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lundi, 11 février 2013

Eduardo Lourenço, « Montaigne ou la vie écrite »

 

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« À première vue, l’aventure “littéraire” — mais elle est un peu plus que cela — de Montaigne ressemble à celle à venir, toute proche de la sienne dans le temps, celle de Don Quichotte. Pour tous les deux, la naissance a lieu à l’ombre, ou plutôt à l’intérieur du Livre. Mais la démarche est inversée. Don Quichotte veut que la réalité se conforme au texte où sa vie idéale est déjà vécue. Cette vie idéale, d’ailleurs, ne lui appartient pas en propre. Elle est la forme pure de la réalité dont le modèle n’est autre que Notre Seigneur Jésus Christ, comme l’a bien compris Unamuno. Il faut faire descendre la vérité, du ciel sur la terre, au moment où elle s’éloigne. La défaite et la désillusion sont assurées d’avance. Montaigne — enfant ébloui et enchanté par les Métamorphoses comme nos enfants par Tintin, l’adulte trouvant chez Sénèque ou Platon sa nourriture idéale — lit et découvre le Livre comme livre, autrement dit, comme jeu de fiction. Mais cette fiction a la propriété de le rendre “réel”, et de le soustraire à l’ennui ou à la contrainte des obligations qui l’empêchent d’être libre et heureux. Toute sa vie a été modelée par le principe du plaisir. Cet homme qui passe pour le plus attentif à la trivialité, qui voudrait presque être pris pour Sancho, est rêveur forcené. “Mon royaume pour un cheval” est une trouvaille de son plus génial lecteur, mais sa devise fut bien moins celle, devenue cliché, de la suspension de son jugement que celle de “mon royaume pour un coin de rêve”. Dans sa langue de seigneur de sa volonté et de ses mots, il a appelé ce coin de rêve “son arrière-boutique”, ce lieu où il peut se retirer à loisir, ce lieu que personne d’autre ne peut occuper, espace de nudité du corps et de liberté de l’esprit, pure et bienheureuse solitude. Comme un livre, précisément. Je crois que personne avant lui n’a su, avec une aussi parfaite science, que ce sont les livres qui nous lisent. Il en va de même de la parole qui ne vit que de l’écho qu’elle suscite : “la parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l’escoute”. Toutefois, pour se dire le plus universellement possible il faut “s’écrire”, il faut devenir Livre, moins pour s’écouter que pour écouter l’autre, le monde ou l’autre soi-même auquel nous n’accédons qu’en transcrivant de la façon la plus directe et la plus drue le Livre que nous sommes. Ce n’est pas la réalité qui attend du Livre son salut, comme le croit Don Quichotte, c’est le Livre, quand il retrouve dans le réel sa fiction, qui nous libère, tous ensemble, de la réalité et de la fiction. Ce que Montaigne a compris, c’est qu’aucune réalité n’est plus fictionnelle que notre propre réalité, que le livre qui aurait un tel dessein — comme c’est le cas des Essais — serait, sur le mode de l’anti-fiction délibérée, le plus fictionnel des livres. »

 

Eduardo Lourenço

 « Montaigne ou la vie écrite »

 in Montaigne 1533-1592

 accompagné d’un texte de Pierre Botineau, « L’Exemplaire de Bordeaux »

 et de photographies de Jean-Luc Chapin

 L’Escampette/Centre régional des lettres d’Aquitaine, 1992

 repris seul sous le titre Montaigne ou la vie écrite

 L’Escampette, 2004

 Troisième  page pour fêter les 20 ans de L'Escampette

samedi, 09 février 2013

Véra Pavlova, « L’animal céleste »

 

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« La pensée est imparfaite

si elle ne tient pas en quatre vers.

L’amour est imparfait

s’il ne tient pas dans un seul ah !

Le poème se refuse

si je cherche le mètre et la rime.

La vie est incomplète

si elle ne tient pas dans un seul oui.

 

 

Pourquoi le mot oui est-il si court ?

Il devrait être

plus long que les autres,

plus difficile à prononcer,

de sorte qu’il faudrait du temps

pour y penser vraiment,

pour oser le dire,

au risque de se taire

en son beau milieu »

 

Véra Pavlova

 L’Animal céleste

 anthologie traduite du russe

par Jean-Baptiste & Hugo Para

L’Escampette, 2004

Seconde page pour fêter les 20 ans de L'Escampette

jeudi, 07 février 2013

Jean-Yves Masson, « Poèmes du voleur d’eau»

 

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lxi. Description d’un jardin

 

Je me souviens d’un jardin d’encre dans un livre

que l’on avait déplié contre le mur,

où l’on suivait des yeux la forme des nuages

que le pinceau avait décrite avec douceur.

Dehors, dans les jardins, je retrouvais l’œuvre du peintre,

les arbres d’encre torturés qui se dressaient

devant l’étang, refusant d’affronter le ciel

et protégeant la terre éprise de leurs branches.

Et je me suis penché vers l’eau dormante

qui formait dans les joncs un signe d’eau.

Moi, le fils d’Occident, sur la terre orientale,

je contemplais, en ignorant, le fruit de la sagesse

d’un lettré du Japon qui avait fait tracer

dans ce jardin avec de l’eau le nom de l’eau.

Et tel est l’art : non pas expliquer mais comprendre,

et ne cacher que ce que l’on veut faire voir. »

 

Jean-Yves Masson

Poèmes du festin céleste 

L’Escampette, 2002


Nouvelle rubrique, quand le temps le permet,

pour fêter les 20 ans de L'Escampette

dimanche, 23 décembre 2012

Françoise Ascal, « Lignées »

 

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« Ce que je sais, tout le monde le sait. Je ne sais rien que je serais seule à savoir. Et tout ce que j’ai appris je le savais déjà. J’en arrive à douter d’exister. J’en arrive à ne plus savoir si un moi est possible. Si  quelque chose à soi est possible. Dans la foule je vous regarde et me reconnais. À des milliers d’exemplaires. Visages d’argile commune. Regards qu’on pourrait croire uniques. Vous-mêmes, sentez-vous parfois votre crâne devenir un lieu de traverse, un corridor ouvert à tous vents, un hall fourmillant, tandis que vos pas sur le sol ne laissent aucune trace, votre chair aucune ombre ? »

 

 

Françoise Ascal

Lignées

Dessins de Gérard Titus-Carmel

Æncrages & co. , coll. Écri(peind)re

http://www.aencrages.com/

 

mercredi, 05 décembre 2012

Une lecture de “Cet être devant soi” par Isabelle Baladine Howald sur Poezibao

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2012/12/note-de-lect...

 

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jeudi, 10 mai 2012

Hugo Pernet, "Poésie simplifiée"

picture.jpgD’abord faire glisser avec d’infinies précautions le bandeau titre qui scelle le livre vert d’eau afin de pouvoir faire bruisser les pages. Beaucoup de blancheur et au cœur une image en quadrichromie d’un otage — suppose t’on — à peine libéré, bandeau sur l’œil et couverture de survie dorée sur les épaules, micro à la main (une image du poète enfin libre ?).

 

Poésie simplifiée, ou comment, en éliminant toujours, laisser peu de place au sens et dans ce vide, voir ce que de petites propositions peuvent activer d’un reste de langue. Langue de peu, langue de l’absence de l’auteur. Poésie simplifiée, Hugo Pernet le revendique, doit beaucoup au travail inlassable de Claude Royet-Journoud et inlassablement donc à partir de minuscules propositions — ce qui reste quand on a pelé le texte — il exprime la couleur — voire son absence — plutôt que la pulpe ou le jus.

En Garamond et en Helvetica Neue, chaque partie tente l’impossible pari du « pas d’histoire », et pourtant « écrire est devenu une tâche/ménagère ».

On range le bandeau entre les pages du livre, la couverture est muette, Hugo Pernet a disparu dans le livre où on voudra bien le glisser et, régulièrement, le changer de place. C’est sa liberté chèrement gagnée.

 

Claude Chambard


Hugo Pernet

Poésie simplifiée

ENd Éditions

104 p. ; 12 €

http://endeditions.com/


Cet article a paru initialement dans ccp n° 21

 

vendredi, 27 avril 2012

Lyn Hejinian, "Gesualdo"

lynhphoto.JPGMartin Richet sait toujours repérer l’inattendu et il excelle à le traduire. Ce mince livre commence en ré et se termine en « mesure pointillée » en la et ré fusionnant les [nos] voix. Carlos Gesualdo, musicien et assassin, ou l’inverse, mais fidèle, « une aptitude aux motifs, au couplage » — Gesualdo  « un nom ne doit pas annoncer une intention ».

 

L’écriture de Lyn Hejinian est d’une rare complexité et d’une rare flamboyance. Elle entraine le lecteur sur des chemins qu’il n’envisageait même pas, c’est dire si elle est nécessaire. «  Je suis singulier et dépendant, d’un message plus urgent de l’artifice à une expression vivante. » Un effet de musique, un effet  de sauvagerie, un effet de désir, un effet de vacillement — page  5 coda —, une aventure  d’amour qui suggère la fin, sans réplique.

 

Mêlant, entremêlant — fine et savante tapisserie, rugueuse et soyeuse à la fois — l’autobiographie du compositeur italien et sa musique, avec une précision et une exactitude rares, Lyn Hejinian donne ici un des textes les plus troublants qui soit, véritable « Contorsion en douceur, le rythme est immobile, un langage ultérieur guidé par la consolation ou le soulagement. »

 

Claude Chambard


Lyn Hejinian

 Gesualdo

Traduit  de l’américain par Martin Richet

 Éric Pesty Éditeur

 16 p. ; 9 €

http://www.ericpestyediteur.com/

 

Cet article a paru une première fois dans CCP  n°20, cipM, octobre 2010

mercredi, 15 février 2012

Lucie Braud, "Ferdinand"

 

100_2187.JPG[…] J’ai huit ans. Un polo blanc et par-dessus, un pull bleu marine sans manche et col en V. Ferdinand a fait apporter le piano droit dans notre maison. Il a suivi le camion dans sa voiture. Il observe l’installation dans notre bureau, au rez-de-chaussée avec une fenêtre qui donne sur le jardin. Un monsieur viendra pour l’accorder, pour que je puisse jouer. Ferdinand a dit le piano sera bien ici. Maman a trouvé un tabouret à ma taille et une méthode pour débutant. Je ne connais pas les notes, je joue des mélodies simples à l’oreille, j’essaie de reproduire les gestes de maman.

C’est dimanche. Jeanne et Ferdinand sont venus déjeuner. Papa et maman ont aménagé le grenier en salle de jeux. Il y a aussi nos bureaux, un cadeau de Jeanne et Ferdinand. En pin vernis. Un plateau sur des tréteaux. Et une lampe d’architecte noire offerte par papa. Après le repas, nous allons jouer. Ferdinand monte l’escalier. Il s’assoit à mon bureau. Mon cartable est ouvert. Je lui tends mon cahier de poésie. J’ai illustré Le Dormeur du Val. Il regarde. Il attend. Je récite, raide comme un I.

Ferdinand me montre ce qu’il a trouvé, des pointes de flèches, des silex taillés, des gros des petits. Il me raconte. Quand il a fini, il attrape un sac de toile et y range une partie de son trésor. Il y a un dessin sur le sac, un chasseur armé d’une lance. Il me dit c’est pour toi. J’ai accroché le sac derrière mon bureau. J’ai étalé les silex devant moi. La pierre est douce. Du caramel au beurre salé.

J’ai neuf ans. C’est l’été. La maison est fraîche. Je suis assise dans l’escalier en bois qui mène à la chambre de Ferdinand. Au-dessus de moi, les casquettes de Ferdinand sont accrochées. Elles sont toutes pareilles, des caquettes de marin, plates avec une visière, bleues presque noires. L’intérieur est satiné et matelassé. Je voudrais en attraper une et la mettre sur ma tête. Depuis la quatrième marche, je peux tendre le bras et choisir. Mais je reste assise à les regarder. Ferdinand s’est endormi dans le salon, devant la télé. Sur son fauteuil, il se tient bien droit.

En face de la chambre de Jeanne et Ferdinand, il y a une porte. Elle mène dans le grenier sous les combles. Je n’y suis jamais allée. Ferdinand est devant la porte. Je suis derrière Ferdinand. Il me dit viens. Il y a deux pièces. L’une est tapissée d’étagères remplies de bocaux, de provisions, de boîtes en cartons, de vêtements rangés dans des plastiques transparents. L’autre pièce est fermée par une porte. Ferdinand l’ouvre. Les murs sont recouverts de bâches noires opaques et luisantes comme des sacs poubelle. La lumière est rouge. Il y a des cordes tendues entre les parois, des gros bidons remplis de liquide, des bacs, un appareil que je n’ai jamais vu. Ferdinand me montre. J’imite ses gestes. Des images apparaissent sous nos doigts.[…]

Lucie Braud

Ferdinand

Coll. Alter & Ego

Éditions de l’atelier In8

32 p. 4 €

isbn : 978.2.36224.017.1

http://editions.atelier-in8.com/catalogue/collection-alte...

photographie : Claude Chambard

 

samedi, 04 février 2012

Stacy Doris, 21 mai 1962 — 31 janvier 2012

 

Kildare001.jpgSynopsis de Kildare :


Sheila est une animatrice de talk show dont le brio ne saurait compenser son minable sens du timing. Adulée malgré tout, pleine de karma, d’ambitions et de fric, elle part en quête de vies antérieures au cours de chirurgies bénignes (simple routine), sous l’effet d’anesthésies (locales).

 

À partir du scénario arcadien d’une opération, la conscience de Sheila bascule à travers une série de vies antérieures (surtout les siennes) sous l’apparence (dans un ordre non chronologique) d’une petite voleuse, de Bénédicte (capturée par les pirates), d’Évelyne “Bouche-à-pipes”, de la fée Clochette (des chaumières), de Miss Kermesse, d’une contorsionniste, puis d’Elle-même — mais téléportée sur Mars, et autres archétypes de championnes.

 

Après une brève interview, un examen de conscience, quelques réminiscences, et un voyage dans le Temps (retour involontaire sur le film de sa vie), Sheila tombe enfin sur le vrai New Age (futur et post-nucléaire) où, réincarnée en Carmen, elle joue le rôle principal (celui du Bien) dans une lutte conte Kildare le docteur fou, en pleine conquête de l’univers (du moins ce qu’il en reste). En raison de transmutations, de l’ambiguïté d’un esclave, et d’autres contre-temps, le duel finit en match nul (avantage Sheila malgré tout). Kildare est dissous (l’est-il vraiment ?).

 

Enfin bref, de toutes façons, en une triomphale union de chômage et de béatitude, dans l’esprit d’être pour et contre à la fois, Sheila fusionne avec la demie-vie (putride, puante) de Kildare toujours en décomposition, donnant naissance (avant qu’il soit trop tard) à un prodigieux chœur d’infirmières interchangeables en quelque sorte (90.60.90) qui, accompagnées de leur toujours fidèle serviteur-géniteur Klink, s’envolent vers l’éternité pastorale du gaz hilarant.

 

(trompettes)

 

Stacy Doris

Kildare

(esquisse bariolée d’un tas de trucs incroyables)

traduit et adapté de l’américain par l’auteur & Juliette Valéry

Format américain, 1995

 

Stacy Doris en français :

Paramour, traduit par Anne Portugal & Caroline Dubois, P.O.L, 2009

Parlement, P.O.L, 2005

Le temps est à chacun, traduit par Martin Richet, Contrat Main, 2002

Une année à New York avec Chester, P.O.L, 2000

Paramour, traduit collectivement à la Fondation Royaumont, Créaphis, 1999

La Vie de Chester Steven Wiener écrite par sa femme, P.O.L, 1998

Kildare, traduit par l’auteur & Juliette Valéry, Format américain, 1995

Une vidéo de Stacy lisant La Vie de Chester Steven Wiener écrite par sa femme http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&...

 

15:51 Publié dans Écrivains, Édition | Lien permanent

dimanche, 29 janvier 2012

Bernard Vargaftig, Nancy 24 janvier 1934 — Avignon 27 janvier 2012 & l'éternité

Bernard Vargaftig

Le lieu exact — ou la peinture de colette deblé

 

Vivantes

Les orties ô même l’orage

Et l’absence

Et les galets vont si vite

 

Même l’enfance

Tout-à-coup et la cour

Plus terrible où le mur craque

Et le gouffre

 

Et les arbres

Qui dévalent jusqu’au vent

Comme jamais

Regardaient le langage

………………………………………

Tant de fois

Les roches le lieu exact

La prairie et

Quand il manque une page

 

Tomber tomber

Était comme un murmure

Et le vent se précipite

Et l’espace

 

Loin derrière

Effaçant pente et parfum

Immensité

Que l’horizon saisit

………………………………………

Ah plus d’oubli

Et l’instant qui commence

Un récif

Que tout aurait fait bouger

 

Vent et lumière

La plage dénouée

Un murmure et si lointaine

L’étendue

 

Où sans cesse

Avalanche dans le sens 

Le rosier comme

Mortellement échappe

 

[…]

 

les trois premières pages debernard vargaftig,colette deblé,à passage

Le lieu exact

ou la peinture de colette deblé

imprimé au plomb

en Garamond corps 10

 en mars 1986 par mes soins
à 15 exemplaires sur

Gravure du Moulin de Larroque

enrichis d’une peinture de Colette Deblé

 & à 300 exemplaires sur vélin blanc

 à Passage, Bordeaux

isbn : 2.905391.11.5

 

 

 

mercredi, 21 septembre 2011

Charles Racine, "le sujet est la clairière de son corps"

Charles-Racine_01_f53b99d20a.jpg« Les entrailles de l’âme qui ouvrent les plaines sans lier les convois qui l’enlacent entendent le pas du vent   Le cheveu s’adoucit sous la main qui mit en sa joie le vent sous la nuit dessinée je frappe à pieds féconds qui montent sur la page atténuant l’écho qui monte en escalier dans le texte qui se procure un passage dans ce mot qui ne serait pas négocié et les abîmes que tu me dis côtoyer je les élis sur ma marche édifiante   Une déchirure un divorce a lieu sur les grands fonds de l’âme élevés en toiles écrues tendues déçues crevant à l’apparition de la mariée qui pratique le cours de la mort dont elle élève les yeux à la cime d’un vain effort   Savance progressive d’immanence m’anime que contourne merveilleuse soie ma peau   Gros œil océanesque célèbre dans la soie les yeux de l’enfant célèbre en ses joutes   Écriture a une vocation rallie le convoi qu’ouvre le poème ère de mie qui embue les yeux la prend en enfilade   Poésie a une vocation en porte-à-faux de l’écriture   Mie feu ! que n’éteint la cendre portée à la bouche est principe actif de mort   Partout où mort voudra s’accomplir où mort voudra mourir se mettre à mourir elle ira chercher mie quel qu’en soit l’endroit pour y mourir   Tu rattrapes dans le vertige le vertige, la nappe qui voyage circonvolutionne dans le vertige   O la face qui se surprend à coucher à son ombre un retour se démantèle dans l’ombre dont elle halète y repose le pas tombe ses chairs au profit de la robe   Un visage se cherche sur les épaules pour le désœuvrer se cherche vers le mystère   Tu dévoiles les vaisseaux en haute mer pour incliner ton corps prosodique sur le front des vagues que désigne la courbe portative appelante d’un homme qui t’appelle   Cette aventure se détache des syllabes qui la prononcent   Cette foi de sang battue geint sous la syllabe qui la martèle   L’éteignoir qu’élime la biche qui jamais ne se surprend dans sa lutte qui change de chemise dans l’autre bouche dont elle murmure d’être revêtue la chemise s’abandonne au titan   Le lointain s’édifie sur l’infime croissant lunaire   Le timbre oblitéré n’ajoute rien à cette gloire courbant l’échine sous la grandeur   Je frappe sur un chambranle lieu s’escorte   Le pan de texte ne m’ouvrit ses portes   Il y faudrait de l’âme à battre le fer   Façade inoubliable sur la place qui roule de ses veilles aux pieds d’un homme qui s’effeuille l’espace abdique ses pouvoirs mensongers sous le sceau de l’échec qui roule de ses veilles aux pieds d’un homme apriorique que leur inculque le pan de texte qui ne mettra jamais le visage à la fenêtre. »

1964

 

Charles Racine

Le Sujet est la clairière de son corps

avec quatre eaux-fortes de Chillida

Maeght éditeur, 1975

Repris in Ciel étonné

Fourbis 1998

lundi, 12 septembre 2011

Denis Montebello : note sur "carnet des morts"

    Hui: une adhésion au jour mais timide, vaguement réticente. C‘est ainsi qu‘un ami dit oui, le libraire des Saisons à La Rochelle, un oui que j‘entends comme une trace, comme si l‘Argonne revenait avec lui et avec sa forêt, la grande forêt d‘enfance dont il fera, lui qui ne la connaît que par ouï-dire, sa guerre, qui écrira ses Pastorales de guerre.

     Lire et cueillir c‘est tout un, et c‘est ce que fait Claude Chambard dans son carnet des morts, il cueille les traces, les recueille, il met ses pas dans des vestiges, ses mots.  Ce sont les mots de l‘enfant : de celui qui ne parle pas et que le poète, des années après, essaie de rejoindre dans sa forêt.

     « J‘ai couru vers l‘enfant. Dans la forêt. Dans la forêt en travail.

       Dans la scène oubliée où j‘ai appris à écrire.

       Quittant mon père pour écrire.

       Écartant ma mère pour écrire.

    J‘ai couru vers l‘enfant qui courait vers l‘école. »

     Le temps retrouvé a parfois un goût délicieux, ou c‘est la boîte de Coco, cette « petite boîte métallique, ronde, qui contient une poudre marron clair ou jaune foncé (je ne parviens pas à me décider)  ou un coquillage orange ou fraise  que je lèche avec application »  qui réveille les années d‘or : de souffrance. Ces figures qu‘on disait absentes du paysage. Ce Grandpère qu‘on croyait à jamais enfoui avec ses phrases.

     « Je puis me souvenir, sans nostalgie, du temps où nous étions autre chose. »

     C‘est ce qu‘écrit Claude Chambard.

    C‘est aussi ce que se dit le lecteur ce carnet refermé. Quand il songe à ces routes qu‘il ouvre, à toutes ces routes qui ouvrent à la grande forêt.

Denis Montebello, 2 septembre 2011

 

Claude Chambard

cdm jpg.jpgcarnet des morts

15x19,5 ; 112 p. ; ill. ; 14 €

Dessin de couverture : François Matton

isbn : 978.2.915232.72.1

le bleu du ciel

BP 38 — 33230 Coutras

05 57 48 09 04

bleuduciel@wanadoo.fr

 

 

& aussi sur le même livre les chroniques de

Anne Françoise Kavauvea :

http://annefrancoisekavauvea.blogspot.com/2011/06/carnet-...

& d'Éric Bonnargent :

http://anagnoste.blogspot.com/2011/07/claude-chambard-car...