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samedi, 04 avril 2020

Marina Tsvétaeva, « Les brumes des amours anciennes »

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« 1

Au-dessus de l’ombre noire de la jetée

La lune brille comme une armure.

Sur le quai — un chapeau et une fourrure,

On imagine : Un poète et une actrice.

 

Le souffle immense du vent.

Le souffle des jardins d’hiver, —

Et le soupir immense et triste :

— Ne laissez pas traîner mes lettres*

 

2

Les mains au fond des poches

Je suis là. Le courant d’eau est bleu.

Aimer quelqu’un encore —

Tu pars tôt demain matin.

 

Les brumes chaudes de la City —

Dans tes yeux. Voilà, voici…

Dans ma mémoire — ta bouche —

Et ton cri passionné : — Vivez !

 

3

L’amour efface sur les joues les plus belles

Couleurs. Goutez comme les larmes

Sont salées. J’ai peur de

Me réveiller morte demain matin.

 

Des Indes, envoyez-moi des pierres.

Où nous verrons-nous ? — En rêve.

— Quel vent ! — Bonjour à ta femme

Et à l’autre dame aux yeux verts.

 

4

Le vent jaloux accroche le châle,

Cette heure m’est destinée.

Je sens sur les paupières et près des lèvres

Une tristesse presqu’animale.

 

Quelle faiblesse dans les genoux !

— La voici donc, la flèche fatale !

— Quelle lumière ! — Je serai

Aujourd’hui — Carmen enragée.

 

…Les mains au fond des poches

Je suis là. Entre nous — l’océan.

Sur la ville ­— entre la brume, la brume.

Les brumes des amours anciennes.

                                                 20 août 1917 »

 

* En français dans le texte

 

Marina Tsvétaeva

Le Ciel brûle

Traduit du russe et préfacé par Pierre Léon

Les cahiers des brisants, 1987