livres, tout autres de ce qu’ils étaient quand ils étaient chez nous.

Ses livres en anglais, mon père allait les acheter auprès des A-tok-a*, pour la plupart des Américains qui vivaient majoritairement sur le mont Yangming ou dans le quartier de Tienmu. Mon père disait qu’ils allaient quitter Taïwan et qu’ils vendaient tout : livres, meubles, vêtements… De nombreux amateurs d’antiquailles avaient l’habitude d’acheter les vieilleries des A-tok-a. Mon père s’intéressait, lui, à leurs bouquins en anglais. Il arrivait aussi que les gens meurent en laissant plein de livres, mon père prétendait qu’il n’était pas difficile d’obtenir ces ouvrages au rabais, car les familles acceptaient facilement de vendre, de crainte que conserver ne leur rappelle trop l’être disparu, et en conséquence ne discutaient pas du prix offert.

Je n’ai jamais vu monsieur T’ang lire les livres en anglais car la plupart du temps sa porte était close et personne d’autre ne l’a jamais vu faire non plus, tout comme personne ne l’avait d’ailleurs réellement vu confectionner ses costumes. C’était comme si quelqu’un l’aidait en cachette, et comme si, par magie, une fois terminés, les costumes étaient repassés, sans faux pli et droits comme des pinceaux, puis enveloppés dans des housses en plastique légères et transparents accrochés sur de solides cintres en attendant d’être emportés par un client.

En ce temps-là, je me promettais que quand je serais grand je demanderais à monsieur T’ang de me faire un costume. »

* expression qui désigne les « Occidentaux » en taïwanais.

 

Wu Ming-yi

Le Magicien sur la passerelle

Traduit du chinois (Taïwan) et postfacé par Gwennaël Gaffric

L’Asiathèque, 2017

https://www.asiatheque.com/fr/book/le-magicien-sur-la-pas...

samedi, 09 juin 2018

Liu Ka-Shiang, « Fleuve océan »

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DR

 

« Au siècle prochain, je serai bossu comme mon père

atteint de maladie mortelle,

le dos vouté,

les veines apparentes sur de maigres bras,

les pommettes trop saillantes,

les joues creusées par la souffrance.

Ne restent que ses grands yeux lumineux, malgré son air affligé.

Alors, subitement, il s’est décidé à monter voir ses enfants,

le temps d’un goûter, avant de se dépêcher de reprendre le train.

 

C’est un homme qui a trahi son époque, toujours les mains dans les poches, les yeux rivés au ciel.

 

Les fleuves sont aux océans

ce que les îles sont aux continents.

 

Rendez-moi, s’il vous plaît, la petite gare et son train quotidien

le chemin de cailloux où, dès l’aube, 

se promenaient la caille et ses cailleteaux.

Ma maison à proximité du cimetière,

le riz en épis qui tapissait la place du temple.

Je barbotais dans le ruisseau en fredonnant.

Au-dessus de ma tête, le craquement du bois ;

sous le pont, j’entends passer le maître d’école,

mon père, une canne à pêche à la main,

traversant le pont à jamais. »

22 janvier 1987

 

Liu Ka-Shiang

Recueil de poèmes en prose

Préface de Tsai Hsiao-Ying, directrice du Centre culturel de Taïwan à Paris (février 2013 - septembre 2016)

Traduit du chinois (Taïwan) par Catherine Charmant et Deng Xinnan

Centre culturel de Taïwan à Paris, 2015

http://www.ccacctp.org/fr/

15:48 Publié dans Écrivains, Édition, Livre | Lien permanent

vendredi, 08 juin 2018

Walis Nokan, « Les sentiers des rêves »

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« Un après-midi d’été

 

L’orage a cessé.

La prairie verdoyante s’étend à travers le vallon où le bourg est niché ; au loin des montagnes, droites et solennelles, telles des médailles.

La petite échoppe prépare un thé aux perles glacé à vous en secouer les artères.

La maison close maquillée en hôtel ouvre grand ses portes, comme de raison.

Là-haut dans nos montagnes, l’arbre à sel diffuse ses parfums dont les bêtes raffolent ; immobile pour longtemps, je suis le spectateur à l’œil froid.

 

 

Le déchiffreur de rêves

 

Mon père est le déchiffreur de rêves le plus habile de notre clan, voire de notre tribu tout entière.

Mon père dit : un ours vu en rêve signifie qu’un membre du clan sera emporté par les esprits de la montagne. Un corbeau, c’est signe qu’il faut se laver les cheveux. Du millet indique une bonne fortune imminente. Un serpent, une grossesse possible. Et si tu me vois moi, navré, tu dois vraiment être en train de rêver. »

 

Walis Nokan

Les sentiers des rêves

Traduit du chinois (Taïwan) par Coraline Jortay

Préface de Gwennaël Gaffric

L’Asiathèque, 2018

https://www.asiatheque.com/fr/book/les-sentiers-des-reves

jeudi, 07 juin 2018

Ch’en Ying-Chen, « L’île verte »

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Montagnes vertes et nuages blancs (détail), Wu Li, vers 1650, Musée National du Palais, Taipei

 

« La bague en cloisonné

 

Liu Hsiao-ling rattrapa Chan I-hung dehors, non loin du restaurant, et lui prit le bras. Ils descendirent en silence une petite rue tranquille qui menait à une grande artère. Plusieurs fois, anxieuse, elle observa subrepticement le profil de Chan I-hung, qui regardait droit devant lui. Le rictus que la colère, la tristesse, la honte et la souffrance avaient imprimé sur son visage, alors qu’il quittait le banquet, avait déjà disparu. Il semblait fatigué, mais soulagé. Ses traits exprimaient une joie et une douceur qu’elle ne lui avait jamais vues.

Un taxi longeait le trottoir à côté d’eux, comme pour les inviter à monter. Chan I-hung fit courtoisement non de la tête. La voiture disparut. Liu Hsiao-ling regarda les feux arrières du véhicule qui s’éloignaient. Chan I-hung lui prit la main droite et passa la bague à son doigt. Liu Hsiao-ling se mit à pleurer.

– Ne pars pas, dit-il, d’une voix très posée. Viens dans mon village avec moi.

Tout en s’efforçant de retenir ses sanglots, Liu Hsiao-ling opinait sans arrêt de la tête.

– Ne pleure pas, ajouta-t-il tendrement.

Chan I-hung songea soudain à cette longue file de wagons de marchandises qu’il avait vu au passage à niveau, ce long train qui grondait dans la nuit, en partance pour le Sud, vers son village natal. »

 

Ch’en Ying-Chen

« Convoi nocturne » (1978) in L’île verte

Nouvelles traduite du chinois (Taïwan) par Anne Breuval

Bleu de Chine, 2000

mercredi, 06 juin 2018

Xia Yu (Hsai Yu), « Hibernation »

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« Je ne cherche ainsi qu’à engranger assez d’amour

assez de tendresse et de ruse

par précaution     si d’aventure

je te rencontre à mon réveil



je ne cherche ainsi qu’à engranger assez de fierté

assez de solitude et d’indifférence

par précaution     si d’aventure

tu es déjà parti à mon réveil »

1980

 

Xia Yu (Hsia Yu — née en 1956 à Taïwan)

in Le ciel en fuiteAnthologie de la nouvelle poésie chinoise

établie et traduite par Chantal Chen-Andro & Martine Valette-Hémery

Circé, 2004

http://www.editions-circe.fr/livre-Le_ciel_en_fuite_%E2%8...

mardi, 05 juin 2018

Tsa’o P’ei, « Une chanson de Yen »

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Le chant des premières pousses, Ma Yuan, début XIIIe, Musée du Palais, Pékin.

 

« Il est aisé de se quitter,

   Difficile de se retrouver !

Au loin, par-delà monts et fleuves,

   Routes interminables,

L’angoisse au cœur, je pense à vous,

   Et je ne puis parler.

Je confie un mot aux nuages ;

   Ils s’en vont sans retour.

Les larmes sillonnent mes joues ;

   Ma beauté se flétrit.

Qui pourrait, accablé de peine,

   Retenir mes soupirs ?

Je me chante des vers à moi-même

   Pour tenter de me consoler.

Mais la joie me quitte, et la peine

   Vient me briser le cœur.

Je m’étends, pensive, obsédée.

   Sans trouver le sommeil.

Alors je me rhabille et sors,

   Marche de-ci de-là…

Je regarde les étoiles, la lune ;

   J’observe les nuages.

Un oiseau chante dans l’aurore ;

   Sa voix est pitoyable.

Je m’attarde, et désire, et souffre…

   Je ne puis plus trouver la paix. »

 

Yen est un pays de la Chine ancienne qui correspond en gros à l’actuelle province du Ho-pei (Hebei).

 

Ts’ao P’ei (187-225)

Traduit par Robert Ruhlmann

In Anthologie de la poésie chinoise classique

Sous la direction de Paul Demiéville

Gallimard, 1962, rééd. Coll. Poésie/Gallimard, 2000

 

lundi, 04 juin 2018

Chen Li, « Cartes postales pour Messiaen »

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DR

 

 

« Folie de papillon

 

Elle est venue à moi

tel un papillon. Sans hésiter

elle s’est assise sur la première chaise devant le pupitre

une barrette de couleur

dans les cheveux, papillon sur papillon

 

Depuis vingt ans, dans ce lycée

en bord de mer, combien de papillons

ai-je vus, êtres humains ou lépidoptères,

empreints de jeunesse, de rêves

virevolter dans ma salle de classe ?

 

Oh ! Lolita 

 

Un jour d’automne avant midi, le soleil

si chaud, une piéride d’un jaune étincelant

entrée par la fenêtre a tournoyé autour

d’elle, âgée de treize ans, penchée sur son devoir,

et du professeur distrait

 

Soudain elle s’est levée, pour échapper à cette

chatoyante, vibrante image

diaprée, papillon terrifié par

d’autres papillons : elle affolée,

moi troublée par sa beauté »

 2001

 

Chen Li

Cartes postales pour Messiaen

Traduit du chinois (Taïwan) et présenté par Marie Laureillard

Circé, 2017

http://www.editions-circe.fr/livre-Cartes_postales_pour_M...