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samedi, 29 septembre 2018

Luis Cernuda, « Ombres »

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DR

 

«  Ombres

 

Il était blond et fin — avec un visage d’enfant, ajouterais-je, si je ne me rappelais ses yeux bleus, ce regard de qui a goûté la vie et l’a trouvée amère. Au poignet de sa manche, rouge comme une blessure fraîche, il portait un galon de caporal gagné au Maroc d’où il venait.

Il était sur un char et déchargeait des bottes de paille dorée pour les chevaux qui, impatients à l’intérieur, logés comme des monstres infernaux sous d’énormes voûtes obscures, blessaient les pierres de leurs sabots en secouant les chaînes qui les maintenaient à la mangeoire.

Son air distant et absorbé, dans l’humilité de sa tâche, rappelait le jeune héros d’un récit oriental qui, chassé du palais familial où tant d’esclaves veillaient à satisfaire ses moindres désirs sait se plier à leur travail, sans perdre pour autant sa grâce altière.

*

Il passait au crépuscule, petite tête ronde aux courtes boucles noires, bouche fraîche où s’ébauchait un sourire moqueur. Son corps agile, fort et harmonieux, rappelait l’Hermès de Praxitèle, un Hermès qui eût porté sous son bras replié contre la hanche, au lieu de Dionysos enfant, une énorme pastèque, l’écorce verte et obscure toute veinées de blanc.

*

Ces êtres dont nous avons un jour admiré la beauté, que sont-ils devenus ? Ils sont déchus, salis, vaincus, sinon morts. Mais l’éternelle merveille de la jeunesse reste vivante et, à la contemplation d’un nouveau corps jeune, certaine ressemblance parfois éveille un écho, une trace de celui que jadis nous avons aimé. Cependant, à la pensée que vingt ans séparent l’un de l’autre, que cet être n’était pas encore né quand le premier portait déjà allumée la torche inextinguible que les générations se passent de main en main, une douleur impuissante nous assaille, car nous découvrons, derrière la persistance de la beauté, la fugacité des corps. Ah ! temps, temps cruel, qui pour nous tenter par la fraîche rose d’aujourd’hui détruisis la douce rose d’hier. »

 

Luis Cernuda

Ocnos

Traduit de l’espagnol et préfacé par Jacques Ancet

Les Cahiers des Brisants, 1987

 

 

mercredi, 26 septembre 2018

Claude Dourguin, « La forêt périlleuse »

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 Caspar David Friedrich, Der Heldstein bei Rathen an der Elbe, 1828, Graphische Sammlung, Germaniches Nationalmuseum, Nuremberg

 

« La route maintenant grimpait raide pour rejoindre les derniers ressauts du plateau. Galaad s’arrêta un instant : aussitôt venait à lui le silence de cette nuit, un silence sans mesures, royal, une sorte d’accord parfait du silence, qui lui ouvrait comme les portes d’un Grand Passage. Il se demanda comment on pouvait dormir en un tel moment, et il lui vint, de ses sommeils engorgés et des impossibles matins sur lesquels ils le jetaient, un sursaut de dégoût et de honte.

Sur sa gauche, à une centaine de mètres, il reconnut le groupe d’ormes, silhouettes empennées de noir d’encre, qui — ainsi en avait-il depuis toujours décidé — marquait l’entrée de ses terres. La route se frayait un passage désormais facile, assigné par le ciel là-haut à la terre dénudée — qui offrait son dépouillement. Galaad la regardait encore, la reconnaissait, et, à cet instant, quelque chose se brouilla dans son cœur et dans sa vue. Face à lui, la route, ancienne ligne de vie, tendait dans la nuit, insolite, son tracé inutile. Il la voyait plus tard — ses bordures effrangées, d’herbes folles et de coulures de terre —, plus rêveuse, au bord d’une divagation, trace presque effacée, témoignage usé, retourné à la terre, absorbée par elle. Cette vision le rassurait et induisait à la fois un malaise. Il aimait, complice, la puissante digestion de la terre, l’assimilation placide, immédiate, qu’elle réalisait des constructions humaines — cette façon qu’elle avait, toujours, de reprendre le dessus, d’infiltrer sournoise, patiente, ses herbes, ses lichens, d’absorber, de camoufler. L’éternité se réinstallait avec ses saisons. Mais, en même temps, l’idée de la fin si inexorablement jetée au visage l’ébranlait. Il comprenait l’acharnement qu’il trouvait à l’ordinaire gratuit, à maintenir — des voies, des bâtiments, même inutilisés : signe, façon d’opposer une présence, d’empêcher le recouvrement. C’était une garantie morale — une distraction de la mort. »

 

Claude Dourguin

La forêt périlleuse

Coll. Recueil, Champ Vallon, 1994

http://www.champ-vallon.com/claude-dourguin-la-foret-peri...